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tA MORALE
CHRESTIENNE
A
MONSIEVR
DE
VILLARNOVD
SECONDE PJKTIE.
iPar MOYSE AMYRAVTJ
A SAVMVr]
Chés ISAAC desbordes;
Imprimeur & Libraire.
M. 3£. Lir.
LA MORALE
CHRESTIENNE.
SECONDE PAP^TIE.
A
MON SIEVR
VILLARNOVL
VANDfurlafiii
de la première
partie de cet
Ouurage ^ en
traittant la que-
ftion fi la fclici-
té de riionime^
enTeftat de Tin-
tegnté,eltoit Adiue ou Contempla-
tiue, i'ay dit que plus on fe pourroin
^'approcher de ce bien heureux Edea
A X
4 laMoralè
clans lequel iiôus auions eftc mis aiî"
Commencement , plus aurions nous
de connoillancc & d'expérience du
l-jonheurqui conuient naturellement
a 1 homme , il faut que i'aduouë ,
MONSIEVR,que i'ay fait reflexiort
fur cette forme de vie que vous aués
cmbraflée depuis quelque temps. Ce
n'eft pas que ie vueille accomparer
vos bocages à ceux de cet ancien
Paradis , ny dire que le foin que vous
pren es à remplir voftre iardin de tous
les meilleurs fruitiers qui fe trouuent,
puifle iamais reiilfir fi auantageufe-
meht que d'égaler Tàbondance ou le5
délices de ceux que la main de Dieu y
auoit plantés ; beaucoup moins pre-
tens-ie enfler la Saivre de cet orgueil
que de la vouloir faire venir en com-
paraifo ny du Tigre ny de l'Euphrate.
Car encore que ce foit auec grand fui
jct que vous y prenés vn contente-
ment fingulier , &: que ce diuertifTe-
ment auquel vous vous donnés quel-
qucsfois, rep refente naïuemct l'inno-
cence de l'eftat de noftre premier pè-
re en fon origine , fi eft-ce que qui
Chrestienne. il Part, j-
les voudroit mettre entièrement en
parangon, ne feroit pas feulement for-
tir voftre riLîiere hors de Ces bords ,
mais il fortiroit encore luy mefme
hors des limites delà raifo.Auffi n'ell-
ce pas proprement en cela que cofiftç
la félicité de laquelle Dieu vous fait
iouïr 5 ny le principal rapport que ie
trouue entre voftre condition, & celle
de rintegrité de la Nature. Voftre
principale occupation eft en la con-
templation des œuures de Dieu , oc
de la merueille des vertus lefquelles il
y a defployées. Qtie fi le change-
ment arriué dâsles facultés de l'honv
me^ou dans Teftre des chofes mefmes,
vous y fait rencontrer des difficultés
que le premier homme n'y trouuoic
pas 5 vous y aués auffi des aides qu'il
n'auoit pas de fon cofté , qui vous cle-
iient à des connoift'ances plus excel-
lentes que hs ficnnes. Car fans met-
tre icy en ligne de conte cette belle
éducation que vous aués receue dés
voftre enfance, <S^ cette applicatio ex-
traordinaire que vous aués apportée
lu li^^ture des boixs auteurs , ôc à lac--
A3'
€ LA Morale.
quifition des fcieiices , la ledure de
la Parole de Dieu , qui fe fait fi aflî-s
duellemeiit en voftrc Maifon , la pre^
dicatîon de TEuangile , que Mon-f
fieur Diferote vous détaille auec tant
de dextérité , 5<: les agréables conuer-
fations que vous au es fort fouuent
^uec tous les honneftes hommes du
pays , vous y donnent des lumières
dont la première naiffance du Mon-
de n*eftoitpas capable. Ce qui rem-
plit voflre ame dVnc douce tranquiK
lité 3 à laquelle ie m'imagine qtie les
contcntemens que les gens de voftre
condition cherchent ordinairement
ailleurs , n'ont du tout rien de compa-
rable. Et dautant que la feule con-
templation des beaux obiets , defti-
tuée de l'Aftion qui conuient aux
autres facultés de Thomme, ne le peut
rendre pai'faitement heureux &: con-
tent, vous aués choifi vne certaine
manière d'agir , qui rend voftre bon-
heur acheué ^ autant que la commune
condition de noftre humanité , & la
calamité de ces fafcheux &:.mifera-
bles temps le peut permettre. Ca^ 1^
GhrestieîtnI. II. Part; ^
diligence incroyable auec laquelle
vous vacqués à la nourriture de Mef-
fleurs vos enfans pour les former à
toutes fortes de vertus , la règle dans
laquelle vous tenés vos feruiteurs Se
toute voftre Maifon , la façon auec
laquelle vous viués auec vos voifîns,
ôc généralement toute voftre condui-
te eft telle , que comme tout le pays
eft parfumé de la bonne odeur qu'el-
le cpandjiene doute nullement qu'il
ne vous en reuiene vncfatifadionin-
dicible.Tellement que fi d'vn cofté il
eftoit poffib^e de perfuader aux autres
hommes de viure comme vous faites
maintenant, &: fi de l'autre la vie hu-
maine n eftoit point fujette à quanti-
té d'accidens 5 qui obligent les plus
heureux à s'éloigner quelques fois de
la félicité de leurs habitatios, ou mef-
mes qui la leur vont troubler iufques
dans les lieux où ils en ont eftabli le
fiege 5 ie ne me mettrois point à cette
heure en peine de paffer aux autres
parties de mon deftein , de me con-
tenterois , pour induire mes leûeurs
à la recherche de leur vray bonheur
A4
s La MoRAtE
•par la voye de la pieté &r de la vertu ^
de leur mettre deuant les yeux vne
idée de voftre vie. MaiSjMoNSiEVR,
toutes cliofcs ne conuiennent pas à
toutes conditions ny àtous temps, &c
qui autrefoisjors que vous eftiés dans
les armées , &: que vous y donniés de
û belles prennes de voftre valeur, vous
çuft propofé le repos de la Foreft , ou
loin du bruit des trompettes &: des
tambours vous euflîés vacqué douce^
ment à la confîderation delà confti-
tution du Monde, &: des diuers eftres
defquels il eft compofé , vous euflîés
eftimé cela peu conforme à voftre
maiftance , & peu digne de la nobleffo
èc de la crenerofité de voftre faner. Ec
ic m'imagme que quand ces leunes
gentilshommes en qui vous Fanés
prouigné, feront venus en l'aagcdele
fentir bouillir dâs leurs veines, ils pré-
féreront les armes dz les chenaux , 6c
le tintamarre des fieges &: des batail-»
les, non feulement à la récréation que
vous tirés de vos efpaliers &c de vos
entures , mais mefmes à la dovTceux
de coûtes vos contemplations. Enca^
Chrestienne. II. Part^ '^
re fçay ie que quelque plaifir que vous
y prenics , &: quelques attachcmcns
qui vous y tiennent , vous vous en fe-
queltreriés volontiers fi le feruice du
Roy le requeroit abfolur#2nt , fi la
neceffité de l'Eglife de Dieu vous y
conuioit 5 &: fi la licence des temps
permettoit de ioindre l'innocence
auec la valeur dans les fondions de la
guerre. Mais quand les diuerfes in*
clinations des hommes , & les diuers
emplois aufiquels ils font appelles , ne
lesobligeroyent pointa des occupa^
tions fi différentes , &: qui font le plus
fouuent tres-éloignéesde la vie CoUr
templatiue cù vous trouués tant de
fatisfadion , ny les occurrences de ce
Monde lie permettent pas d'en con^
feruer la teneur toujours égale &:vni-
forme fans aucune variation , ny la
4Tiort qui nous eft ineuitabJe à tous, ne
fouffriroit pas que novis iou'illîons
bien long temps de ce bonheur quç
vous pojfedés, quand mefmes la pof-
feffion n'eu feroit point autrement
interrompue. C'eft pourquoy,MON-
^iEVIl:)iç me difp.ofeà vous cQ.tuiuea:
1(5 LaMoraie
les difcours de la Morale de la mcfmc
façon dont ie les ay commencés , me
figurant que nous nous entretenons
çnfemble familièrement delanatute
de rhomn*^ depuis qu il eft dechcii
de fon intégrité , de la condition du
fouuerain bien auquel il a deu afpirer
en cet eftat là , des vertus qui luy ont
clic neceflaires pour y parucnir , des
moyens qui luy ont cfté fournis pour
en auoir la conoiflance , &: des diuers
degrés de perfedion aufquels elles
ont deu monter , fclon les différentes
reuelations qui luy en ont efté adref-
fées. Et comme vous faués que c'eft
Tordre de mon deffein , ie me con-
tiendray en cette féconde Partie en-
tre les bornes de la Difpenfation fous
laquelle ont autresfoisvefcu les Gen-
tils, à qui Dieun'auoit point déclaré
la nature de la Vertu par Tentremife
de fa Parole. En quoy fi ie fuis obli-
gé de repeter quelque chdfe de ce qui
conuenoit à l'homme auant le péché,
ce qu'il fera malaifé d*euiter , parce
que c'eft le premier fondement de ce
qui î;ouche les enfeignemens de U
Chrestienne. II. Part. îï
Morale, ce fera pourtant le plus bric^
uement que ie pourray , pour m'arre-
fter principalement à la confideration
des vertus qu'il nous a efté necefl'airç
de pratiquer à caufe du changement
qui eft arriu é en l' Vniuers par la cheu-
ce du premier homme,
PE L'HOMME, ET DE
Jes facultés depuis le péché, ^
ENcore que , comme ï'ay dit ail^
leurs , Teftat auquel nous nous
trouuoris maintenant , ne foit que
comme le débris de noftre naufrage ^
fi eft-ce que toutes les chofes qui font
neceffaires à la coftitution de l'hom-
me luy font demeurées , nonobftant
le changement qui y eft arriué par le
péché. Tellement qu'ayant efté au
commencement compofé d'ame de de
corps , il a retenu toutes les facultés
de l'vn &: de Tavitre , fi ce n^eft que
par quelque accident extraordinaire^
^ (]^ui n'eft nullement commun au
Jt L A Mo R AL E
gcnrcliumain , il y en ait quclcun qui
fe troLiue priué de Tvn de (es fens, ou
perclus du mouuement de Tvn de Ces
membres. Pour ce qui eft du corps
donques , &: des facultés qui luy con-
uiennent, Se que nous auons commu-
nes auec le refte des animaux , nous
auons retenu les organes de nos Sens.,
dans lefquels fe fait la première ré-
ception des obiets ; & la faculté de
la Fantaifie , où s'en forment les re-
prefentations corporelles qui tes nous
font conceuoir comme bons ou mau-
uais 5 ou indifïerens à noftre nature ôc
à fa conferuation ; de TAppetit fen-
fael ou fenfitif 5 qui s'en émeut ou ne
s'en émeut pas félon que la Fantaifie a
cftimé de leurs qualités; 6e laPuiflan-
ce Locomotiue , qui excite les mou-
tiemens dans les membres félon les
émotions qui ont efté fenties Se pro-
duites dans l'Appétit. Car telle eit la
fubordination que la Nature a mife
entre les facultés que nous pofl'edons
entant que nous fommes animaux, Se
qui ne fe pouuoit abolir en nous fans
ralteration ou raneanciflement de
CHRE5rT£N^"E' ÎL Part, ij
cette partie de noltre eftfe. Quant
à l'ame , non feulement nous auons
confcrué ces deux noble^ &: relcuccs
faculr.és par lefquelbs nous fommes
liomnieS:, à fçatioirrEntcn dément &:
la Volonté, autrement noits ne ferions
plus hommes 5 ny par confequent ca-
pables de ce qu'on appelle bien &: mal
moral; mais nous les auons retenues
dans la dépendance qu'elles ont en-
tr*elles , &c dans la relation qu'elles
ont naturellement aux facultés cor-
porelles j pour ce qui cft de leurs fon-
dions. Car dVn cofte , comme c'efl
toujours l'Entendement qui iuge de
la nature 6c des qualités des obiets ,
c'eft auffî toujours la Volonté qui les
pourfuit 6c qui les embraffe , ou qui
les fuit & qui les reiette , félon le iu-
gement que Tentendement en a pro-
noncé. De forte que fi la Volonté
s'attache à quelque chofe de mauuais
pour le poffeder ou pour le faire, ou
au contraire h ellea del'auerfion pout
quelque chofe de bon, il faut necef-
fairement que l'Entendement fe foit
troiiipé en la connoilTancc defonob*
ï4 LA Morale
iet , &: qu il en ait autrement cftimé
^uc ne requeroyent les conditions de
fon eftre. Et fi la volonté flotte &c
chancelle entre deux chofes , ne fé
déterminant ny à l'vne ny à Tautre
pour TembraiTer ou pour la fuir , il
faut de mefmes neceflairement que
l'Entendement foit demeuré irrefolit
èc balancé entre les diuerfes raifons
qui les luyfaifoyenteflimer l'vne bon-
ne & l'autre niauuaife. D'autre code,
quelque changement qui foit arriué
en l'homCjles relations de l'Entende-
ment à la Fantaifie , &: de la Volon-
té à TAppetit fenfitif , font toujours
demeurées telles qu elles eftoyent au
commencement, pour ce qui regarde
leurs fondions &: leurs opérations.
Car quant à Tlntelled y c'eft toujours
de la Fantaifie que luy viennent les
reprefentationsdes chofes furlefquel^
les il faut qu'il face application. Ec
quoy qu'elles foyent fort corporelles
&: fort matérielles en la Fantaifie ,&:
par confequent , ce femblc , peu ca-
pables de reuoir l'application de l'In-^
telleû , c'eft luy neantmoins qui pat
Chrestienne. II. Part.' ij
les abftra£bions qu'il fait de ce qu'il y
a de matériel & de ce qui ne Teft pas,
les épure, de les fubtilife , de les irradie
tellement , qu'elles dcuiennent vn
obiet propre pour fa contemplation ,
&: vne matière conucnable pour les
raifonnemens qu'il en forme. Caril
eft bien certain , pour exemple , que
dans les relations qu'vn père & vn fils
ont entr'eux , la Fantaifie n'eft fufcep-
tible d'autre cliofe que des idées
corporelles de l'vn Se de l'autre , qui
luy font fournies & apportées par le
niiniftere des fens. Mais TEntende-
ment qui les confîdere fous ces rela-
tions de père &: de fils , fepare de ces
idées corporelles la xiature de ces ref-
pe£l:s,&: par le moyë du difcours de de
la lumière de la raifon, il en tire les cn-
feignemens des deuoirs d'honneur de
d'obeifFanced'vn codé, &: d'affedion
de l'autre. Et n'y a du tout aucunes
notions en nos entendemens , foit des
cbiets fut Icfquels leur opération fe
termine à la contemplation &: à la
connoiffance feulement , foit de ceux
dont Igi connoiffance porte natj^rellc^
r6 t A MoR A LÉ#
ment à quelque aftion, qui n'y foyent?
entrées par cette voye. CarlaDiui-i
nité mefme , qui ell de tous les eftresi
le plus pur , &L le plus éloigne de la
condition delamâtiere , ne s'eft point
autrement donnée à connoiftre au^
efprits des hommes que par l'entre^
inife des puiiTances de leurs corps,^
Aux yeux elle a prefenté Ces grande?
ouurages , de la confideration def-
quels nous auons pris deeafion defai-^
re reflexion fur leur caufe, &: de for-^
mer des raifonnemens fur fes attributs!
&: propriétés. Aux oreilles elle a faie
ouïr des voix , qui outre ée qu'elles
font corporelles en elles mefmes ^
portent encore dans leur articulation
certains caraderes des corps , & les
reprefentent à la fantaifîe, poiïrfoiir-
pir de la matière aux opérations de
rintelleft. Et fî elle s'eft reuelée à
quelques vus par de fecrettes infpira-
tions fans le miniftere des fens , {Ss
certes elle n'eft pas tellement obli-
gée à certains moyens ordinaires y
qu'elle n'en puifTe bien employer
quelques autres cxtraordinairemen^t
quand
Chrestiekkè. il. Part.' 17
"^uand il luy plaift,) ça eftévne chofe
iare, 3^ qui encore rie s'eft pas faite
fans l'impreflloli de quelques idées
corporelles dans rimagination. Cat
'chacun fcaic que les cnthoufiafmes
des Prophètes ont premièrement dé*
jployéleur efficace îiir cette puiflancdî
de lame qu'on appelle de ce nom^ 5^
que leur entendement n'a puis apre$
agi dcffus , fînon comme il auoit ac-
couftumé d'agir furies obiets qui luy
èftoyent prefentéspar fentremife des
feris rriefmes. Bien eft vray qu'il éft
arriué diuerfes fois , &c qu'il arriue en-^
core fouuent depuis le péché , que
i'imaginationde l'homme reçoit quel*
que trouble , qui fait que les ima*
ges des chofes ne s'y forment &tie
s'y lient pas entr'ellesraifonnablemêt:
de forte que l*intellcd , auquel il ne
fe prefente rien alors que d'irregulier
&: d'extrauagant-, n'en peut tirer au-
cun bon vfage pour fes ratiocinations.
iD'ou vient qu'ayant en mefme temps
deuant les yeux des cheures, des hom-
mes, desUons , des cheuaux , des grî-
fons , &: dès ferpens , qui volti^eue
B
tS LA Morale
en la fantaifie peflcmeflés &: fans or-
dre , il en fait des chimères , des hip-
pogrifFes3&: des centaures^aulieu d'en
compofer de naturelles ôc raifonna-
bles produftions. Mais comme Ci
dans Tintegrité de la Nature , il fuft
arriué delà bizarrerie dans les fonges,
comme il n'en faut pas douter , cela
n'euft pas empefché que Ton n'euft
dit que c'eftoit naturellement que
TEntendement formoit (es raifonne-
mens fur les images des chofes qui
luyeftoyent prefentées dans Timagi-
nation des hommes veillans : cette
irrégularité quiparoift dans les con-
ceptions des frénétiques &:desinfen-
ies, ne doit pas empefcherque nous
ne difîons pareillement que c'eft natu-
rellement que Mntelled tire fes plus
belles Se plus nobles connoifTan ces de
ce que la fantaifie luy prefcnte en
ceux qui font de fens raflîs. Car fî
dans ceux qui dorment Textrauagan-
ce de leurs fonges vient de ce que la
fantaifie n'eft point fixée &c détermi-
née à certains obiets par les fens, SC
^ue ceux qui luy font fuggerés par 1^
i
Chrestienne. Il, Part, j^
mémoire font dans vne perpetncUe
agitation , à caufe de la chaleur qui
fe concentre &: qui fe renforce pen-
dant le fomnieil : dans ceux qui fonc
infenfés Textrauagance de leurs pen^
(ces vient de ce qu'encore que leurs
fens agifTent , Timagination pourtant
eft en tel defordre qu'ils ne lapeuuenc
fixer 5 &: que les Fumées de la mélan-
colie ou de la bile y remuent les ima-»
ges qu'ils y apportent auec beaucoup
de confufîon. Or ny en Pvn ny eu
l'autre de ces eftats ^ les facultés de
î'homme ne font pas dans leur confti-
tution naturelle , pour produire leurs
opérations morales ou raifonnables*
Parce que dans ceux qui dorment, les
fens 5 qui doiuent régler l'miagina^
tien , n'agiflent pas : &: dans ceux qui
font frénétiques ou furieux , les fens
agifTent bien à la vérité , rtiais Timagi-»
nation mefme eft renuerfée. Quanc
à ce qui ell de la volonté , ie luy ay
cy deuant attribué deux fondions en-
tre les autres; L'vne eft de réduire
i'appetit fenfitif , tant eti ce qui eft
de la partie Irafcible, que de la Cou-
to I A Morale
cupifciblejfous l'empire delà Raifon,
Car c'eft bien rEntendement qui eft
le premier mobile de toutes nosadtiôs
morales, & qui emporte toutes les
facultés lefquelies y font deltinées ,
chacune félon la nature de Ces opéra-
tion. Mais neantmoins c'eft en la
volonté que fon imprelTîon fe reçoit
premièrement , d'où eHe fe fait puis
après fentir dans les puifî'ances infé-
rieures. C'eft elle qui reprime leurs
mouuemens quand ils font trop vio-
lens ; c'eft elle qui les excite quand
ils s'alanguifl'ent. C'eft elle qui les
deftourne de delfus les obiets fur lef^
quels elles s'attachent contre l'in-
ftintl de la raifon ; c'eft elle qui les
applique fur ceux aufquels elles fe
doiuent attacher : en vn mot , c'eft
elle qui eft comme le gouuernaildans
le vaiifeau, &c l'Entendement eft com-
me le pilote qui le remue. L'autre
eft 5 de commander à la vertu Loco-
motiue , d'où dépendent les mouue-
mens des parties de nos corps. Car
e'eft auflî elle qui après auoirrcceu de
l'Entendement l'impreffion des rai-
Chrestienne il Par. if
fons qui induifent à fe mounoir ou
bien à fe repofer , la fait puis après
fentir aux efprits qui font ordonnes
pour Tagitation des membres , d'oà
"elle fe communique aux mufcles 6^
aux autres inftrumes du mouuement.
Or eft-il bien vray que le péché a
beaucoun diminué de la puiffance de
la Volonté en cette féconde forte de
fes opérations. Car ny la vieillefTe
dans les fains , ny la foibleffe dans les
malades , ny la perclufion dans les im-
potens , ny la priuation des membres
en ceux qui en font mutilés, ne per-
mettent pas au corps de prefter obeif-
fance à la volonté en toutes fortes
d'occurrences. Mais la defobeïflance
qui fe produit de ces caufes là , ne
tient aucune place dans la Morale ,
parce qu'elle n'a pas fon fiege dans
rintelled , ny dans la Volonté, non
pas mefme dans l'Appétit fenfitif.
La vraye caufe en eft dans la priua-
tion de rinftrument que la Nature
auoit deftiné pour Tadion , &c fans le-
quel il eft abfolumêt impoflible qu el-
le fe produife. Pour ce qui eft de
ii laMorale
Tempire qu'elle a fur les Appétits,
s'il ne s'exerce pas depuis le péché
auec tant de fucçés qu'il feroit à defi-
rer , la caufe en eftant différente tout,
à fait 5 le ingénient en doit eftre pa-
reillement diffemblable. Car il eft
bien vray que nous fentons mainte-
nant en nous beaucoup de rébellion
de la Colère & de la Couoitife contre
l'imnulfion de la Volontéjmais il n'eft
pas moins vray auflî que fi nous nous,
confiderons attentiuement nous mef-.
mes, & fi nous efpions bien foigneu-
fement les actions de nos facultés ^
nous trouuerons que cette rébellion
vient ou en tout ou au moins en gran-
de partie , de ce que nous ne voulons
pas aflés fortemçt ny aflés conftament
ce que nous voulons. Certainement,
ce qui émeut nos affections Se plus,
qu'il ne faut, & moins qu'il ne faut
encore , &: où & quand il ne le faut;
pas , fe peut confiderer en deux nvi^
niercs. C'eft qu'où bien l'obiet qui
nous touche paffe fi rapidement > <5<: û,
fubrepticement de la fantaiûe dans
ï'appetit 5 (jue rintellcd n'ayant pas Iq
Chrestienne. 1 1. Part.' zj
loifir d y faire la réflexion qu'il fau-
droit, laConuoitife ou la Colère s'en
fent émouuoir auant que l'entende-
ment «S<: la V olonté s'en meflent. Ou
bien il va tout droit à Tlntelieft , de
forte que l'Appétit, auant que de s'é-
mouuoir beaucoup , laifTe faire aux
facultés d'enhaut , & leur donne le
moyen de délibérer , & de prendre
les refolutions Â: le pli qu'elles trou-
ueront conuenables. En cette fécon-
de occurrence , on ne peut pas reuo-
quer en doute que fi TAppetit vient
àluittcr contre4'impuirion de la Vo-
lonté, cela vient de ce que l'Entende-
ment ne prenant pas des refolutions
affés fortes , ne détermine pas la Vo-
lonté affés puifTamment : tellement
que le mouuement de ce grand refîbrt
eftant languifTant, & la roue ^ s'il faut
ainfî dire , de la volonté , qui vient
après , n'ayant point d'ébranlement
qu'autant que la faculté fuperieure
liiy en donne , ce n'eft pas chofe
eftrange fi l'appétit ne s'y lailfe em-
mener qu'à regret , & s'il y fait de la
jçfîftance. Au lieu que fi l'entende-
B 4
1-4 La Moral e,
ment agifToic de toute fa force , U
volonté qui le fuiuroit de mcfmc vi-
gueur cV de mefme pas , ne {aifferoit
a r Appétit faculté aucune derefifter,
qui ne fuft incontinent furmontée.
Dans la premier^j il eft vray que com-
me rémotion de l'Appétit y précède
le difcours & Toperation de la Raifon^
fi elle eft tant foit peu grande,, comme
il eft in eui table qu'elle ne le foit dans
"vn fdjct défia corrompu, I4 refîftance
qu'il fera au commencement ne deura
pas ce feaible eftre fi toft attribuée au
défaut de vigueur en la volonté ,
qu'au trouble &c au dérèglement qui
fetrouuéra dans TAppetit mefme. Et
iieantmoins il eft certain qu'il n'y ^
point de tel déreiglement dans les ap-
pétits,dont la volonté ne vint à bout,,
il elle y agiffoit de toute fetenduë de
fa force. Mais dans vn fujet corrom-?
pu , ou biea du tout elle n'agit point
contre le dereiglernent de l'Appétit,
ou elle y agit foiblement , à propor-
tion de ce que TEntendement iuge
de l'obiet qui fe prefente. De forte
ique le c^angenient (jui çfl: arriuf ^%
Chrestienne. II. Part^ ly
rhomme par le péché , ne confifte
pas dans rextindion de fes facultés,
rydansTabolitùon entière de leur fu^
bordination , mais dans leurs habitu-
des feulement , &: dans le vice des
opérations dont les habitudes les in-
fedent. Mais voyons vn peu plus
exadtement iufqucs où cela fe peut
cftendre.
La corruption de non;re nature doit
eftre premièrement cofiderce au pre-
mier homme , &: puis après enfesdef-
cendans. Et pour ce qui eil du pre-
mier homme , ie ne m'arrefteray pas
icy à examiner fcrupuleufement com-
ment il eft arriué que {^cs facultés, qui
auoycnt efté mifes dans vn û excel-
lent eftat par le Créateur , eu font fî
mifcrablement decheuës par la tenta-
tion du Malin. S. Paul difant que
ia femme a cHe deceue , nous a vouki
donner a entendre que le mal eft venu
dVne erreur qui s'eft gliffée dans l'en-
tendement, & lliiiloire de la chofe
le nous confirme. Car elle nous rap^
porte que le Tentateur s'eft princi-
yalçment ferui 4q deux argumens
i6 iaMorale
pour induire la femme à la tranfgref-
fion du commandement ; Tvn pris du
contentement qu'en receuroit fa
Conuoitife , en luy reprefentant que
le fruit eftoit bon à manger : l'autre
tiré de la fatisfaûion qu elle en rece-
uroit en fon dcfir de fçauoir , par-
ce qu en mangeant du fruit défendu
elle en acquerroit de la fcience. En
quoy il attaquoittout enfemble l'Ap-
pétit raifonnable de le fenfuel. Et
quant à la menace delà mott, dont
la crainte eftoit capable de rebouf-
clier Tefficace de ks argumens , il
l'interpréta comme vne illufion com-
minatoire 5 qui ne deuoit point auoir
d'eft'eft ; ce qui conferuoit à Ces argu-
mens toute la plénitude de leur force.
Comme donc l'artifice de la tentation
gifoiten lafuafion , fon effcd à con-
fillé en ce que l'entendement de la
femme s'en eft laifle perfuader; ce
qui aefté vne manifcfte erreur, puis
que cesdeuxargumëslà nedeuoyent
du tout rien valoir où il y auoitvnefi
exprefle&fi terrible defenfeau con-
traire. Or eft41 certes difficile ^ 6c
Chrestienne II. Part, -lj
toutesfois inutile de tout point, de
rechercher par quels degrés Tenten-
dement de la femme en eft venu iuf-
ques là que de receuoir cette perfua-
fion : mais quel en a cfté l'effeâ: depuis
qu elle lareceuë vne fois , &: iufques
où eft allée la corruption pour ce qui
a efté des aébions lefquelles font ve-
nues depuis 5 c'eft chofe dont la re-
cherche n'eft pas d'égale difficulté, &:
qui neantmoins eft d'vne vtilité &:
d'vne importance tres-confiderable.
C'eft vne chofe dont nous auonsvnc
infinité de preuues par l'expérience,
que ce quis'eft vne fois vn peu nota-
blement corrompu , ne fe reftablic
point de foy mefmc , &: qu'il eft befoia
de la force de quelque agent extérieur
pour le remettre en fon entier. Dans
les chofes artificielles , s'il eft arriué à
vn automate , foit de fouffrir fracture
çnquelcune de fes roues , ou feule-
ment de fe démonter, il faut necef-
lairemêtque Fouurier y mette la main,
fi Ton en veut tirer quelque vfage.
Dans les eftres de la Nature , s'il eft
grriuç à quelque fruit de fçntir de 1% .
i8 La Morale
pourriture en fa fubftance , elle va
toujours gaignât peu à peu. Se deuienc
abfolument irrémédiable aux princi-
pes intérieurs de la conftitution de
fon eftrc. Dans le corps humain
mèfmes , où il y a vne forme incom-
parablement plus noble^^ plus capa-
ble de reparer les vices qui peuuent
furueniràlacomplexiô de fes parties
êc au tempérament de fes humeurs, fi
la gangrené vient à fe faifir de quel-
que endroit , il n'y a rien qui en arre-
ftele cours , ny qui refifte à la morti-
fication, s'il n'y eft pourueu par l'ap-
plication de quelques moyens exter-
nes. Pourquoy donc eft-ce que dans
l'Ethique il en feroit autremët, quand
vne fois la corruptio s'eft emparée des
facultés où eft le principe de nos
aftions morales ? Ariftote dit que les
vices ^ les vertus ne viennent pas de
nature , mais de couftume feulement.
Son grand argument eft que les cho-
fes qui font naturelles fe font toujours
à'vne mefme forte, dautant qu'elles
ont vn principe fi abfolument deter-
îniné y qu'il n'y a couftuii\e d'agir ^^
Chrestienne II. Part. 15
quelle qu'elle foie y qui puiflc forcer
ruiclination qu'elles ont à telle ou tel-
le forte de mouuement. Tellement
que quand vous ietteriés dix mille fois
vne mefmc pierre contreniont , vous
ne raccouftumeriés lamais à fe tenir
en Tair , dautant que fa naturelle pc-
fauteur la tireneceffairement &c ine-
uitablement vers le centre. Mais
quant à ce qui eft des mœurs des
hommes, & des habitudes de vice 6C
de vertu qui font en eux , il dit que
l'expérience monftre qu'elles fe chan-
gent par raccouitumance ^ de forte
que les mauuaifes fe peuuent corriger
en faifant bien , comme les bonnes fe
corrompent &:fe détériorent par mal
faire. Pour entrer dans levray fensi.
d'Arifrote , ou , quoy qu'il en foit ,
pour bien iuger de la vérité ^ il faut di-
ftinguer deux façons félon lefquellcs
on peut dire que les chofes nous font
naturelles , ou bien qu elles ne le font
fsas. Car il y en quelques vnes qui ou
bien conftituentnoftreeftre , & telles
par exemple/ontlespuiflances de nos
«mes , dont i'ay parlé cy deffus , ou
)0 t A M O R A L E
qui en découlent fi necefTairemen^^
qu'elles en fontabfolument infepara-
bles 5 comme on dit que la faculté de
rire coule naturellement de la raifort*
A quoy fi vous voulcs vous adioufte-^
rés la pefanteur de nos corps , qui
vient de ce qu'en la compofition qui
s'y eft faite des quatre elemens ^ la ma^
tiere terrcftre y prédomine. Or eft-iî
certain queny les vertus ny les vices
lie nous font point naturels de cette
façon. Et c'eft ce quAriftote a en-
tendu , comme il appert manifefte-
ment par la comparaifon qu'il en fait
auec lapefanceurdes pierres. Maisiî
y en a quelques autres qui nous font
naturelles parce que nous les auons
dés les principes denoftre cftre , bien
qu'elles n'entrent aucunement dans
fa conftitution : comme il peut eftre
naturel à vn homme d'cftre camus ^
parce qu'il a cela dés fa conformation
dans le ventre. Ariftote n'a pas fçea
que nous fuflîons naturellement vi-
cieux de cette façon là^ &: ne l'afor-^
mellement ny nié ny affirmé , parce
quil n'en a point eu de connoiflance*
Chrèktienne"^ II. Part^ 31
Seulement a-t-il reconnu qu'il y a
quelque répugnance naturelle entre
TAppetit (cnCitifSc la partie fuperieu-
re de l'homme où refide TEntcnde-
ment, mais en telle forte pourtant que
comme fî quelcun naiiToit gaucher, il
pourroit bien corriger ce défaut par
vne foigneufe ediu:ation , ce par vne
grade afliduité à fe feruir pluftoft de la
droite; T Appétit fenfitifde mefmefe
peut par vne bonne nourriture, &: par
la couftume à bien faire , amener fous
l'empire de la Raifon.Ie neparlepoint
encore de la force de cette corrup-
tion naturelle,parce que cela ne con-
cerne pas la confideration du premier
homme , mais celle de fes defcendans;
mais ie dis que depuis que Thomme
s'eft vne fois corrompu par quelque
mauuaife aftion , il eft abfolumenc
impoifible qu il fe remette en fon en-
tier,& qu'il fe rétabliffe de foy mefme.
Car Ariftote auroit bienraifon de di-
re qu'il ne luy feroit pas abfolumenc
impoflible , s'il le vouloit comme il
faut ; c'eft à dire , s'il defployoit à
doncer fe« appétits toute la force dç
5Ï tAMoRAIE
ia volonté , & toute la lumière &I4
vigueur que la parfaite connoiflancd
des obiets doiuent donner à fon In-
tclled. l*ay défia reprefenté cy deifus
que c'eft de là que dépend toute là
conftitution de l'homme en ce qui eft
du bien & du mal Moral , & que telle
qu eft la difpofition de cette première
t^maifireiTe faculté, telle eft auffiU
conduite &: la difpofition de tout lô
refte. A peu près comme Hippocraté
pourrôit bien dire que fi vn liommd
paralytique rerriuoit fes membres vi-
goureufement, & s'il les tenoit con^
tinuellement occupes en quelque
exercice , ily rappelleroit les efprits ,
&: diflTipcroit l'humeur qui en bouf^
che les conduits , ôc qui empefchd
qu'ils n'y reluifent.'Mais comme c'eft
cette humeur laquelle intercepte les
efprits j &: empefcheleur irradiation^
qui ofte au paralytique la faculté de
mouuoir Ces membres , &c de les exer-
cer comme il faut , de forte qu'il n^
peut arriuer qu'il vfe de ce remède
pour fa guerifon; c'eft le defordre que
le péché met dans les facultés de
rhomme
Chrestienne. II. pAkt7 35
riiomme qui empcfche qu'il ne vueil-
k fe corriger j ou s'illuy refte quelque
dirpofition aie vouloir , de quoyie ne
détermine pas icy , tant y a que les in-
clinations de fa volonté y iont trop
foibles &c trop languiffantes pour le
faire. En efted , les deux chofes qui
font principalement à confiderer icy^
font l'Appctft 5 & la Raifon : car
quant à la Volonté , elle dépend ,
comme i'ay dit , entièrement de l'Iri^
telligente. ':Or quant à la Raifon^
l'erreur commife dans .le premier pe*
chérablefféeydefQrte qu'elle h'aplaç
eu tant de lumière eh ellemefme, ny
tant de force qu'auparauant î ce quf
a enlpefclié qu'elle n'ait fî biê iugé de-
fes obieds:.^ qu'elb faifoit autrefois
au, temps de fon intégrité. ' D'où eft
neceiîairement venue la lanf^ueur 5c
la débilité dans les aûions de la Vo-
lonté , & d'où. par confequent s'^eft
rclafché l'eiiapire que cts deux facul-
tés auoyent fur la Colère & fur la
Concupifceiice. A peu prés comme
fi le maiftre de la maifon s'^êft vne fojs-
bien fore enyuré en la prefcncc de fes
C
54 t A M O R A L E
feruiteurs , il ne fe peut euiter qu'il
n'ait perdu beaucoup de fon autorité
.fur eux , principalement fi l'yurefle
luy a laiflc quelque mauuaife impref-*
iîon dans Tintclleâ: , qui l'empefclie
de leur départir Ces commandement
auec toute la prudence &: toute la gra-
nit é dont il les alTaifonnoit en fa con-
uerfation précédente. Et pour ce qui
regarde TAppetit , il eii eft comme
A'vn clieual qui a vne fois pris le frein
aux dens , ou qui de quelque autre
façon s'eft tmtt à fait iettc hors d'cf-
cole. Tant s'en faut que de foy mçf-
meilfcrcduife à la raifon , qu'au conr
traire àmefure qu'il s'apperceura que
çeluy qui le monte a perdu quelque
çhofe de fa iuftefle èc de fa vigueur,
il deuiëdra tous les iours plus vicieux ,
ôc fera de nouuelles efcapadcs. Ainfi
parla concurrence du défaut de ces
deux facultés ôc de leur vice , rhom-^
me qui a vne fois péché , va toujours
en empirant , ô^fe confirme en fin tel-
lement au mal , qu'Ariftote mcfmô
leconnoift que Thabitude qu'il en ac-
quiert, dénient irrémédiable* Cac
l
Chrestiènne. 11. Part^ 3^
il prononce qiie celuy qiii eft vne fois
confirmé dans l'habitude deriniufti-
ce , ne peut pas redeuenir iiifte quand
il îe voùdroit. Non que félon fes fen-
timens , vne forte 5c confiante volon-
té ne peuft enfin ramenet à la droitu-
te & à l'équité cette peruerfe inclina-
tion : mais parce que cette volonté'
qu'il fe figure qu'il en peutauoir , ne
peut eftrc que fort imparfaite ôc fort
vacillante^ Mais il y a vne autre cho-
fe à laquelle Ariftote n'a iamais penfé.
C'eft que le retour d'vn homme vi*
cieitx à la vertu , eft proprement ce
qu'en Théologie on appelle repen-
tance i Ôr toute vraye &c ferieufe re-
|)entaace a deux motifs. L'vn confi-
îte en la confîderatiori de ce qu'on
appelle Honndie , quand l'entende-
tncnt de l'homme reconnoift la lai-
deur de la faute qu'il a faite , & là
beauté de la fainteté. L'autre eft Tef-
ferarice du pardon 3 fans laquelle il
eft abfolument impollibte qu'au cur^
homme corrompu par le péché , fe re-
pente. Carie premier fans doute ell
4c beattcowp le plus excellent : mafs^
C i
3^ 1 A Morale
jieantmois le fécond eft tel qu'où bien
il eft ordinairement plus efficace de
plus agifTant , ou aumoins la vertu de
l'autre eft-elle tout à fait morte fans
fon alTiftance. Parce que dans vnfu-
jet défia corrompu par le péché il n'y
a pas aiTcs de lumière ny affés de dif-
pofition à l'amour du bien monal, pour
s'y afteftionner fans l'attrait de quel-
que notable vtilité, &: fans l'efperan-
ce de la polfeffion du bien phyfique.
De plus 5 le defcfpoir du pardonne
retranche pas feulement Tefperancc
du bien phyfique &c de la félicité que
Dieu a propofée pour recompcnfe à
la vertu , il met encore deuant les
y eux l'attente ineuitable du mal qu'il
a eltabli pour punition au vice. De
forte que la créature qui a péché
contre Dieu , le confidere toujours
comme armé d'vne vengeance qui la
pourfuit inceflamment, 5c qui iufqu'à
retcrnitc neluydôit donner aucune
trêve. Orell-il impcflible qu'en cet
cftat la créature défia vicicufe ne haif-
fe ccluy qu'elle craint , ce qui eflidia-
^iietralemenc oppof é aux inclinations
Chrestienne. ir. Part- 37
à la rcpentance. Et ne faut pas dou-
ter que cela n'ait contribué à cette
horrible méchanceté à laquelle les
démons fe font fi defefperémêt aban-
donnésj que Dieu n'a iamais fait ku-
re fur eux le moindre rayon de fa
clémence. Tellement que fi Dieu
ne Teuft manifeftée au premier hom-
me au commencement , il fuft deue-
nuauffi mefchant que les démons : Se
ce peu de temps là mefmes que Dieu
permit qui s'écoulaft entre le péché
commis par Thommc , &: Tefperance
de pardon qu'il luy propofa , ne s'e-
ftant pas fans doute palTé fans quel-
ques terribles affres de l'horreur de
fon iugement, il eft pareillement in-
dubitable que ces frayeurs adioufte-
rent quelque chofe au dereiglemenc
que le péché auoit defia mis dans les
facultés de fon ame.
Vient donc maintenat à eftre con^
fiderée la codition de fes defcendans ,
qui n'a pas peu eflre meilleure que
celle de leur premier père. Car c'effc
la loy vniuerfelle de la nature , que
chaque chofe produit fan femblable
C ^
I
3? iaMorale
par la génération ; ce qui ne fe doiç
pas feulement entendre de la propaga-
tion dVnc mefme 6c femblable nature
d*vn indiuidu à l'autre , fans que Tef-^
pcce en reçpiue du changement, mai$
encore de latranfmifllon des qualités
dont cette nature fe trouue notable-
ment afteûée, La bouche mefme de
la Vérité nous a apris que le fruit fe
fent de la pourriture de J'arbrc qui le
l^roduit y ôc Texperience fait tous les
iours voir qiie les poulains qui n^iiHent
de clieuaux-maladifs \ font euxmef-
mes incommodés de quelque tare
confiderable. Les hommes gaftés de
la lèpre , ou de quelqiie autre tel ve-
nin^en infedent leur pofteritc^ & s'en
cft trouue qui eftoyent dcuenus boi-
teux ou eflropiés par accident , qui
ont engendré des enfans boiteux
comme eux, ou mutilés de leurs mem-
bres. Tant la femence de Thomme
cft fufceptible de l'impreffion de fe^
n^auuaifes conditions , pour les dcf-^
ployer puis après dans les fujetsqui
s'en produifent. Suiuant donc cctxe
commune loy de la Nature , le pre-.
Chrestienne il Part^ 39
mier homme a engendré des cnfans
femblables à luy , c*cft à dire , fouillés
de cette corruption dont le péché
auoit altéré toutes les puiiTances de
fon ame. Et ne faut point icy mettre
en auant que l'homme ne communi-
quant finon le corps à fcs cnfans , n'a
peu tout au plus prouigner en eux fi-
non l'Appétit fcnfitif , qui femble
auoir en quelque forte fon principal
fiegc dans le corps , &qu'à cette oc-
cafion S. Paul appelle la chair ^ d^nos
membres. Car cet Appétit fenfuel
cftant , comme nous auons dit, en fort
grand defordre dans Adam , le trou-
ble , & le déreiglement qui y eftoic
jen a pafle dans fa race. Or eft-il bien
vray que pour fi grand que ce dérei-
glement là fuft 5 fi l'homme efloit vne
nature brute &: deflituée d'entende-
ment 5 on ne le pourroit pas accufer
d'eftre à cette occafion vicieux d'vn
vice moral , non plus qu'vn lion ne
Teft pas pour eflre colère auec excès ,
ou vn chien pour eflre impudent, ou
iînalement vn pourceau , pour eftre
liarnbierpcnt enclin à la gloutonie.
40 L A M O R A L Ë
Mais parce qu'outre l'appctit fcnfitif,
ôc les affc£lions du corps , rhomme
cft cioiié d'ame raifonnable laquelle
luy vient de dehors, de forte que cet-
te ame &: ce corps ne compofentfi-
non vn feul ».V meHiic homme , lefur-
jet tout entier eft réputé mal coftitué,
parce que les facultés d'où fcs opera-r
tions morales doiuent puis après pro-
céder , ne font pas dans vne difpofi-r
tion conuenable. De forte que com-
me vn poulain qui dés le ventre defà
merc a quelque foihle fie dans les iam^
bes, quelque égarement à la bouche,
qui le rendra indocile au mords , &5
quelque chofe d'indotable & de refra-
âaire dans fon humeur , doit eftre dés
là tenu pour mauuais dans refpecc
des chenaux j vn enfant en qui TApr
petit fenficif eft fi derciglédés la pre-
mière conformation de fon eftre, qu'rl
eft indubitable qu'il fera licencieux
en fes mouuemens, Se delobeillant à
la Pvaifon , doit eftre eftimé vicieux
dans la Nature des hommes. Et de là
vient auec le temps, lors que les facul-
iés de rhomme , qui font en^ourdie^^
Chrestienne. ÏI. Part. 41
dans le ventre,^ quelque temps après
la naiflance , viennent à fe déployer ,
qu'il cft abfolument impofTible qu'il
fiilTe de luy mefme rien de bon. Car
fes opérations doiuent eftre confîde-
lées en trois diuers temps : à fçauoir ,
quand il vit, ainfi qu'Ariftote dit en
quelque lieu 5 de la conuoitife feule-
ment5fans mettre en vfage fa raifon, à
caufe de Timperfeâiion de fcs orga-
nes: quand il commence à agir de Ten-
tendement, mais imparfaitemêt pour-
tant, parce que fcs organes ne font
pas encore aiTésdeib rouilles; & enfin,
quand les organes ayant atteint la per-
fection de leur conftitution , il n'y a
plus rien en eux qui empefche que la
Raifon n'vfe de toute fa force. Or
das certe première faifon de fon aage ,
la raifon n'y agiifant point , &: y ayant
défia naturellement du defordre dans
Tappetit fenfitif , les mouuemens de
la Conuoitife y font toujours accom-
pagnés de quelque excès, qui lacon^
firme de plus en plus en fcs mauuai-
fcs inclinations , & adiouftc à fon
y;çe naturel çeluy qui fe contrado
41 lA MOR A LE.
parla couftumc. Comme fi à vn pou-
lain 5 qui a naturellement Thumeur
rcucfche , &: la tefte mal afleurçe , la
façon de fa nourriture feruoit encore
à reffaroucher, & à le rendre plus in-»
traittable quand il le faudra monter.
Dans la féconde , les opérations de la
raifon eftant fort foible , &: les émo-
tions de la Conuoitife cxceflîues de
violentes, il n'en faudroit point atten-»
dre d'autres fucçés^ quand il n'y auroic
point d'autre vice dans la Raifon mef^
me 5 finon ce qui arriueroit fi vous
mcttiés vn enfant , ignorant des lois
du maneige5&: encore foible de corps,
fur vn cheual vn peu fougueux , ôc
qui n*a point porté la fclle. Mais il y
a cela de pis. C'eft que mefmes en la
faifon en laquelle noilre raifon de-
uroit eftre plus vigourcufe , nous
auons pourtant accouftumé de iuger
des chofes félon que nous nous trou-
lions ou difpofés parles habitudes, ou
émeus par les paflîons. Tellement:
que comme ceux qui ont la iauniffc
dans les yeux , ou qui regardent au
a'auers dVn verre peint^voyent toute^
Chrestiekne. il Part^ 45
chofes teintes de la mefme couleur
dont eft imbu ce qui fe rencontre en^
tre les obiets &: leur veuë , les cnten-^
démens des hommes fe figurent dans
ce qu'Us contemplent toutes fortes de
qualités , non tant félon ce qui con-
vient aux chofes mefmes^ que félon la
paflîon ou l'habitude qui domine en
eux. Si bien que dans ces premiers
commencemens des opérations de la
Raifon , il ne faut pas douter que le
iugement qu'elle fait de toutes fortes
d'obiets moraux , ne foit tout imbu
&: tout pénétré du vice de la Conuoi-
tife . Enfin , pour ce qui eft de la troi*
fiefme , defia TAppetit fenfitif a pris
de fi mauuaisplis , &: le defordre que
îa nature y auoit mis , s*eft tellement
accreu par la couftume , que quand H
n'y auroit autre chofe^ileft déformais
abfolument inuincible à la Raifon,
Mais il y a cela de plus , que comme
dans les autres facultés les premières
opérations engendrent des inclina-*
tions , & puis , par la réitération de
femblables avions , ces inclinations
Jà reforment cil habitudes, qui enfiu
44 l'A. Morale
s'emparent entièrement de la faculté;
dans Tentendement it en arrine tout
de mefme. Ayant donc commencé
à mal iuger des obiets moraux dans
cette féconde faifon de l'aage de
l'homme , &: s'y cftant accouftumé
par la frequete répétition demefmes
opérations , quand il vient à ta troi-
fieme il eft luy mefme iî profondé-
ment imbu de l'habitude de mal agir,
&: fi plein des ténèbres Se des erreurs
qu'il s'eft acquifes en agiffant mal ,
qu'il n'y a plus moyen qu'il en procè-
de, aucune produftion qui vaille.
C'eft pourquoy ce mot de chair^ que
Fay tantoft dit eftre employé par S.
Paul pour fignificr le vice de l'Appé-
tit fenfuel, eftend en l'Ecriture fainte
fa fignification iufqu'à la Raifon , par-
ce que parles degrés que ie viens de
reprefenter , elle eft elle mefme de-
uenuë tout à fait charnelle.
f^
Chr,estienne. II. Part. 4y
ère ito* ItI ItS 3W sW 3^ i4î 3« sS ÎT^ sfê îi^ 5^
DE LA LIBERTE' DES
allions de t homme depuis
le pechL,
PLufîeurs ont eil cette opinion
d'Anftote , qu'il eftoit vn grand
defenfeur du franc arbitre de Thom-
me, parce qu'il femible noits attribuer
beaucoup de liberté en nos actions.
Si ceux qui croyent cela de ce Philo-
fophe ne vouloyent rien dire autre
cliofe , finon quilaeftédilfentimenc
que Ton a depuis condamné en Pela-
gius 5 c'eft que le vice moral qui fc
rencontre dans tous les hommes , ne
vient point d'vne corruption naturel-
le 5 &; que nous tirions de noftre naif-
fance , mais feulement d'vne mau-
uaife éducation , &: d'vne perucrfe
imitation de ceux auec qui nous con-
uerfons , il n'y auroit rien en cela que
l'on peuftiuftement reprendre. Car il
eft certain qu'Ariftote n*a point con-
nu cette tache orJ!?Jnelle que la Pa-
4^ ïaMoraiè*
rôle de Cïeu nous fait remarquer etf
nous. Et quanta ce qu'il a dit de U
répugnance qui eft entre TAppetit'
fenfitif ^ la Raifon ^ ou cela luy elt
échappé fans qu'il y pcnfaft , comme'
il eft arriué quclquesfois que les véri-
tés les plus cachées fe font ingérées
d'elles mefmes dans l'efprit &: fous la^
fiume des Payens , ou au moins cer-
tes n'a-t-il pas prétendu l'eftendre iuP
ques là , que de croire que ce fuft vn
mal incorrigible tout à fait , &: vne'
corruption de noftre Nature. Mais
quant à tirer des argumens de ce^
tju'Ariftote dit touchant la nature de
la liberté &: de la vertu , Se touchant
la correfpondance ou proportion qui
fe tiouue entre les facultés de nos ef-
f)rits 5 entant que ce font facultés , &C
es actions moTales aufquelles cUes
font deftmées , pour iuftifier qu'il re-
fte naturellement à l'homme quelque
moyen de fe garentir luy mefme de
là neceflité de pécher que ie viens dq
reprefenter , la fuite de ce propos
inôftrerafîc'eftauec iuftc raifon que
quelques vns ont eflayé de le fair^.
Chrestïenne. II. Part. 47
l'ay dit ailleurs que pour bien iuger
de la liberté de nos adions^il les faut
confiderer en trois manières: à fçauoir
eu égard aux emperchemens qui ftous
y peuuent eftre donnés de dehors :
eu égard au principe intérieur de la
volonté dont elles procèdent , entant
qu'elle commande à nos membres de
les faire , ou de ne les faire pas : &: eu
égard à l'intelleû qui détermine la
volonté à donner par fon commande-
ment Timpulfion &: le mouuement à
nos membres. A les confiderer en
cette première façon , ce qui concer-
ne le droit de nos allions eft à peu
près tel en l'cftat de péché , que ie Tay
reprcfentc en Tintegritc de noilre ori-
gine. Car la Nature nous comman-
de les mefmeschofes comme bonnes,-
& nous défend les mefmes chofes
comme mauuaifes , &: nous laifTe tou-
tes les autres dans leur naturelle indif-
frence , pour les faire ou ne les faire
pas , nous en abftenir ou ne nous en
abftenir pas , félon que nous verrons
dire expédient. La raifon de cela eft
«qu'encore qa il foit arriué vn grand
48 L A M O R a'l É
changement en la Gonftitution de nô$
facultés , iln'eneft pourtant pointai'-
riué dans les obiets à Tendroit def^
quels elles fe doiuent exercer , lors
qu'elles fe veulent defployeren ope-*
rations morales. Dieu cft demeuré
tel qu'il eftoit ; noftre prochain a gar-*
dé toutes les relations à roccafioil deP-
quelles nous kiy ; eftions obligés dd
quelques dçviQÎrs i ôç quant Ma eonfi*
deration que nous devions faire de
nous mefmes en l'exercice <le la ver-*
tu, l'eftat de péché auquel i^ous nous
trouuons maintenant , nous» obIig,Q
bien fans doute à diuerfes chofesqu^ît
ne nous eftoyent point necelTàires aitr
conimenccmcnt , mais à peine nou^
difpenfe-t-il d'aucunes de celles que
1 intégrité de la Nature exigeoit de
nous. 11 y a feulement icy a obferucE
en pafTant , que pour les raifons que
nous déduirons ailleurs , la defenfe de
manger du fruit de l'arbre de fcience.
de bien &: de mal ^ qui auoit efté faite
au premier homme autrefois , ne con-
cerne plus fa race. Pour ce qui c(t
des empcfchemens externes qui con??
cernent
Chrestienne. II. Part. 49
- ternent le fait de nos aftions , il eft
certain que noftre liberté efi; beau-
coup plus refferréc en cet égard ,
qu'elle n'eftoit en ce premier ellat de
la Nature. Car il fe trouue à cette
heure vne infinité de cliofes dans la
conftitution de Tair , dans les débor-
demens des elemcns ^ dans riiunieur
farouche & defobeïflànte des ani-
maux, dans les rencotres des accidens
qu'on appelle fortuits, Se dans la vio-
lence des hommes , qui nous emp.ef-
chent d'exécuter nos refolutions ÔC
nos defTeins, quelque raifonnablemet
qu'ils foyent formés , &: conuenables
à la vertu mefme. Et fi les Rois ne
font pas entièrement libres de Ce cofté
là 5 comme de fait il n'y en a pas vn
qui faffe abfolument tout ce qu'il
veut , il n'y a qui que ce foit quife
puifle glorifier d'y eftre exempt de
feruitude. Quant à la féconde façon
de confiderer nos adions , i'ay défia
dit ailleurs qu'autant que le premier
homme eftoit libre en cet égard , au-
tant la plufpart des fes deYcendans
font ils maintenant efclatres. le ne
D
i
50 La Morale.'
parleray point icy de l'imbécillité àa
rcnfance , qui ne permet pas à ceux
qui font en cet aage la liberté de leurs
mouuemens. Comme les facultés
d'entendement &c de Volonté ne font
pas encore parfaites en eux , d'où
vient auffi Timperfeûion des opéra-
tions qui s'en produifent , il n'eft pas
raifonnable qu'ils iouiflent encore
non plus de toutes les puilfances de
leurs corps, ny qu'ils en puiflent exer-
cer toutes les fondions à leur fantai-
lîe. En efFe£b , quand le monde fuft
demeuré dans Teftat de Tintçgrité,
les enfans n'en enflent pas eu plus de
liberté qu'ils ont maintenant , fi ce
in^eft que quelcun s'eftropie par quel-
que malheureux accident , ou que
quelque langueur de mal Taftoibliflc
extraordinairement , ou que dés le
ventre mefme il vienne perclus de
quelcune de fes facultés^ou qu'il foie
autrement difgracié par la Natu-
re, le diray feulement que fi ce que
les Médecins témoignent eft vray,
que fans conter l'impuiiTance de la
yieillefle, ôc les playes , ôc les autres
CHkESTIENNE II. ParT. fï
maux qui peuuent arriuer par les ac-
cidens fortuits , l'œil feu! en riiommé
eft fujet à plus de cent maladies , dont
la moindre peut eftre capable d'ap-
porter vne notable iefion à fes opéra-
tions , il n'y a pas vn de nous quifô
puiffe iuftement vanter de pofledet?
dans vne pleine liberté Tvfage de fe^
fens&: de fes membres. Ainfi^ la vo-
lonté n'eft pas libre en ce qui eft de
cette forte d'aftions , puis que bieii
fouuent elle rie peut pas exécuter les
chofes aufquelles fes mouuemeAS Se
(es commandeniens nous portent*
Refte donclatroifieme confîdcratidn
de nos aékions, à fçauoir entant qu'el-
les dépendent des ordres de Flntcl-
ligence. Et icy il faut bien diftin*?
guer les opérations de Fintelled ^ eiî-'
tant qu'il s'applique à la contempla-
tion des images des obiets qui fone
apportées dans la fantaifie parle mini-
fteredesfens; d'auec celles quiconfi-
ftent en ce qu'ayant vne fais receii
ces images en foy mefme , de formé là
deflus les notions èc les refolution^
d'où dependentlesmouuemens de i^
D 2.
^1 ï A Morale *
Volonté , il les imprime dans cette
faculté inférieure pour luy donner fa
détermination , 3c les influe par fon
entremife dans la Conuoitife ou dans
la Colère, qui font, comme i'ay die
ailleurs, lesdeux maiftreffes branches
de l'appétit fenfitif. Car en ce qui
regarde cette première forte d'opéra-
tions , il eft certain que le premier
homme en fon origine polTedoit vnc
liberté beaucoup plus entière que fcs
defcendans ne l'ont eue depuis. Par-
ce que fa Fantaifîe eftat parfaiten^ent
bien conftituée en elle mefme, &:n'e-
ftantfujette à aucun trouble , lînon à
celuy qui nous eft naturel pendant le
fommeil^ &fes fens eftâs pareillement
dans vne excellente difpohtion , tou-
tes les images qui s'y formoyent à
riieure qu'il eftoit cueille , eftoyenc
dans leur naturelle régularité , &: ne
prefentoyent à l'Intelled rien d'ex-
trauagant ny de difforme. De forte
que l'application de l'Intelligence s'y
faifant auflî régulièrement qu'il fe
pouuoit , tout ce qui fepaffoiten cet-
te opération eftoit dans l'ordre Sc
Chrestienne ir. Part.^ ^I
dans la iufteflc qui conuient la Natu-
re. Et quant aux grotefques qu'il
voyoitquelquesfois endormant, i'ay
défia dit que les a£bions de l'homme
ne fe doiuent pas eftimerparlà, dau-
tant qu'il n'eft pas en l'eftat auquel il
doit eftre naturellement pour dé-
ployer fcs facultés raifonnables. En-
core ne faut il pas douter que n'ayant
aucunes mauuaifes habitudes en Tef-
prit, &:fon appétit fenfitif eftant ex-
cellemment bien tempéré, toutes les
illufions qui luy venoyent pendant le
fommeil^ne fuflent extrememët inno-
centes. Depuis le péché , la faculté
de rimag-ination en l'homme a efté
Hijette à beaucoup de trouble par di-*^
uerfes fortes d'accidens. Les exha-
laifons de la bile dans les fieures , les
fumées des hypocondres en ceux qui
d*ailleurs paroifTent fains , &: dans les
femmes les vapeurs de Tamarry , font
cntr'autres les caufes internes qui
mettent ordinairement cette Puiflan-
ce en delàrroy : fans conter qu'il y
en a quelques vns que leur mauuaife
conformation a dés le ventre de leur
54 î A M O R A ^ E
mère rendus entièrement ineptes au}(^
fondions diiraifonnement. Et quant
aux caufes externes qui y peuuent ap-
porter de Talteration, il y en a de deux
fortes. Car d'vn coftélescheutes, Se
les playes, ô£ les autres chofes de cet-
te nature , offenfentquelquesfois tel-.
lemcnt le ccrueau^ foit par la trop vio-.
lente feeoulTe qu'il en fouffre , foit par
1^ diminution dç quelque partie de-
fa fubftance , ou de quelque autre fa-
çon , que de la lefion de Ces organes y^
vient vn defordre inimaginable dans
fes avions. Et d'autre part les efpirics
malins , dont le pouuoir eft dçuenu
grand fur le corps de Thomme par le
péché 3 font quelquesfois de tels ra-^
uages dans toute l'économie de fcs
puiflan ces , ôc dans fon tempérament,
que ccH pitié de voirie deréglem,ent
qu'ils caufent en fes operatios les plus
releuées. Or en ce temps là on ne peut
pas raifonnablemët dire que TEnten-
dément de Thome agifl'eauec libertés
Parce que celuy qui eft libre eft mai-
ftre de fonadion , de l'Entendemene
en telles occaiions n'eft nullement 1^
Chrestienne. II. Part, yj
maiftre des fiennesjdautant qu'il n'eft
pas en fa puifTance de corriger le vice
de la Fantaifie , ny des images qu'elle
luy prefente à contempler , &: que na-
turellement il ne fauroit y faire de
bonnes opérations , ny en former de
bons raifonnemens , ii l'Imagination
ne les luy fait voir dans vne conftitu-
tion conuenable.
Dés le temps d'Ariftote il y auoit
des gens qui vouloyent excufer les
mauuaifes adions des hommes , telles
que font celles des diffolus &: des in-
temperans , par cette confideration ,
que ceux qui les font femblent n'en
eftre pas les maiftres. Parce que Ta-
ûion externe dépend à la vérité de la
y olonté , & le mouuement de la Vo-
lonté 3 du iugement de l'Intelligence:
mais que le iugement de l'Intelligen-
ce dépend de la conftitution des
idées qui font dans l'Imagination ,
laquelle fe laiflant vne fois faifir pai:
les apparences des obiecs qui luy pa-
roilTent agréables & voluptueux , ne
permet pas à l' Intelleft d'en auoir vne
opinion cpntrairc. De forte que fi
D 4
5X ^,A Morale
on pardoime à vn frenetiqjue lors, qu'il
commet vue extrauagai^çe, parce que
{on intelligence ne peut cori;iger le
^ vice des images qui font dans la Fan-
t^ifie , d'où vient le déreiglement aa,
r^ifon^ement , on doit pareillemen.c
pardonner à rintempcrant qui com-
met viie aftion vicieufe , parce qu'il
ne peut rien changer dans la repre-
fcntation que T Imagination luy don-
ne de fes obiets , ny dans, les apparent,
CCS- que les obiets mefc|ies luy prefen-
teur. Si cette raifon eftoit bonne ^ il
n'y auroit point de; mauuaifc aitiou^
n^orale , quelle qu'elle fuft , qui nq^>
s'excufaft. de la façon ; parce que.
l'homme. n'en fait aucune qu en f^ice
d,ç rapplicat-ion que l'Intelligencç a,
faite fur la reprefentation d'vn obiec
que la Eantaiiîe confidere comme ca-
pable de donner quçlqup contente^
mqnt à l'Appétit. Car com^np l'In«
tempérant trQuue delà volupté en la
iouifl'ance des obiets qui donnent du
pîaffirau çorp^, le vindicatif çntrou-j
viC; aufli da^ns rafTouuifl'pment de fa
Chrestienne"^ ir. Part^ 5-7
iiige aLnfi, quand l'obiet dont il pré-
tend auoir efté ofFenféfe prefente dé-
liant fcs yeux. Mais il y a bien de la
différence entre les caufes de l'erreur
qui font commettre vne mauuaife
adion à Tlntemperant, de celles donc
procède l'extranagance du raifonne-
ment dVn frénétique. De celles cy
le frénétique ne fçauroit eftrç le mai-
ftre 5 quand mefmes il le voudroit ,
p-arce qu'elles ont leur fiege en quel-
q.ue humeur, ou en quelque tempé-
rament 5 fur lequel la volonté n'a na-
turellement aucune puiffance. Car
qiielle autorité eil-çe que la Nature a
donnée à la volonté fur les hypocon-
dres , pour empefcher qu'il ne s'en
exhale de mauuaifes fumées contre-
mont ? Ou quelle fubordination a-
t-elle mife entre elle & les organes
du ccrueau , pour en corriger les dé-
fauts 3^ s'il y en a quelques vns dans
leur conformation naturelle ? Des
autres , l'Intempérant deuroiteftre le
maiftre abfolumêt^&il le pourroit s'il
le vouloit , &: n'y a que fon feul vice
njoral qui empefche qu'il ne le vueille.
5S LA Morale
Parce que c'eft l'appétit fenfitif qui
fait que la Fantaifie defployat les ima-
ges des chofes deuant les yeux de la
Rai(bn,luy prefente Tobiet fous la feu-
le idée d'agréable &: de voluptueux,
&: l'empefche d'y faire les reflexions
que requiert ce que Ton appelle Hon-
nefie. Or eft-ce vn établillement in-
uiolable de la Nature , que TAppetit
fenfitif 5 foit fournis à la volonté, &
s'il refifte à tes mouuemens , & aux
fentimens de la Raifon , c'eft que Tv-
ne ny Tautre n'vfe pas comme il faut
de l'autorité de fon empire. En efFe£t,
fi dans ceux qui ont rEntendemenc
difloqué il refte aflcs de lumière de
raifonnement pour reconnoiftre le de-
fordre de leur Fantaifie , comme il
arriue à ceux qui ont des interualles
qu'on appelle dilucides , ils fcntenc
beaucoup de douleur & de trifteflfe y
de fe voir mal gré qu'ils en ay ent alfer-
uis aux mauuais accès de leur bile
noire & de leur fureur. Au lieu que
les intemperans prennent plaifir ea
leurs partions , &: n y a que la feule vo-
lupté qu'ils reçoiuent aies contenter^
Chrestienne^ il Part. 59
qui les chatouille &: qui les charme.
Or comme c'eft chofe bien raifonna-
ble de tenir pour inuolontaircs les
âûions que Ton ne commet qu'à re-
gret, auffi eft-il abfurd & impertinent
de tenir pour autres que pour vplon-^
tâires celles aufquelles on n'eft attiré
que par l'amorce de la volupté. Et de
plus 5 quelque douleur que Tentent les
Infenfés , pendant le temps de leurs
interualles , de fe voir fujets aux ega-
remens de l'efprit, fi n'en ont ils point
de remords en leur confcience , &:
perfonne ne les en accufe comme d'v-
nc chofe blafmable , parce qu'il eft
indubitable qu'ils ne font pas caufe
de leur mal , Au lieu que fi les Intem^'
peransne font point touchés du fen-
timent'de leurs débauches, dautanc
que la confcience eft tout à fait eftein-
te en eux , au moins les Incontinens
fe blafment ils eux mefmes de leurs
propres fautes quand ils font hors de
rémotion de leur paflîon, &: ils en font
également condamnes dans les Repu-i
bUques par lesloix, &: dans les Efco-
|çs.des Philpfpphes par le difcours dç
6o La Morale
laRaifon. Or files Sages les en con-
damnent , fi les Legiflateurs les en
puniilent, ôc fi leur propre confcience
les en redarguë , Se leur fait trouuer
iufte leur fuplice &c leur condamna-
tion 5 quelle raifi^n y peut il auoir de
les excufer fur ce que leur adion aie
efté forcée?
Refte maintenant à confiderer cct^
te forte d'aûions où TEntendement
ne fe peut pas plaindre du déreigle-
ment de la Fantaifie , ny qu'elle luy
ait prefenté les obiets autremët qu'el-
le ne deuoit. Nous auons dit qu'en
Teftat de corruption Thomme ne peut
rien faire de bien , foit que vous le re-
gardiés dans le temps auquel il com-
mence feulement à agir par la raifon ,
foit que vous le conlîderiés lors qu'il
cft plus auancé en aage , &: qu'il a dé-
fia contradé des habitudes par la fré-
quence de fes mauuaifes aftions.
Pour ce qui eftde cette féconde fa-
^on de le confiderer , Ariftote a net-
temêt décidé laquefl:ion fi (es aftions
doiuent eftre iugées libres ou forcées,
volontaires ou inuolontaires. Car au
Chrestienne. ir. Part. 6i
croifiéme de ks Ethiques il dit que
ceux qui font eux mefmes caufe de
leurs mauuaifes habitudes , ne fe peu-
uent pas excufer des actions qui en
dépendent, bien qu'elles foyent ine-
uitables Se faites par necelfité. Et il
produit exprelTément Texeniple des
Inteniperans &c des Injuftes, dont les
vns s'eftans abandonnés volontaire-
ment à la defbauche , 6c les autres s'e-
ftans laiiTés aller aux aftions d'iniqui-
té , s'y font tellement accouftumés
que déformais ils ne s'en peuuent plus
abftenir. A peu prés comme vn ma-
lade qui eft deuenu tel par fa difl'olu-
tion , ou parce qu'il a négligé les or-
donnances de fon médecin, ne peut
pas reuenir en fanté quand il le veut,
èc neantmoins on ne laifle pas de luy
donner le blafme de fa maladie , &c
d'eiHmer qu'il efi; indifpofé volontai-
rement y parce que la caufe qui a pro-
duit fon mal cftoit volontaire. De
mefmes , on impute à vn homme le
coup qu'a fait la pierre laquelle il a
iettée de loin , quoy que quand elle
fait le coup il ne la tenoit plus , 5C
iSi La m o r a 1 è'
qu'elle iVeftoit plus en fa dirpormoif
{)our larappeller quand il Teuft voulu i
parce qu'au commencement il eftoic
en fa puifTance de la ietter ou de ne la
ietter pas , ôc qu'ainfi le principe de
fori aftion , & de ée qui s'en eft enfui-
tii 5 Gonfifloit en fa volonté. Car il
faudrôit , dit Ce Philofophe ^ eftre
bien depourueu de iugement , pour
ne fçauoir pas que des ades demefmc
forte , réitérés tant foit pcufouuenty
donnent là nàiflarice aux habitudes ^
Vcu que cela fe void eu toutes chofes
où on fait application des facultés
tant de fou efprit que de fon corps^
Chacun fçait que les Arts ne s'ap-
prennent point autrement : èc les pe-
tis enfans rriefmes comprennent bien
que Ton efcrit foit bien foituialjà pro-
portion de ce qu'on s'eft accouftumô
foit à bi en foi t à mal é crire . O r p our-
quoy en feroit-il autrement des habi-
tudes de Tefprit , &: des bonnes ou
mauuàifes complexions d'où nos ope-
l'ations morales dépendent ? Et quelle
que foit la chofe à laquelle nous nous
appliquons, principalement fi rioasy
Chrestiennë il Par^ ^5
crouuons du contentement^ qui eft-
ce de nous qui ne fente qu'il donne \
fes aflfedions vnc certaine pente de
cecoftélà 5 dans laquelle s*ils'auance
tant foit peu , il ne fe peut non plus re-
tenir que s'il s'eftoit lailTé rouler dans
vn précipice ? Que di-je , fi nous y
trouuons du contentement ? La force
de la couftume eft telle, quand vne
fois nos facultés fe font laiffées enga-
ger fous fa domination, que les chofes
qui nous font pénibles &: difficiles à
labord , nous deuiennent agréables à
mefure que nous nous y habituons ;
foit que la couftume nous y donne la
facilité d'agir 5 &: que la facilité d'agir
foit naturellement accompagnée éo
quelque fatisfadion , foit que l'habi-
tude mefme , entant qu'habitude^ait
quelques charmes, qui transforment,
s*il faut ainfi dire , la nature des ob-
iers , &: qui les nous reueftent d'autres
qualités que de celles qui leur font
propres ô2 naturelles. Selon Topioa
d'Ariftote donques la neceffitéineui-
table qui fe trouue dans les aftions des
Intemperans ôc des Inmftes , ne les
^4 iaMoraie
cmpefche pas d'cftre volontaires , ^
jieleuf ode pasleur liberté, puisque
ce font eux mefmes qui s'y font vol on-
taircmènt afleruis. Et partant , d*oà
que vienne en l'eftat de péché cette
neceflité ineuitable de mal faire qui fé
trouue dans tous les hommes , comme
nous Tauons rcprefentéedans lacon-
fideration précédente , fi nous pou-
uons prouuer que nous nous y affu-
jettiffons volontairement , nous au-
rons prouué par mefme moyen que
cela ne nous ofte point noftre liberté^,
félon l'opinion du mefme Ariftote
encore. Examinons donc cette ma-
tière dans les confîderations fuiuan-
tes.
SFI^E
Chrestiènne. il Part. ^5-
SriTE DF PROPOS
précèdent^ ou il e fi parle de U
liberté des délions de l'homme
depuis le péché.
I'Ay dit ailleurs qite les PliilofopheS
ont accouilumé de diftinguer les
avions morales en antécédentes ô^
rubfequentes, dont celles cy viennent
des Habitudes défia contrariées , au
lieu que celles là les précédente font
que nous les acquérons. C'cft de ces
J)reniieres que rioiisauons à parler icy,
pour voir fi Ton peut dire que les hom-
mes les commettent librement en Te-
ftat de la corruption de la Nature.
Toutes les aftions de cette forte pro-
cèdent de quelque coiifultation , &
dans toute confultation , pour faire
que laÛion qui s'eii produit puilfe
eftre appellce libre 3c volontaire, il
faut necefl'airement qu'il y ait deu5?!
chofes : Tvne , que ce dont nous con-
E
é^ . l Morale V
fultons foit de la nature des chofes
dont on peut délibérer : l'autre , que
quand nous en delibetons , il n'ihter-
uienne rien dans noftre délibération
à quoy nous puilTions où deuions plu-
ftoft imputer la refolution que nous y
prenons , que non pas à nous mefmes.
Or quant à ce qui eft de la matière
mefme de nos confultations , Arifto-
te nous donne aflcs d^inftrudion là
deflus pour bien fçauoir quelle elle
peut eftre. Car il fait quatre princi-
pes des chofes. La Nature , la Ne-
ceflîté 5 la Fortune , &: l'Entendement
de riiome, qu*il ioint auec les autres
facultés qui font dans fa dépendance
en leurs opérations. Et de toutes les
chofes qui dépendent de cc^ quatre
caufes il n'y a que celles qui fe rap-
portent à l'entendement de f homme^
qui au fentiment de ce Philofophe ,
puiffeilt fournir de fujet à nos dcli*
berations. Car pour ce qui eft de la
Nature ^ perfonne pour exemple , ne
confulte fur le mouuement du Soleil,,
s'il ira de TOrient à l'Occident, ou fi
en douze mois il parcourra les douze
Chre^tienné. ÎÏ. Part? ^i
fignes du Zodiaque. Les cliofèsJ mef-
hies qui ne sot pas fi inuatiableiTiêt dé-
terminées par la Nature, ^ qui néant-
moins n'ont point d'autre fource de
Heur eftre , n'entrent point en nos de-
libérations ; comme les pluyes , &leè
fecherefleis , & les tremblemens de
terre , qui artiuent félon que la Pro-
uidencé de Dieu les gouuerne , fané
que la prudence des honimes y puifle
prétendre aucune part. Les eftres
ftullî qui orit vne effence ihuariable ^
^ que quelque inuincible necefTité
conftituë dVnc telle forte qu'il impli-
que cbntradiftion qu'il y ardue dit
changement , tellement que fe figu-
rer feulement en l'entendement qu'ils
peuuent eftre autrement qu'il ne foht,=
c'eft deftruire leur définition j & abo-
lir leur nature , font hors des termeâ
de nos confultations. Car qui a ia-
mais délibéré de faire qu'vn triangle
n'euft pas trois angles égaux à dea^^
droits ; ou que dans vn triangle re-
ftanglc, le coftéqui fouftient Tarigle
droit ne fift pas vn quatre égal au:x?
^narrés qui fccoftruifent fur les deux'
E %
b
Î6? ïaMorale
autres ? Quant à la Fortune , la Reli-
gion n'en rcconnoift point , &: tout
ce que les Payens luy ont attribué
autrefois , elle le rapporte à la Proui-
dence de Dieu. Neantmoins , là
Prouidence diuine eft vne caufe vni-
uerfelle , qui prefide aufli bien fur la
Nature , que fur les opérations de
l'Entendement de l'homme , &: fur les
accidcns qu'on appelle fortuits. Or
dans les efteds qui dépendent foit des
caufes de la Nature, foit de l'Enten-
dement humain , on void manifefte-
ment que ces deux principes inter-
uiennent entre la Prouidence ^ceux,
d*où vient que les vns font appelles
chofes naturelles , &: les autres font
réputés nos propres aftions ou produ-
£tions. Mais quant aux autres eue-
nemens , parce que l'on n'apperçoit
point de principe entremoyen en-
tr'eux & la Prouidence ,&: que la fa-
çon de laquelle la Prouidence y agit
pour les produire , eft miperceptible
à nos efprits , le commun des hom-^
mes , qui ne s'efleuc pas à la caufe vni-
uerfelle , &; qui n'en rencontre poinc
Chrestienne II. Part, ^^
Jautre particulière & inférieure de-
uant fcs yeux , rapporte ces accidens
au hafard. Mais fortuits ou non qu'ils
foyent , tant y a qu'ils font de la natu-
re des chofes dont on ne délibère
point , &:n'eft iamais arriué à qui qup
ce foit de confulter s'il trouuera va
trefor , ou fî fon ennemy en luy domi-
nant de répce dans le corps, luy ou*
urira heureufement vn abfcés , où les
remèdes & les mftrumens de la Chi-
rurgie ne pourroyent aller , comme
Ciceron dit qu'il eft autrefois arriué à
lafon de Plieres. Refte donc que co
foyent les aftions dépendantes de la
difpofition des hommeSjqui viennent
en confultation , encore y faut il ap-
porter de la diftinâion , félon les
préceptes d'Ariftote. Car il yen à
quelques vns qui font en la difpofition
des autres hommes , qui ne font pas
en la noftre pourtant, &: defquelles
par confequent nous délibérerions
inutilement. Comme les Spartains
ne confultoyent point fur la façon de
gouuerner la Republique des Scytel^:
îîon plus que aiainteua^it^en France
yo lA MqR A LE.
on ncfemet point en peine d'aduifeç
comment le Roy de la Chine mettra
fcs fujets à la raifon. Car outre que
cela ne nous concerne du tout point,
l'exécution de nos refolutions ne fen
ïoit pas en noftre puiiTàncc. Et il y
^n a quelques autres qui font en no-
ftre puiflance à la vérité , mais qui fonc
tellement determinées^ou d'elles mefi
meSjOU par rvfage, que toute conful?
tation y feroit fuperfluë &: hors de
propos. Comme s'ileftqueftion d'en-?
feignei: quelcune de ces fciences dont
les principes font indubitables , & les
théorèmes euidens,^: les conclufions
fouftenuës par de bonnes demonftrar
cions y de la méthode mefme exadcn-
ment déterminée par la nature de leur,
fujct 5 on ne met point en délibération
la façon dont il y faut procéder 5 non
plus que celle de peindre les caradet^
res des lettres dont on fe fert en écri?
uant, depuis qu'vne fois la forme en
a efté vniuerfellement receuë. Il faut
donc que les chofes defquelles nouî
4elibcrQns ayent neceffai'remêt deux
conditions. L'vne qu'elles ne foyent
Chrestienne. II. Part. 71
pas fi déterminées en elles mefmes
qu'elles ne puifTenteftre faites en vne
ou en autre façon. L'autre , qu'elles
foyent tellement en noftre puifTance^
que leur exécution dépende de nous
éc de noftre volonté.
Or quanta la première de ces con-
ditions 5 Ariftote en prend Toccafioix
de diftinguer entre la fin que chacun
fe propofè en fa confultation , &: les
moyens d'y paruenir , fur lefquels
feuls on délibère. Car perfonnc ne:
confulte fur la fin. Le Médecin ne
met point en délibération s'il fe doiç
propofer la guerifon du malade : ny le
Capitaine s'il doit tendre à rempor-
ter la vidoire fur fonennemy : ny le
Pilote s'il doit conduire le Nauireau
port : ny le Politique s'il doit procu-
rer le bien de la Republique. Cha-
cun a fon but fixe &: arrefté auquel il
tend , &: toute la délibération gift au
chois des diuers moyens qui fe prefen-
tentpour y conduire. Qiie s'il n-y a
quVn moyen pour y paruenir, com-
me lafaignée pour la guerifonjle com-
bat pour la vidoire , le vent oulaui^
E4
i
72. LA Morale.
Ton pour la nauigation ^ la paix pour
îarcftaurationde TEftat ; la délibéra-
jtion ne confiftera pas au chois des
moyens, parce qu'il n'y en aura qu'vn,
& que celuy qui délibère Tembrafic-
raauffi certainement & auffi indubi-
tablement qu'il fait la fin merme : mais
PA co^{llltcra fur le lieu , & fur le
temps, &:furroccafion , &:fur les au-
tres circonftances de cette nature ,
afin d'employer ce moyen là de la fa-
çon la plus feure &lapîus auantageu-
fe que l'on pourra. Or foit qu'il y.
ait pllifieurs moyens , ou qu'il n'y en
ait qu'vn , qui foit cnuironné de di-
uerfes circonfl'an ces fur lefquelles ii
foit befoin de confuher , Ariftote a
raifon de dire que ceux qui fe propo-
fent de paruenir par des moyens à vue
certaine fin , y procèdent par le m.ef-
rne ordre par lequel les Mathémati-
ciens cherchent la vérité d'vne pro-
pofition donnée. Car comme les Ma-
thématiciens y vontpremieremet par
la méthode analytique , en defcen-
dant de cette propofition , par la re«
fblution de diuerfes autres , iufcjiic^:
ChrestienneT il Part. 75
au principe de la fcience le plus clair
&: le plus connu ; d'où puis après ils
remontent à la demonftration de la
propofîtion mefme : Ainfi les autres
defccndent de la fia qu'il fe propo-
fent j &c qui eft toujoiirs |a première
dans leur intention , par la çeiediori
des moins vtiles moyens , à celuy au-
quel enfin ils fe veulent arrefter, d'où
ils retournent puis après à l'exécu-
tion de leur deifein , èc à l'obtention
de la fin mefme. Comme fi la fin eft
la victoire 5 on délibère premieremenc
fi on l'obtiendra par le fiege d'vne
place ou par vn combat; &c le combac
eftant refolii, on examine lequel eft
plus expedienp de le donner par mer
pu par terre. Celuy de terre eflant
eftimé le plus auantageux &: le plu*
fcur 5 on aduife s'il le faut donner en
rafe campagne , ou en lieux ferrés de
forefls &: de coflaux , &: fi Ton préfè-
re les lieux ferres, on fe détermine en^
fin entre plufieurs au chois de tel oa
de tel pofle. Et c'efl là le dernier
point de la délibération , par où de-
fççlief on cornmence à exécuter tpuq
74 l'A Morale
ce qui eft neçeflaire pour la viftoire.
Mais quoy que cela foit fort vérita-
ble, il ne fait pas maintenant à mon
deflein , qui ne fe propofe que de par-
ler des actions morales de Thomme»
L'homme donc a auflî fa fin , qui eft
fans doute fa félicité , fur laquelle il
ne délibère point, parce que la natu-r
re de fes appétits le porte necef-
fairement ôr ineuitablement à y ten-.
dre. Car il n'eft iamais arriuç à riiom-^
me de confulter s'il luy eft plus expe^
dicnt d'eftre heureux que malheu-
reux 5 le defîr delapofleflîon du bon-
heur eftantinfeparable de noftre na-^
ture. Mais il a auflî (es moyens pour
parueniràçette fdicité , qui font les
adions du \'ice ou de la vertu > ôc fur
lefquelles il délibère. Car il a bien
paru par expérience qu'il n'eftoit
point tellement détermine par la Na-
ture aux actions de la Vertu, qu'il
n'ait peu fe porter à celles du vice ^
puis qu'ils 'y eft laiffo aller. Et il pa-
jroift bien encore que la mefme Natu-
re ne l'a pas déterminé aux actions vi-.
eiçufes de Umefme façon qu'ilPeft au
Chrestienne^' il Part, yy
defir de fa félicité , puis qu'il y en a
quelques vns qui font vertueux , &:
que généralement tous les autres font
incités par exhortations à l'eftre. Car
eommeonne vid iamaisperfonnequi
fbuhaittafl: d'eftre malheureux , aufli
n'y euft-il iamais ny Philofophc ny
Théologien qui fe mift en peine d'im-
primer le defir de la félicité dans le
eœur de l'homme. On tafche bien
de luy faire entendre en quoy confier
fte fon vray bonheur , parce que Ter-
ïeur de foniugement , & la depraua-
(ion de Ces appétits , luy en propofenc
d'imaginaires &: de faux , quil pour-
fuitauec pareille ardeur que fi c'eftoic
le véritable. Mais quant à luy don^
ner ce fentiment, qu'il faut qu'il taA
ehe d'eftre bienheureux , celuy qui
s-en met en peine fait comme s'il ex-
hortoit les chofes pefantes à tendre
en bas,& les légères à monter en haut,
&:lesfpheres des Cieuxà fe mouuoir
fur vne Hgne circulaire.
l'ay dit que l'autre condition des
chofes dont on délibère eft quelles
foyent enpoftre puifTance, ^ qu elle^
'j6 LA Morale
dépendent de nos facultés. Et de
fait le mefme Ariftote a remarqué que
TimpuifTance , autant &: plus qu'au-
cune autre chofe , embarafTe telle-
ment les confultations , qu'on eft con-
traint de reietter les moyens qui font
les plus expedienspour paruenir à fa
fin , quand l'on trouue qu'à fon
égard l'exécution en eft impoffible.
Comme il feroitpeut^cftrc plus à pro-
pos pour obtenir feurement &: facile-^
ment la viftoire , de donner le com-»
bat par mer ; qu'on fera pourtant obli^
gé de prendre vne autre refolution ,
parce qu'il n'y aurapasmoyêde four^
ïiirà la dépenfc d'vne grande flotte.
Voyons donc maintenant comnienc
Ariftote a entendu que \ts vices àc les
vertus font en la puiffance de l'hom-?
me. C'eft le ftiîe ordinaire des Phi-^
lofoplics de dire que nous auons er^
înoftre pouuoir ce qui dépend de nos,
facultés , ^ de tenir ce qui n'en
dépend pas pour eftre hors de no-,
ftre puifl'ance. Epi^tete commence
fes propos de la Morale par cette di-
lîin(5tioîi^ ÇQ difanc que L'o^inkn , h
Chp.estienne. il Part^ 77
defir y l'apfetitfar lecjucl nous nous por-
tons à la iouïfpince des chofes , lauerfion
que nous auons four elles , é" générale-
ment tout ce qu' on peut affeller du tiltre
de nos aclïons , efi réputé en noTtre
fouuoir, Q^'au conu2^\rt ^ le corps , les
biens , la gloire ou la réputation , les di-
gnités y ^ généralement tout cela qu'on
ne peut pas conter entre les chofes que nous ^^
fatfons 3 nefi point en no sire dijpojhion.
Et ils veulent qiie l'opinion, & le dé-
fit 5 & Tappetit , &: l'auerfion foyent
réputés dépendre de nous , parce que
rien ne nous oblige à les auoir de la
façon que nous les auons , finon nous
mefmes. Au lieu que quant à noftre
corps 5 à noitre bien , à noftre reputa-
^tion, à noftre dignité ou condition ,
Ôià toutes autres chofes femblibles ,
nous les auons bien fouuent telles
que nous ne voudrions pas , & fom-
mes forcés à les receuoir comme les
caufes qui font au dehors de nous les
nous donnent. Tel eftle fcns des pa-
roles d'Epiftete , telle l'interprétation
que leur donnent Arrianus , & Sim-
plic^us , qui rauoycnc ainfi appris de
*t8 La Morale
ceux qui les ont deuancés , &: tel en^"
core fans difficulté en a elle le fenti>i
ment d'Ariftote. Gry a-t-il dansnos
facultés , où font les epinians , les de-*
fîrs , les aueffiom , deux chofes à
confidercr : Tvne , la faculté n^^fme ^
iautre , la bonne ou mauuaife con-
ftitution morale dam laquelle elle eft^
I appelle ccrnftitution morale celle
qui concerne les vices &; les- vertus ^j
éc qui encline la faculté aux actions
qui font dignes foit de blafme foit de
louange. Car quant à laiconftitutior^
phyfique , qui gift en la conforma-
tion des organes , ou dans leur tem-
pérament y i'en ay parlé cy deflfus , Sa
cela ne regarde pas kqueftion que le
traitte maintenant. Or eft-il certaine
que quand Ariftote &:Ies autres Phi-
iofophes difeftt que les vertus & lest
vices 3^ èc les adions ou qui en procè-
dent ou quiles engendrent , font na-
turellement en noftre pouuoir , ik
entendent proprement cela à l'égarcî
des facultés, 6^ non de leur coxiftitu-
tion morale. Ce que diuerfes rai-
{qxïs peuuêciuftifiçr bieu clairement.
ChrbstiennêÎ tl. Part.' 7^
JEt premièrement , roppofinon qu'il
en fait aueclesehofes qui dépendent
de la Nature , de la Fortune , &c de la
NecelTité , ne perniet pas qu'on en
doute. Car il ne prétend pas dire que
CCS chofes là ne font pas en noftre
puifTarice , parce que les facultés que
nous auons naturellement pour les
faire , font altérées ou débilitées par
quelque mauuaife habitude que nous
ayons acquifepar nos adions : il pré-
tend dire qu abfolument la Nature ne
nous a point donné de facultés pour
les produire. En efted , il n y ai pas
en nous la moindre fibre des forces qui
font capables d'inciter ou d'arrefter
lemouuementdu Soleil 5 pas le moin-
dre rayon de cette lumière diiiinatri-
ce qui eft necelTaire pour preflentir
les euenerfiens qu'on appelle fortuits.
Et quant à changer Tertre des chofes
qui font éternelles 3>c inuariables en
leur effence , comme eft la nature
d'vn triangle , 6£ la proportion ou
difproportion incdmmenfurable qui
eft entre le cercle îk: le quarré , & U
vérité de ce principe de Géométrie ^
^O LA MoïIalW
que fi de chofes égales vous oftés chio^
(es égales , le refte demeure égal, tanc
s'en faut qu'il y ait en nous aucune
puiflance qui refponde à la grandeur
de cet efFeâ: , que nous ne fçati rions
pas mefmes le penfer fans impliquer
nos cntendemens en des cotradidions
manifeftes. Cela clVant , qui peuc
douter que lapoflibilité qu il attribue
aux bonnes &: aux mauuaifcs actions,
d'eftre faites par les hommes ou biea'
de ne l'eftre pas , ne fe dife pareille-
ment à regard de leur^ facultés à les
confiderer en elles mefmes ? Tay dé-
fia remarqué de plus, que laraisôdont
il fe fert pour prouuer que nous ne
fommcs pas ny vicieux ny vertueux
naturellement, parce que les chofes*
naturelles font toujours de mefme
façon 5 fans que la couftume y puifTc
Jamais rien corriger, induit fans aucu-
ne difEculté que c'eft de nos facultés,
& non de nos habitudes qu'il parle.
Car ^inclination que les pierres ont a
fe mouuoir contrebas ^ de forte que
quand vous les ietteriés vn million de
fois en l'air , elles ne s'y tiendront ia-
mai^
ChrestienneT II. Part^ gf
mais pourtant , correfpondenc à nos
facultés , entant qu'elles conftitûenc
ïioftre eftre, ou qu'elles eîi dépendent
necelTairement , &c non à aucune lia*
bitude ou à aucune conftitution mo-
iralCj qui fe foit attachée à elles parla
fréquence de leurs allions jOU qui foie
furucnuë à leur nature. Adiouftés a
cela que quand Ariftote parle de la
Confultatioti 5 c'eftpour expliquer la
dodrine delà Morale, &: pour nous
enfeigner que Thomme ayant la Féli-
cité pour fin j il doit confiderer lej
aûionsdu Vice & de la Vertu com-
me des moyens fur lefquels il cft be-
foin de délibérer , s'ils font propres
pour nous y faire paruenir ^ ou bien-
$*ils nous en détournent. Son infen-*
tion donc eft de nous dire que les
adions de la vertu font vne matière
fur laquelle il arriuc aux hommes de
confulcer s'ils les feront ou s'ils ne les
feront pas. Or la confultationellva
a£be de lafaculté, & non de l'habituda
proprement. Car encore que dans fa
conlultation tout homme fait volon-
tiers pancher h refplution du coftà
îi La Moral E^
où fcs habitudes luy donnent la pen-^i
te 5 neantmoins il eft certain que c'eft
rcntendemeritquidifcourt^ ôâ quiop*.
pofc raifon à raifon , iufques à ce qu'il
foit bien refolu fur les àrgùniens qui
fe font ptefentés de patt & d'autre.
Sur tout eft à pefer bien diligëmcnt ce
que i'ay defia remarqué qu'il dit de
rimpuiffancc de Tlniufte &: de l'In*
''tempérant à fc r'auoir du vice auquel
ils fe font abandonnés. Parce que fi
cette impuiffarice là regarde leurs fa*
cultes mefmes , entant que ce font des
facultés , il fe contredit manifefte-.
ment quand il enfeigne que les vices
&: les vertus font en noftre difpofî-*
tion y Se qiie ce font chofes fur lef-
quelles nous pouuons confulter rai-*
fonnablemertt. Car chacun fça;it que
nous ne délibérons point fur les cho*
fcs pour l'exécution defquclles la Na-
ture nous a priués de facultés , non
plus qu'vn aueugJe ne confulte point
s'il verra , ny vn homme à qui on 2
coupé les bras, $*il fera de refpée&:
du poignard dans Vrte fale d'efcrime^
5i au contraire cette impuiflanccrer^
Chrèstieî^nè ÎI. PaktI §5
>arde lents habitudes , comitie c'eft
thofe fans aucune conteilatibn ^ c'eft
fans doute à l'égard des facultés qu'il
dit fi ôuiierteitient que le vice &: lai
vertu font abfolùment en noftte puif-
fance. loignés à Cela que ce qu'il dit,
quelatertu &c le vice ne ïious font
pas naturels y &C que noiis les poùuons
pratiquer ou ne les pratiquer pas , il le
proùue par cette confiderâtion , que
les Legiflatéurs induifent les hdrhme^
à la vettu par l'efperance défàrecom-
penfe , & qu'ils deftournerit du vice
par la crainte des fupplices qu'ils efta-
bliffent parleùts loix ; ce qui feroit à
fon adiiis inutile, 5^ contre le bon vù^
gc de la Raifoîl , fi' la Nature iioiisf
auoit tellement déterminés aVvh desi
deux 5 que nos affedions fufTeht ab-
folùment infleîtibles ôiî indociles a
Tautre. Or ceh ne peut eftre ait
qu'à l'occaflon des facultés ; parce
que le mefmc Ariftote , qui dit que
1 Intempérant &:ririiùfl:è font incura-
bles j quand leurs mauuaifes ha^bitti-
des ont pris de profoïides racines eîf
eux^nekiflepas d'eftimer leurs ftvaii^
?4 ÏÂ M O R A LE
uaifes avions dignes de la punitioti
que les Loix ordonnent : 6c mefmes
il eft de cet aduis , qu'il la leur faut
aggraucr, à proportion de ce que leur
niefchanceté eft plus grande &c plus
enracinée que celle des autres. Or
quand il auroit efté inftruit de la na-
ture du péché originel 5 &c des incli-
nations inuincibles qu'il donne au
mal 5 il n'âuroit point eu d'autre fenti-
ment touchant le , Vice 6c la VertU3&:
n'en auroit point parlé d'autre forte.
Car il eft certain que fi vous aués feu-
lement égard aux facultés d'Entende-
ment 6c de Volonté dont la Nature
nous a pourueus , le Vice &: la Vertu
ne font point de la condition des cho-
fes qui excédent les termes de noftre
puiflance. Les deux objets aufqucls,
généralement parlant , nos aâions
morales fe rapportent , font Dieu
premièrement , lequel nous deuons
Gonnoiftre félon qu'il s'eft rcuelé à
nous, 6c aimer de toutes les puifTan-
ces de nos efprits à proportion de la
connoiflance qu'il nous donne de fori
eftre : puis après l'homme noftre pro^
Chrestienne. II. Part^ 8y
chain , lequel nous deuons aimer au-
tant que nous nous aimons nousmef-
mes. Or quant à ce qui eft d aimer ,
eft-ce vne aûion quifurpaffe l'eften-
iduë des forces de la Volonté ? Et à
quelle opération eft-ce que la Nature
a deftiné cette faculté , fi elle n'eft pas
capable d'aimer les obiets véritable-
ment aimables ? Pour ce qui eft de
la connoilTance de Dieu ^ ( car
quant à celle de Thommc , ie ne pen-
fe pas qu'il y ait aucun qui vueille dire
que ce foit vn obiet qui pafTe la por-
tée de noftre intelled , aumoins au-
tant qu'il eft neceflaire d'en auoir
pour produire dans la volonté la dilc-
â:ion àc les mouuemens que la Morale
exige de nous en cette occurrence , )
il faut vfer de diftindlion pour enten-
dre bien nettement iufques où noftre
entendement en eft capable. Car
Dieu eftant incomprehenfible en fa
nature , ne peut eftre connu de nous
fnion autant qu'il luy plaift de fe reue-
1er. Tellement qu'ayant employé
feulement deux moyens pour fe ma-
uifefter à nous ^ à fcauoir l'ouurage
?3 "
$^ iaMorale
idu Monde, &fa Parole, &: ce fécond
moyen nous ayant reuclé des myfteres
fde fa Diuinité , dont le premier ne
nous fournit aucun enfeignement , il
n'y a point de doute que les fecrcts
qui n'ont efté découuerts que par la
Parole de Dieu , paflcnt infiniment
la capacité de l'entendement de ce?
luy qui n'a iamais eu deuant les yeux
à contempler fmon cet ouurage du
'Mode . Mais quant à ce que le Monde
mefme en prefente à reconnoiftre à
cous les mortels , qu*eft-ce qui peut
empefcher que nous ne difionsque
Tefprit de Fiiomme , à le confiderci:
feulement comme faculté , eft capa-
ble de l'entendre ? Certainement S.
Paul dit que Dieu s'eft manifefté à
tous les hommes en la création & en
la conduite de rVniuers : ailles blaG
me à cette occafion, parce que s'e?
ilanr déclaré à eux ils ne l'ont pas vou-
lu reconnoiftre. Or on ne dir^ iamai^
xjue Dieu fe foit prefente à contem-
pler à des créatures qui n*ont aucune
faculcé naturelle de le voir , comme
aux cailloux , qui font deftitués de
Chrestienne il Par.' S7'
vie , ou aux plantes , qui font infen-
fibles 5 ou melmcs aux animaux , qu'il
n'a point pourueus de la Raifon. Et
encore moins dira-t-on que ceux là
foyent dignes du blafme &: de la pu-
nition que S. Paul décrit en cet en-
droit là , qui n'ont eu ny entendement
pour apperceuoir , ny volonté pour
aimer &: pour admirer les vertus de Sa-
gcffe , de PaifTance , &de Bonté que
Dieu nous adefployées en fes ouura*
ges. Quant à la mauuaife conftitu^
tion de ces facultés , eftanc telle que
ie l'ay- reprefentée dans lesconfîde-
rations précédentes , il eft impoffible
qu'il arriue que l'homme vfe de foa
Entendement 5c de fa Volonté ea
telle façon qu'il connoiffe Dieu com-
me il faut, ny qu'il aime fon prochain,
ny qu'il s'acquitte d'auciin des de-
uoirs aufquels il eft obligé par la Mo-
rale. Mais Cl la liberté confîfte à faire
ce que Ton veut , comme les Philofo-
phes l'ont définie autrefois , cette im-
poffibilité de bien faire à laquelle les
hommes^ font aflujctcis , ne leur ofte
point kur liberté , parce quç cçtCQ
F4
8?" La Morale
îîîauuaife conftitution de leurs facuî^
tés ne les empefche pas de faire ce
qu'ils veulent foit de bien foit de mal,
3z tout autant comme ils le veulent.
Car pourquoy font-ils le mal finon
qu'ils le veulent ainfi > Et s'ils vou^
loyent faire le bien^c'eftà due ^ aimer
Dieu, Scieur prochain, qu'eft-ce qui
hs en empefcheroit ? N'ont ils pas vu
entendement ôc vne volonté capables
de ces operatios, s'ils les appliquoyenc
à leur vfàge } A-t-on iamais veu hom-
me qui vouluft veritableiTient &: con-
ilamnient eftre homme de bien , 8c
qui neantmoins ne le fuft pas ? Ou
qui vouiuft refolument s'abftenir de
quelque mauuaife adion , de qui pour-^
tant fuft necefliré de la faire ? Que s'il
arriuc quelquesfois quon vueille le
bien que Ton ne fait pas , comme c'eft
chofe ordinaire aux Incontinens , ôc
Comme S. Paul reconnoill que telle a
efté fa conftitution pendant vn cer-
tain temps 3 c'eft qu'à l'heure qu'oa
le veut, on ne le veut que foibleméntj
& quand on fe I aiife aller au mal , on
çeffé de vouloir Iç bhn qui luy eft
CHRESrtENNE^ II. ParT^ 89
contraire. Ce donc que le vice fait
eft, qu il empefche Thomme de vou*
îoir le bien , & qu'il luy fait vouloir
le mal , &: cela par des moyens dbnt il
ne peut accufer qui que ce foit fors
fes propres affedions, &clc contente*
ment qu'il prend à mal faire. Ori'ay
défia dit &: répété diuerfes fois par les
paroles d'Ariftote mefme , que c'eft
vne chofe impertinente tout à fait,
que d'appeller forcée ou lion volon-
taire vne aâion que nous iVauons fai-
te finon du mouuement de noftre vo-
lonté feulement, & après vne délibé-
ration dans laquelle rien ne nous à
obligés à nous déterminer de ce cofté
là , fors l'efperance de la iouïlTance
de quelque contentement , ou de
quelque accommodement dans nos
affaires.
5?o i,A Morale
CONTINFATION DP"
difcours précèdent; ou il ejl traîne
de ce oi/ il y peut auoir de 'volon--
taire ou d'tnuolon taire dans les
allions de thomme depuis le péché.
IL efl: déformais aflcs euident que
, félon les fentimens d' Ariftote , il
n*y a rien dans la corruption natureU
le de rhomme qui empefche que fcs
opérations morales ne foycnt accom-'
pagnées d'vne pleine &: entière liber^
té , pourueu qu'en la confultation qui
précède la refolution qui l'y porte ^ il
n'entre rien autre chofe que la confi-
deratioxi de Ces obiets , &: les inclina^
dons qu'il peut auoir à vne certaine
forte d'adions , foit que l'efperance-
de la volupté l'attire , ou que fcs au^
tresintereftsle ploycntde cccoftélà.
Mais à la vérité s'il interuenoit quel-
que autre chofê en fa délibération ^
qui apportaft quelque efpece à,ç çon-.
Chrestienne. il Part, ^f
crainte à Ces refolutions , alors, comme
nous allons voir , félon l'opinion d'A-
riftote, la liberté de rhomme y feroic
çndommagce:&: c'eft ce qu'il faut que
nous expliquions maintenant. Il dit
donc qu^il y a deux fortes de chofes
qui nous oftent noftre liberté. L'vne
eftla violence qui vient dVn principe
de dehors : Tautre çft l'ignorance ,
non de quelque nature qu'elle foit ,
mais celle dont nous pouuons dire
iuftement que nous n'en fommcs pas
caufe nous mefmes. Et quant à la
violence , on en peut faire de deux
efpecçs. Car il y en a vne qui nou<>
emporte à nos aâions en telle forte
que nous n'y contribuons rien du
tout : comnie quand le vent iette le
naiiire entre les rochers , malgré que
le Pilote en ait, ou quand fans y pen-
fer le Pilote mefme tombe la tefte la
première dans la mer, comme il arriue
au pauurc Palinure dans Virgile.
Or eft-il certain que comme ces acci-
dens font exempts de blafmc , quel-
que atrocité qui d'abord paroifl'e en
gU^f, aufline fpntils dignes d'aucune.
^t LA Morale
recommandation , s'il arriue qu'ils
produifenc quelque efFed qui ait de
la reffemblance auec les aftions ver-
tueufes. Mais il y en a vne autre en
laquelle noftrc volonté fe fent afte-
ûce de telle ^çon , qu'elle fe déter-
mine à Taftion, en partie de fon bon
gré, Ô^ en partie comme de force. Et
cela arriue volontiers en deux maniè-
res. Car il y a certaines aftionsauf-
quelleslcs hommes ne fe porteroyenc
iamais d'eux mefmcs , parce qu'elles
leur caufent de la douleur, que neant-
moins il fe refoluent d'exécuter , pour
euitéf vn autre plus grand mal qui les
menace. Corne quand pourgarentii'
le nauire de naufrage, vn marchâd iet-
te ks marchandifes en la mer:ou com-
me quâd Virginius aima mieux tuer fa
propre fille de fa main , que de la voir
cxpofée à fon deshonneur dans vne
feruitude infâme. Et dans cette ef-
peced'adionsonpeut ce femble rai-
îbnnablement enuelopper celles qui
fontfafcheufes Se importunes en elles
mefmes à la vérité , mais que l'on en-
treprend pourtant à caufc de Tefpe-»
Chr'estienne II. Part? ^5
rance de quelque grand bien , dont la
confideration preuaur par defliis U
crainte du mal auquel on s'expafe.
Comme quand Zopyre fe fit couper
les oreilles Qc le nés , pour pouuoit
mieux tromper les Babyloniens , 8c
rendre par ce moyen quelque grand
fcruice au Roy de Perfc* Ariftote
appelle ces aûions là méfiées , parce
qu'elles ne fontny volontaires ny in*
uolontaires abfolument, & que tous
ces deux principes de la force &: de la
volonté s'y rencontrent. C'eft la
force qui oblige à faire ce que Tonne
feroit iamais de gayeté de cœur, èc
fans la violence de la crainte ; mais
c'eft la volonté pourtant qui fe refoûc
à fuiure cette violence là; carfiabfo-
lument on y vouloit refifter , le prin^
«ipe extérieur de Tadion n'eft point
fi puifTant , qu*il y poufTaft Miommc
malgré luy , comme vn nauire eft
poufle entre des écueils par refForc
de la tempefte. Et parce que c'eft la
Volonté qui eft le principe le plus
proche de ladion , ( car c'eft elle qui
comoiande aux mains de ietter les
ÏA Mo R Ali? ^4
tnarchandifes hors le bord) & que
toutes telles actions doiuent eftre
confîderées , non tant dans la notiort
Vague &: générale de leur eftre, que
dans les circonftanccs particulières
qui les déterminent à telle perfonne^-
telle occâfîorî , & tel temps , Ariftote
Veut qtf on les eftime pluftoft volon-
taires qu'autrement. Mais là , tant le
mal qu'on veut euiter^que celuy dans
lequel on fe iette ^^ font de la nature
de ceux cja'on nomme phyfiqiies feu-^
lement , c'eft à dire qui ne font poinc
le fujet ny da blafme ny de la louange *'
Il y a donc aufli d'autres occurrences,,-
où tantoft pour euiter vn mal phyfi-»'
que on en commet vn moral : comme
quand S. Pierre abandonna lefus'
Chrift pour fauuer fa vie &: fa liberté v
tantoft pour paruenir à vn bien moral
on encourt vn mal phyfîque : comme
Timoleon fe refolut à fon grand re-^
gret de confentir au maftacre de foiT
frère y parce qu'il s'eftimoit obligé do
tirer fa P^epublique de deftbus la do--
minacion d'vn tyran. Ces adion^
j)§uuçAij aufli eftrc dites méfiées par
CHRÊStlËNî^E. II. PartT 5)y
Cette mefnieraifon, qu'il fe fait con-
cours de ces deux principes à leur pro-
dudion . Mais elles différent des pré-
cédentes en cela , que les autres ns
femblent pas eftrc fujettes à blafme
fty dignes de lôiiange non plus ; au
lieu qu'en celles- cy ceux qui tendent
à vn bien mdral,penfent mériter quel-
que recommandation en ce qu'ils y
vont au trauers de la fouffrance d'va
mal phyfique;&: les autres méritent en
effeft du blafme , en ce que le bien
moral qu ilsabadonnent, leur deuroic
eftre en beaucoup plus de confidera-
tion. le n'examine point encore icy
quelles font les adios de cette nature
qui font véritablement ou blafmables
ou louables,ou qui dcmandet quelque
€xcufe entre les perfonnes équitables
&: qui fe payent de raifon. C'eft fort
fagement quAriftotc a remarqué que
la façon dont Alcraeon fe iuftifie dans
Euripide d'auoirtuéfà mère Eriphy-
le , eft ridicule tout à fait. Car enco-
re que le commandement de fort
perc luy deufl: eftre en autre chofa
en grande vénération , fi eft * ce?
5^ ÎA MoRAlf
que nulle autorité de père ^ oit
de quelconque autre homme que cd
fuft 5 ne le deuoit induire à commet^
trc vn parricide. Et quoy que les
Romains n'ayent point bîafmé l'aftion
de Virginius , & que plufieurs d'entre
les Grecs ayent lotie celle de Timo-
leon , fieft-ce qu'à les examiner bien
cxadement à toutes les règles de I^
vertu 5 il s*y pourroit trouuer beaU'-
coup à reprendre. Mais mon inten-*
tion eit feulement d'examiner icy les
adions volontaires , &c de les difcer*
ner d'auec celles qui ne le font pas^ô^:
Kiefme entre celles qui ne le font pas 5,
dediftinguerles degré; de celtes qui
font plus ou moins forcées. Car tanc
y a que qui eufi lai (Té &: IVn &c l'autre
abfolumenten fa liberté , ny les affe-
ôions de père n'euifent iamais permis
au premier de rauir la vie à fon enfant,
ny l'amour fraternelle dans le fcconcî
n'eull pas fouffert qu'il confentift ait
meurtre de fon propre frcre. Ec les
larmes que ccluy-cy refpanditàl'heu*
rcde cette fanglante exécution, té-
moignoyent affés qu'il n'y donnoit fou
confentcment
CH:kESTl£NNÈ.' ÎI. l^ARr.' ^f
tonfentement qu'à regret àc comme
forcé par la violence du défit de ren-
dre la liberté à fa patrie.
Quant à l'ignorance qui fc itieflé
dans nos aftions ô£ dans les principes
qui les produifent , le mefme Philo-
fophc en fçait fort bien diftinguer lei
diuerfes fortes , pour reconnoiftré
celles qui nous laiflent ou qui noui
bftent noftre liberté. Car première-
ment il dit qu'il faut bien mettre de?
la différence entre ce que ïious fai-
fons en telle façori que l'ignorance
en eft la caufe , & ce qu'il nous ar fiué
de faire fans bien fçauoir ce que noits
faifons, mais en forte neahtmcrins que
te n eft pas l'ignorance qui eftpropre-
tnent câufe de noftre aftion. P^at
exemple , ceux qui font yures igno-
tent ce qu'ils font pendant leui?
yurelTe. Et parce que Tamour dans
les vns , la colère dans les autres , ^
généralement toiîce violente palTida
en ceux qui y font fujets/ait à Theure
qu elle s'emeUt en eux , $C que f.-s fu-
mées s'cmparët du fiege de la raifon,
qu'ils font fort fcmbkbles à des gens
"-^8 I.A Morale
à qui le vin a troublé rentendement,
l'on peut dire pareillement qu'ils ne.
fçauent pas ce qu'ils font dans le
tranfport de leur paiTion j &c de fait
on en tient alTés ordinairement ce
langage. Mais neantmoins ce n*eft
pas à cette ignorance là qu'il faut at-
tribuer leur a£l:ion , pour y en cher-
cher la iuftification ou Texcufe. Par-
ce que les vns ont deu modérer leurs
paflîons , &: les tenir en bon ordre
fous robeiffance de la Raifon : les au-
tres ont deu prendre du vin auec plus
de modération ^ &: par ce moyen em-
pefcher que fes vapeurs ne leur mifféc
la Fantaifîe endefordre. Ceftpour-
quoy les Legiflateurs puniflent les
crimes commis par ceux que la paf-
fion tranfporte , comme faits volon-
tairement ; ôc Pittacus auoit eftabli
double fupplice à ceux à qui le vin
auoit fait faire quelque adion preiu-
diciable à la Republique. Apres ce-
la le Philofophe adioufte qu'il y a de
deux fortes d'ignorance aufquelles on
peut imputer les mauuaifes avions
morales des hommes , dont Tvne les
ChrESTIENNE'* II. PartT 5^5>
feyeufe comme non volontaires , &c
l'autre ne les excufe pas, parce qu'cl-
le ne leur ofte pas leur liberté.^ Et
cette diftin£l:ion eft prifc de la diffé-
rence qui fe trouue entre dciix natu-
res de chofes qui entrent dans la con-
ftitution de l'eftre de ces allions. Car
il y en a vne qu'elles ont commune
auec toutes les autres actions de mef-
me cfpece , oC qui confifte en la con-
formité ou répugnance qu'elles ont
auec quelque loy de la Nature ôc
quelque difpofition de la Raifon. Et
c'eft ce que les lurifconfultes appel-
lent le Droit : comme, qu'il faut ho*
norer fon père & fa mère , Se par con-
fequent ne leur faire point de maL
Mais il y en a d'autres qui leur font
particulières , telles que font les cir-
conftances fingulieres de la perfonne $
du temps, de l'occafion , &:fembla-
bles j ce que les lurifconfultes met-
tent entre les chofes défait : comme^
que c'eft Oedipus, où Eriphyle, ou
Cly tcmneftre , ou quelque autre cho-
ie de cette forte 5 qu'il arriueafîés or-
dmaircmêt qu'on peut innocemment
G X
"ioo lA Morale
ignorer. Or quant à cette ignoran-*
ce des chofes vniuerfelles , & qu'on
appelle de Droit , elle n'cmpefche
pas que l'aftion qu'elle fait commet-^
tre, ne foitcftimée libre &: volontai-
re , parce qu'aucun ne peut ignorer
ces chofes finon volontairement. Car
fi c'eft vne difpofîtion de la Nature
& de la Raifon , comme , qu*tl fmt
honorer foHf ère &fa mere,lz Nature ôc
la Raifon, dont tous les hommes font
pârticipans , à deu donner à qui que
ce foit CCS lumières & ces mouuemens
de ne rien faire contre fon inftitution
en cette occurrence. Tellementque
fi quelcun ne le fçait & ne le fent pas,
il faut que quelque extraordinaire
mefchanceté l'ait mis encore vn point
au delà de Tinhumanitc des barbares.
Or tant s'en faut que la mefchanceté,
quand elle cft extrême , excufe le«
aftions des mcfchans , que plus elle
cft grande de dcfefpcrée , plus edelle
digne de la Colère de Dieu&deTc-
xecration des hommes. Pour rautre,.
que quelques vns nomme t afl'cs com-
modément du nom de //^éjrardc , il cil
Chrestienne. il Part. io£
certain que fi elle eft pure 6c fimple ,
c'eftàdire , fans aucune afFedation,
elle ofte à Tadion fa liberté, &c la qua-
lité de volontaire. Ariftote, félon fon
cxaditude ordinaire , fait vn dénom-
brement de ces circonftances donc
rignorance excufe les adions , Se en
conte fept ou huit. Car il ne fait pas
difficulté d'y mettre mefme la circon-
fiance de la perfonne qui agit : quoy
que l'ignorance ou la mcgarde en tel-
le chofe eft plus que rare. Quieft-ce,
ie vous prie , qui en entreprenant
quelque adion , ne fente &: ne con-
noifle bien qu'il eft celuy qu'il fe fenc
eftre 5 s'il n'a l'entendement renuerfé ?
Plante nous reprefente bien vn cer-
tain valet y qui doute s'il eft luy mef-
me j ou vn autre transformé en foa
image , qu'il voyoit deuant fes yeux.
Mais fî cela eftoit bon fur le théâtre,
pour faire rire les aiîîftans , ce n'eft
pas à dire pourtant qu'il arriue effedi-
ucment dans les occurrences de la vie.
Il met après l'ignorance de la chofe
mefme fur laquelle Tadion fe fait.
Comme quand il arriua au poète Ef-
loï tA Morale.
chylus de reueleren qiielcnne de fcs
tragédies quelque chofe des myfteres
de Ceres , que la fuperftition des
Payens teiioit merueilleufemeiit ca-
chés. Car en eftant accufé en iuge-
ment , il fe purgea par ferment qu'il
ne fçauoit pas qu'il fuft défendu de
reucler ce qu'il en auoit découuert ,
ôc ceuxquiledeuoyent iugertrouue-
rent fon excufe receuable. Ainfitel
qui ne fçait pas qu vn fufîl eft chargé,
ou en bleffe fon amy , ou s'en bleffe
foy mefme en le maniant , ôc puis il
S'en excufe fur fon ignorance. Apres
cela il fait mention de la circonftance
des lieux , dont on ne peut pas deui-
ner les relations , parce que d'elles
mefmes elles nefe prefentent pasaux
.yeux , ôc qu'on n'en void aucunes
marcjues. Comme fi quelcun coupe
du bois dans vn bocage facré , qu'il
croyoit eftre a vnparticulier5&:, com^
l'on dit 3 profane 5 il pourra bien eftre
puni par les lurifconfultes comme
larron , mais non pas comme impie ou
facrilege. Ilferoitlong de s'arrefter
fur toutes les autres qui cocernentou
Chrestienne. II. Part? iSj
la perfonne à qui Taftion s'addreffe ,
ou rinftrumentdont onfe ferten vne
aûion , ouïe bue auquel on tendoit,
ou la façon dont on y a procédé , ou
le temps dont on n'a pas elle aduerti ,
ou les autres chofes de cette nature ,
efquelles on peut commettre quelque
inégarde fans en eftre iuftement blaf-
me. Le fens commun de tous les
hommes leur fait aifés iuger delà qua-
lité des adions où telles circonftan-
ces font ignorées ; la confcience de
chacun l'aduertit affés s'il a recher-
ché de les ignorer , ou s'il a apporté
quelque négligence à s'en informer,
qui luy puifle eftre tournée à blafme ;
&;le regret qu'il en a , quand il en eft
arriué quelque mauuais accident, eft
le caradere indubitable fi fon adion
doit eftre contée entre celles qui font
véritablement inuolontaires. Car ce-
luy qui ignore ces chofes parce qu'il
ne les a pas voulu fçauoir, &: que de
propos délibéré il en a négligé la con-
noiffance , ne peut eftre dit auoir fait
Taftion malgré qu'il en euftjà: le prin-
cipp dont elle eft procedée eft en luy
G 4
T04 tA Morale
mefmc. Et celuy qui n*a pas affedc
de les ignorer, mais qui n'y apasauflî
îjpporcé toute la diligence que doit
vn homme de bien &: prudent , dirais
ïiuë quelque chofe du blafme de fon
^£lion , mais ne Texcufe pas toute
entière. Enfin , eeluy à qui on ne
peut du tout rien imputer en cet
Igard , &c qui neantmoins après Ta-
ûion n'a point de dépUifir de ce qu'il
en éft ^rriué quelque fafcheux acci-
dent 5 comme fi en iettant vne picr^
ïe à vn chieUjil frappe inopinément /à
belle-mcre, &;puis qu'il Aie^Encorene
*{)4-t'ilpas md ainfi^ monflre que bien
qu'il ne Tait pas fait volontairemét, fa
volonté pourtant n'auoit point de dit
pofition ny d'inclination au contraire.
De forte que fi nous en croyons Ari?
ftote ; & pourquoy ne l'en croirions
nous pas?on ne doit pas appeller cette
adion volonuire^ parce que la volon-
té n'y a point agi, ny inuolonuire noii
plus 5 parce que la volonté n'auoitau-r
cune inclination à y répugner j mais
tion-volomAÏre fi vous voulés , dautant
(g^u'^u momeiit w^uçl çUe lefa.it;, I^
Ghre5tienne7 il Part.' loy
volonté n'eft ny pour ny contre. Cav
comme dVn cofté il eft naturel de
donner à nos adions des appellations
qui portent les marques des principes
qui les produifenr j & que de Tautre il
eft raifonnable d'imprimer à leurs
noms quelques témoignages de la
répugnance que nous y auons s auflî
eftce chofe qui conuiët parfaitement
bien à h raifon , de tafcher à les cara-
derifer de telle façon , que feulement
à les nommer on reconnoiffe quelle
eftoit Tindifference ^ Finaduert^nce
de nos efprits à l'heure que nous les
auons faites. Quant à celles dont ou
témoigne beaucoup de regret , com-
me Oedipus dans les Tragédies, d'à-,
uoir tué fon propre père , &c Atreus
d'auoir mage ks enfans , & Deianeïra
d'auoirdonnéà Hercules la chemife
teinte du fang du Centaure , ôc dans
les hiftoires Pœmâder d'^uoir tué fon
fils bien-aimé^non feulement les iu-»
gesles excufent fur leurs Tribunaux^
mais toutes perfonncs raifonnable^
appellent ces accidens des malheurs
<^igaç5 4ç çpmpafUQn, Bien eft vray
ÏO^ I A Mo RALE
que les anciennes loix des Beocicns
bannifToyent de leur territoire ceux à
qui il eftoit arriué de tuer quelcun de
leurs parens fortuitement. Et Dieu
mcfme auoit ordonné que celuy à qui
la coignée auoit échappé de la main ,
Se qui en auroit aflené fon prochain
fans y penfer , de forte que la mort
s'en fuft enfuiuie , fe retirait hors du
lieu de fa naiffance , dans les villes de
refuge qu'il ordonnoit pour cela. Et
maintenant en France il faut auoir
Lettres du Prince pour la remilfion de
ces aûions , comme fi elles tiroyent
quelque cliofe de la nature des cri-
ûies. Mais comme dans la Medeci-
ùe on vfe affés fouuent de remèdes,
non pour les oppofer aux maladies
défiances , mais pour preuenir celles
dont on pourroit eftrb attaqué ; la
Politique vfe quelquesfois de certai-
nes précautions , qui ne feruent pas
tant à punir Taftion à Toccafion de
laquelle on les employé, qu'à d'autres
fins &: d'autres vfages qui font vtiles
au Public. Car elles rendent les hom-
mes circonfpeds, à ce, qu'il arriue Iq-
Chrestienne ir. Part. 107
moins qu'il fe pourra de tels malheurs
par leur imprudence : elles donnent
quelque fatisfaftion à la iuftc douleur
de ceux à qui le dommage de l'acci-
dent touche de prés , en oftant de de-
uant leurs yeux la caufe qui le leur a
produit, quoy que toutàfaitinnocen-
te:elles aduertiflent combien chaque
homme eft précieux à l'Eftat dont il
fait partie , en impofant la neceffité
d'obtenir de la Puiflance fouueraine
vne efpece de rcmiflion, parce que
de quelque façon que le mal foit ad-
ueuu 5 tant y a que la Republique y
eft grandement interefTée.Mais com-
me cette partie de la Médecine qu'on
appelle Prophylactique , n'ordonne
damais de remèdes violens , ôc qu'on
n'ëploye le fer &: le feu , que pour les
maladies défiances, 5£ quinefepeu-
uentguerirautrement : cette partie
de la Politique qui fe fert de telles
précautions , les adoucit toujours le
plus qu elle peut, &: referuela feueri-
té des loix éc Tatrocité des fupphces,
à la punition des vrais crimes qui ne
fe corrigent point d'autre façon. Ot
ïoS lA Morale
çfï'CC déformais affés parlé de cette
pîatiere pour monftrer que puis qu©
felon le fentiment d'Ariftotc , il n'y ^
que ces deux chofes, la violence ex-
terne , & l'ignorance des chofes qui
font de fait , qui nous oftcnt noftrc
liberté j par tout ou ces deux chofes
n'entreront point dans la confultation
d'où procèdent nos aftions morales, il
faut dire que nous les faifons libre^
ment èc volontairement , quelques
mauuaifes que foyent les habitudes
qui fe font emparées de nos facultés ,
& pour necelîaire ou infaillible que
foit l'inclination &c la détermination
qu'dlles leur donnent. Que fi queU
cun veut encore monter plus haut, ôc
recourir iufques à la première four-
ce du mal , qui çft cette corruption
originelle que les pères tranfmettent
à leurs enfans , pour fçauoir fi elle eil
volotaire ou non, déformais c'eft cho-
fe à laquelle nous ne répondrons pas
parles paroles d'Ariftote. Car outre
que ce vice de noftre origine luy a
efté entièrement ipconnu , il n'a
point accoufturné d'appellcj: volonu^
. CHREStiENNE." ÎI. Part. îg^
f es ou inuolontaires finon les chofes
qui confîftent en opérations de nos
facultés quand elles viennent à fe dé*
ployer fur leurs obiets , ou bien au
moins certes les habitudes que ceS
opérations là produifent. Or cette
mauuaife Gonftitution de noftre eftre
qu'on appelle dans les Efcolcs do
Théologie le péché originel , n*éfl: ny
du nombre des opérations de nos fa-»
cultes , ny de la nature des habitudes?
qui en procèdent ; & s'il la faut nom-
mer habitude , il la faut appellcr na-*
tutelle 5 non parce qu'elle foit de Tef-
fence de noftre eftre , ou qu'elle dé-
coule necelTairement des pdncipci
dont il eft formé , mais parce qu'elle
naift auec nous, &: quelle fe tranfmec
^n nous par la generatio , au moment
auquel fe prouigne l'eftre mefmc*
Neantmoins , fans nous écarter aucu-
nement des principes de ce Philo^
fophe 5 nous en pouuons dire deux
chofes. L'vne eft , qu'encore qu'elle
contribuc-infinimenr au vice des mata-»
uaifes a£bions que nous commettons
4juand au forcir de l'enfance la Raifoit
îiô LA Morale
commence a iouër en nous , fl eft-ci^
qu'elle ne leur ofte point leur libertév
Parce que d'vn coflé elle ne change
point la nature des cliofes morales
que nous auons cy deflus dites eftre la
matière de nos cofultations &: de nos
délibérations. Elle ne fait, di-ie, pas
ny qu'elles dépendent des caufes de la.
Nature 3 comme les mouuemens des
cieux, &: les inclinations des elemens ;^
ny qu elles foyent inuariablement dé-
terminées en leur eftre par vnenecef-
fîté éternelle &C inuiolablc , comme
les premiers principes des fciences
fpeculatiues , ou les euidentes dc-^
monftrations : ny qu elles arriuêt par
les fecrettes & imperceptibles ren^
contres de la Fortune , comme les
accidcns qu'on appelle fortuits. Elle
les laifle dans leur condition naturel-
le, qui eft de dépendre de l'entende-^
ment de l'homme Se des autres facul-
tés qui font au deflous de luy. Et d'au-
tre cofté elle n'apporte aucune con-
trainte à nos refolutions, & ne re/Ter-
re nullement leur liberté, foitennous
forçant par quelque violence extcr^
Chrestienne. II. PartT IIî
ne , qui nous fafl'e faire malgré nous
ce que nous ne voudrions pas : foie en
nous couurant quelques vues des cir-
confiances de fait dont la connoiflan-
ce foit necefTaire pour faire quVne
adion foit volontaire. Car fi elle dé-
termine nos facultés , c'eft par les
feuls attraits de la volupté ; & fi elle
engendre quelque ignorance en nos
efprits, c'eft celle des chofes vniuer-
felles & de droit. Or ny l'vne ny
l'autre de ces chofes n'excufepas nos
mauuaifes avions , au iugement d'A-
riftotc. L'autre chofe eft, qu'encore
qu'elle ne puifle pas eftre dite volon-
taire parce qu'elle cofifte en quelque
ade de volonté , ou qu elle procède
de fes mouuemcns , elle peut néant-
moins en quelque façon eftre dits
telle , parce qu'elle affedela volonté,
&: qu'elle palfe iufques à Ces opéra-
tions 5 pour leur donner leur déter-
mination &: leur teinture. Car il y a
certaine mauuaife conftitution phyfi-
que des principes denoftre eftre , qui
cmbarrafte tellement les fonctions de
nos âmes en ce qui eft du raifonae-
iti ÏA Mo R A ÏK
ment > que la volonté & les àffeûiofrf
ïi'en font pas plus mauiiaifcs ny plus
Vicieufes pour cela. Comme il arriué
âfles foiuient qu vn homme n'a paè
efté formé affés fauorablcmcnt parla
Nature pour eftrc capable d appreil-s
dre laMetaphyfiquc, ou les plus hau-
tes Mathématiques ^ qui pourtant ne
îaifTera pas d'eftre vn fort hômrnc dé
bien. Mais celle dont nous parlons^
eft telle , qu'elle fait lliommte mef^
chant j & qu'elle dépraue Ces a;fFe-
ftions 5 & corrompt toutes les apera-*
irions de fes puifTances. De forte que
il Dieulalaifle aller félon fapropen-
fion naturelle , il n'y a forte de mal à
quoy elle n'emporte les efprits de toup-
ies hommes auec vnc licence fi dé-
bordée, qu'il ne s'y peut rien ^diou-^
fter ; & fi elle paroift ou fe déployé
moins en ceux-cy qu'en ceux là, c'eft
que Dieu par quelque efficace de fà
main,ou la repurge50ula reprime , oii
quoy qu'il en foit la détourne,& la àc"
riue corne vneeau/ur quelques autres
obiets que fur ceux oùfon impctuofîcê
la porteroit à faire ks inondations &
fesrauages, Df^
ChrestienneT il Part. 115
DF SOrVEKAIN BIEN
de l'homme en Ceflat de
corruptions
SI depuis queliiomme eft decheit
de ce bienheureux eftat que i'ay
d'écrit le mieux que i'ay peu dans
la première partie de la Morale ,
Dieu Pauoit abfolument abandon-^
né à la corruption de fa nature , d>^
aux fuites naturelles &: iheiîitables du
péché, ceferoit inutilement que nous
rechercherions quel peut eftrc foil
bonheur en cet eftat là , autant &:
plus pour le moins que fi nous taf-
chions de trouuer la quadrature du
cercle. Car ceux d'entre les Mathé-
maticiens qui s'addonnent à cette oc-
cupation , ont cette perfuafiôn qu'il y
a quelque proportion entre le cercle
bc\c quarré ; &: dautant que iufques
icy on n'a pas demonftré qu'jl n'y en a
point, il femble qu'ils ayent quelque
raifon d'eflaycr à rencontrer celle
qu'on s'y peut imaginer ^ &c de s'y
G
ÏI4 LA Morale
flatter en leurs efperances. Au lieu
qu'il n'y auroit du tout point de
fouuerain bien pour l'homme , non
plus que pour les Démons , fi Dieu
n'auoit préparé quelque fecours à fa
cheute , ôc apporté quelque remède
à fon épouuantable calamité. En ef-^
feft , i'ay dit ailleurs que la fage pre-
uoyance du Créateur auoit deftiné à
l'homme deux fins , Tvne naturelle ,
qui eft celle dont il luy donnoit la pot
feffion dans la terre , l'autre furnatu-
relle , qu'il n'a mis dans vne pleine
euidence fînon par la reuelation du
Rédempteur. Or quant à lanatureU
le, non feulement fa corruption luy
en a fait perdre la iouïflance,mais elle
luy a retranché toute efperance d'y
pouuoir iama'is retourner. Car puis
que la Félicité de Thomme , qui eft fa
dernière & fupreme fin , à laquelle
toutes les autres aboutiffentcommeà
leur centre , eft compofée de deux
fortes de bien , dont l'vn eft le Bie^^
moral , qui confifte dans les belles
opérations de (ts plus excellentes fa-
cultés, àfcaûoir rEntendemenc ^ la
Chrestiënne. II PartT 115^
Volonté, coniointement auecles au-
tres Puiilânces qui en dépendent :
Vautre eft te Bienfhyfiqu^e , qui confifte
dans vnepofTelTion douce, tranquille,
& permanente de toutes les chofcs
qui fontneceflaires pour faire que ces
facultés produifent leurs opérations
conuenablemenc & auec contente-
ment , ny Tvnc ily l'autre de ces
chofes n'apeufubfîfter dansTeftat de
la décadence de la Nature. Non U
première : parce que la corruption
cftant dans les facultés mefmes, com-
me ie l*ay reprefentécydeflTus, &:les
ayant pénétrées fi auant , &: gaftées-
dans toutes les parties de leur eftre ,
il eft absolument impoflîble qu'elles
produifent ces belles opérations ; &i
eft mefmes ineuitable tout à fait
qu'elles n'en produifent de fouuerai-
nement mauuaifes. Non la féconde i
parce que le bien phyfique eft vneref-
plcndcur &: vne dépendance du bien
tnoral , & que ce dont il émane eftanc
deftruit , il eft contre la difpofition d&
la nature des chofes qu'il fubfifte.
De fait j les aûions morales de l'iipav
ÏK$ I A MORALÎ?'
me fontj comme nous venons de voiiv
en fa puiiî'ance , eu égard à fes facul-
tés : de forte qu'il n'y a rien quiTem-
pefchc de les exercer dont il ne foie
caufc Itiy mefme. Mais le bien phy-
iîque n'eft nuUemêt en fa difpofition ,
&: faut neceffairement que pour ea
iouïr il luy foit fourny par quelque
caufe plus puiiTante, qui foit maiftreffo
de toutes les chofes qui Ty peuuent
trauerfer. Et dans Teftat mefme de
fon intégrité &: de fon bonheur , dans
lequel fon bien moral ^ qui gifoit ea
fa vertu, auoit efté remis à luy mefme
^àl'vfage de fcs facultés , Dieus'e-
ftoit referué de luy entretenir la pof-
feflion de l'autre , ôc de dcflourner
tout ce qui le luy pourroit ou ofter ou
incommoder , employant pour cet ef-
feétauec vn foin tres-fpecial l'entre-
mife de fa Prouide*nce. Mais quand
cette caufc fouucraine , qui difpofe
de ces euenemens à fa volonté , four-
niroit à l'homme la louïfTance de tou-
tes les chofes dans lefquelles cette
partie de fa félicité eft eftablie , de
tbrte qu'il ne luy manquaft du tout
Chrestienne il Par^ rîy
Hcn ny pour la conftitution de fes
f'ens , ny pour la vigueur de fes mem-
bres , ny pour ce qui eft des obiets &C
des autres moyens externes qui font
ncccfl'aires pour leurs fondions , il ne^
feroit pas heureux pour cela , parce
qu'outre que c'cft la moins noble &:
la moins effentielle partie de fon bon-
heur, fa propre corruption feroit qu'il
en abuferoit , 3z que la poflefTion luy
en feroit calamiteufe. Enfin, quand
il n'en abuferoit pas , quand mefmes
il en vferoit bien , ( ce qui eft entière-
ment incoceuable en cette corruptio
de fa nature , ) toujours n'en fçauroit-
il maintenir la poiTeifion long temps ,
veulesdiuers incoueniens qui luy peu-
uent dôner la mort , &c que quand ces
inconueniês neluyarriueroyêt point,
la vieilleffe , dont il ne fçauroit fe ga-
rentir, la luy rendroit ineuitable. Or
nous auons prouué ailleurs , qu'enco-
re que fi vous regardés fîmplement
aux principes de noftre corps , &c aux
elemens dont nous fommes compofés,
les hommes font naturellement mor-
tels y fi eft-ce que fi vous aués égard
G 3
ïi8 ÎÀ Morale
aux vertus de SagelTc & de Bonté quï
font en celuy qui nous a formés, &:
àuisc raifons qui en refultent , vous
îïbùuerés que rimmortalité fait vue
des parties effentielles de noftre Féli-
cité , àc que celuy là ne fe peut pas
dire heureux qui eft neceffairemenc
alTujetti à la diflfolution de fon eftre.
Cefi: ce qui fait que ie ne puis afles
m'cftonner comment Ariftote nes'eft
fo'mtaànïfc du defordre furuenuà la
•Nature ^ êc comment il a penfé que
rhomme , enl'eftat auquel il fe trou-
lie maintenant,peuft acquérir la iouïf-
flTance du vray fouuerain bien en cette
vie. Parce qu'outre les obftacles in-
Tiihcibles que ie m'afleure qu'il fentoit
îuy mefme à l'acquifition d'vne par-
faite vertu , &: la multitude infinie
d^accidens déplorables &: malencon-
treux, qui furprennent la plufpart des
hommes , 6c qui leur caufcnt tous les
iours de très fehfibles Se tres-i-eels mé-
contentemës , ils ont toujours deuane
ies yeux la néceflité de la mort , hr
^[uelleeft capable de mefler de la co-
^leKjuîntÇ'S^de Taloçs dm %omc^: \^
Chrestiemne. II. Î'art. ïi^'
voluptés de leur vie. Car ie veux biea
qu'Âriftote3&: Platon mefme, fivous
le voulés , ayent eu vue vertu plus fin-
cere, &: dVne plus fort trempe, que
celle de ce Dcmocles, à qui Denysle
tyran voulut vn iour donner vn gouft
de la félicité de fa tyrannie, i'ay pour-
tant peine à me figurer que s'ils euf-
fent efté en fa place , ils s'y fuffenc
comportés beaucoup autrement qu'il
ne fit. Or qu'eft-ce la Félicité d'Ari-
ftotc, accompagnée de la penfée per-^
petuelle de la mort , fmon la pofture
d'vn Philofophe, aflîs fur vn liû ma-
gnifique 3 &: enrichi de précieux orne-
mens , à qui on fert des viandes deli-
cieufes dans des vaifleaux d'or & d'ar-
gent, qui en cet eftat là difcourt de
la nature des plus beaux eftres du
Monde , &: enmefme temps pratique
la tempérance auec fes amis , mais
qui neantmoins void toujours vne
efpée pendante fur fa tcfte la pointe
en bas ? Encore celle qui effraya tel-
lement le pauure Démodes , qu'il ou-
blia le goullde ces délices , eltoit el-
le attachée à vn filet , qui pouuoit em-^
i29 L A MoR AL E^
pçfcher fa cheute , 6c luy laifFer quel-^
que efperance de s'en garcntir. Au
lieu que ce trait de la mort , qu' Ari-
ftote mefme reconnoift eftre de fana-,
ture ^res-épouuan table , ne menace
aucun qu*il ne frappe , &: tputesfois
il n'y en a pas vn qui n'en foit toujours
menacé. De forte que np us fommes
tous naturellement ou comme vi%
homme condamné à la mort , qui fe
yoid attaché à vn pofteau, &: qui doit
eftre pafle par les armes , ou commç
vne perdrix pourfuiuie par vn bon
chaffeur , qui après diuerfes remifes,
ne manquera pas enfin de l'attrapper
en volant. Or que ces Meffieurs van-
tent la fermeçé de leur courage tant
qu'il leur plaira, cette feule penfée cft
capable de les empefcherd'eftre heu-
reux 5 &:fi quelque autre chofe que la
Philofophiene vient à leur fecours,il
çft malaile que cette apprehenfionne
les ictte dans yn defefpoir inconfola-
ble. Vray eft que Socrate eft allé à
la mort fans s'eftoner^ô^ que Phocioa
a imité cet exemple , &: que Caton
^'gft défair, dç f^ vie comme s'ileiifl.
Chrestienne^ II. Part^ Ilî
clefchiré vne chcmïfe pour s'en def-
pouiller5&: que plufieurs autres fe fonc
refolus à deflogcr de ce monde cy ,
fans en perdre la tranquillité de leur
ame. Mais de ceux là les vns ont ef^
peré vne meilleure condition après
la mort 5 comme Socrate, quoy que
félon fa façon ordinaire de difcourir,
il dift qu'il n'en auoit rien d'affeuré.
Les autres s'y voyant ineuitablemenc
condânés , ont fubi la mort de la meil-
leure grâce qu'ils ont peu 5 mais qui
leur euft demandé s'ils fe reputoyent
biêheureux, ils euffent témoigné que
c'euft efté vne eftrange forte de bon-
heur , que de terminer vne vie labo-
rieufe par vne lamentable fin. Et les
les autres finalement ont arraché leur
vie de leurs entrailles , parce qu'elle
leur eftoit plus amere &:plus doulou-
reufe que la mort : & tant s'en fauc
qu'ils fe foyent vantés d'eftre bien-
heureux 5 qu'ils fe font plaints de la
mifere de leur condition , &: de ce que
leur vertu &: leur bon droit , n'e^
ftoyent pas à leur aduis affés bien re-
connus par la Prouidencc. Que s'ils
JIZ tA Mo RALE
cuffent veu nettement &c diftinde-
ment ce que le péché de Thomme luy
doit faire attendre après fon trépas,
riîorreur en euft encore beaucoup
plus troublé en eux la pêfce de la Béa-
titude.Car fi l'imagination d'vngibet
ou d'vn échafFaut , où le fupplice ne
doit durer qu'vn moment,donne de fi
cpouuantables affres à vn criminel qui
fe void ferré dans vne prifon , que ny
le ieu , ny le vin y ny les autres tels di-
uertiflemens ne font pas capables
d'endormir ny d'appaifer la moindre
de Ces douleurs &: de fes alarmes :
qu'euft peu faire la fanté du corps , de
la poflbfiîon des biens , &: la iouifl'an-
ce des honneurs,6£ la presoption mef-
me de la vertu , contre Tidée de ces
tormens exernels , fi vne fois elle euft
vn peu fortement faifi leur ame ? En
cela doncqu'Ariftote a mis le fouue-
rain bien de Thomme dans les belles
&: parfaites opérations de la vertu, &:
qu'il a voulu que ce bonheur pour
çftre accompli fuft accompagné de la
iànté du corps , de la vigueur de fes
facultés^ ôc de r vfage des biens cxtci--
Chrestienke. II. Part. ï£j
iies, ilacu vne conception aflcs rai-
fonnable , puis qu il ne connoifToic
point d'autre fouuerain bien de rhom-
me que le naturel. Mais en ce qu'il
n'a pas reconnu que ce fouuerain bien
naturel eftant impoffible à obtenir , il
falloir necefTairement qu'il fuft arriuc
du dcreiglement dans Tordre des cho-
ies du monde,dautant que la plus ex-
cellête de toutes les créatures n'auoic
point de dernière fin à laquelle elle
peuft paruenir , fa perfpicacité luy a
manqué , comme à tous les autres
Pliilofophes. Car ils ont fait comme
ceux qui veulent trouuer toutes les
reigles de l'architedurc dans les ma-
fures d'vn baftiment , & toute la ma-
gnificence de Tancienne Rome, ôc la
iuftice de fcs lois^ô»: la fagelTe de fa po-
lice 5 dans cette carcaffe de ville qui .
porte encore maintenant ce nom.
Quant à ce qui eft du fouuerain
bien furnaturel , i'ay peur de palTer les
termes deladoftrine de la Morale, 11
ie m'eftens en la deduftion des raifons
pourquoyTliommey pouuoit encore
moins paruenir fi Dieu Teuft aban-
<donu|. Et neaatmoins iç ne puis cui-
114 ^ ^ Morale
ter d^en dire quelque chofe icy , la
matière que ie traitée m'y obligeât ne-
ccirairement.-mais ieme refl'erreray le
plus que ie pourray entre les bornes
de mon defTein^de peurquVnefcien-
ce n'enjambe fur l'autre. Bien que
le bonheur furnaturel ait cela de com-
mun auec celuy que nous auons dé-
crit ailleurs comme conuenable à l'e-
Itat de la Nature , qu'il eft compofé
du bien moral &c du bien phyfique ,
c'cft à dire , comme on parle plus or-
dinairement 5 d'vne famteté excel-
lente , &: d'vne parfaite félicité , ils
différent neantmoins entr'eux princi-
palement en deux chofes. L'vne eft,
qu'au lieu qu'en Teftat de la Nature,
la parfaite vertu de l'homme dépen-
doit du feul vfage de fes facultés , fans
qu'il y interuint aucune opération:
extraordinaire de l'Efpnt de Dieu,
dans vn eftat furnaturel cette ex-
cellente fainteté ne peut procéder
que de l'impreffion extraordinaire de â
quelque grâce diuine , qui fe déployé *
furies facultés de l'homme pour les
diriger en leurs opérations. Et quoy
Chrestienne. II. Part. iLf
qu en l'eftat de la Nature la iouïfTance
du bien phyfique requift neceffaire^
nient quelque adion de la Prouiden-»
ce diuine , qui maintint Tliomme en
fon eftre contre les attaques du temps,
de qui luy fournift les obiets fur lef-
quels [es facultés fe deuoyent dé-
ployer 5 &: le garentifl: des accidens
qui pouuoyent troubler fa béatitude^
fi cft-ce que cette conduite de la Pro-*
Hidencc fe fuft fi fort accommodée i
Teftat de la Nature, qu'elle n'en euft
point changé f eftre nylac5ftitution.
Au lieu que cet eftat furnaturel au-
quel la bone preuoyancc du Créateur
nous a deftinés , doit refondre toute
la ftrudure de nos corps , donner
vne nouuelle trempe aux puiflances
denosefprits, changer la nature de
nos obiets , tirer de nos facultés de
nouuelles opérations , ôc mettre vrl
nouuel air &c vne nouuelle face eii
toutes chofes. L'autre eft, que quel-
le que fuft la perfedion de la vertu de
l'homme en Teftat de l'intégrité , elle
cftoit naturelle pourtant, 6^ par con-
fequent elle eftoit muable. Cari ap-
ïiéT LA Morale
pelle à cette heure Nature , cetèftré
de l'Homme & du Monde , qui a en
foy de tels principes de mutation en-
dos , que les vici/ïîtudes&: les varia-^
tiens du niouuement Se du repos , dé
PaccroiiTement 6c de la dimmution ,
de i'eftat de fon origine &: de fon alte-»
ration, y font ou perpetuellemët por-
fibles 5 ou mefmes qutlquesfois ine^
tiitables. Tellement qu'encore qu'il
agift de toute Teftenduë de fcs puif-
fancesfurics obietsdela vertu, fîeft-
ce que l'expérience a monftré que la
dipofition qu'il y auoit n'eftoit pas in*
nariable. Au lieu que la fainteté fur-
naturelle^qui doit faire la première 5t
la principale partie de la Béatitude
dont nous parlons , doit reprefentet
la condition de fon principe, qui n'eft
fujet à aucun ombrage de châgement*
Et comme la Vertu du premier hom-
me eftoit muable , le refte de fa félici-
té , qui confiftoit en la fruition du
bien phyfique,refl:oit auffi : de la met
me façon que comme la Sainteté de
Feftre furnaturel doit venir d'vne im-
preffion fi forte qu'elle ne fe puiffe ia-
Chrestienne II. Part, tiy
mais effacer , il faut pareillement que
le bien phyfique qui compofelc rePce
de ce bonheur éternel , foit exempt
de toutes ces variations aufquellcs
nous venons de voir que la Nature
eft fujette. Cela donc eftant ainlî ,
quand il n'y auroit point d'autre em-
pefchement à Tacquifition de cette
félicité , finon qu'elle eft au, delà de?
forces &: de la portée de nos puiifan-
ces 5 nous en deurions entièrement
defefperer, fi Dieu nous abandonnoit.
Car figurés vous que l'homme fuft
demeuré dans l'intégrité , toujours
ne pouuoit il pas faire plus que ne
portoitla conftitution de fes facultés,
& la nature de fes obiets : &: s'imagi-
ner qu'eftant en l'eftat de la Nature,
il fe peuft de luy mefme éleuer à vn
cftre furnaturel , c'eft fe figurer que
l'œil peut voit quelque chofe de plus
que ne font les obiets vifibles, on que
le toucher s'eftend iufqu'à difcerner
les qualités des fubftances qui n'ont
point de corps. Et c'eft ce que S. Paul
a enfeigné quand il a dit que la chair
^ lefangne^c^mtnt hériter U royamne ck
ïiS La Morale
Dieu. Car la chair ^ au ftile de l'Ecn^
ture, fignifie l'eftat naturel , au lieu
que le Kvyaume de Dieu venant à'vvi
principe furnaturcl , eft d'vne con-»
dition fpirituelle &: celefte. Qiie fir
rhonime dans le plus haut point de^
cette excellente condition dans la^
quelle fa création rauoitmis, n'auoit
pas des forces proportionnées à l'ac-
quifition dVn bonheur fitrnaturel ,
que peut on attendre de la ruine dans;
laquelle il eft tombe , finon qu'il y
demeure éternellement gifant , iuf-
quesa ce que Dieu mefme Ten rele-^'
ue ? Si eftant plein de vie &: de vi-^
gueur 3 iln*apas peu afpirer plus haut
que la demeure de la terre dont il
auoit efté tiré ^ ny que la iouïiTancc
dVne félicité conuenable à cette ha-
bitation terreftre; mort qu'il eft de-
uenu parfon péché , &: deniié de tou-
te connoifTance & de toute arnour du
bien , pouuoit-il feulement penfer à
's*efleuervers les lieuxceleftes ? Mais
ce n'eft pas en cela feulement que gift.
Tobftacle qui s'oppofe à ce que nous
paruenions à la iouiiïiuice du bonheur
furnaturel ^
Chrestienne. II. PartT 119
furnaturel , il y en a mefmes de la pave
de Dieu, ôc du génie de fcs vertus ,
qui n'ont peu eftre furmontés que
parluymefme. Comme la nature des
cliofes allie enfemble le bien phyfî-
que Se le bien moral , elle conioinc
pareillement le mal moral &c le mal
phyfique. L'homme donc ayant en-
couru deux chofes par le péché qu'il
a commis ; l'vne , qu'il s'eft priué de
la Vertu , pour laquelle il auoit efté
formé , Tautre, qu'il s'cft engagé &c
entortillé dans le Vice , qui luy eft di-
redement opposé, il s'cft parmefmc
moyen non feulement fruftré de cette
partie de Béatitude qui fuiuoit natu-
rellement la Vertu , mais il s'eft ne-
ceflairement obligé à la fouffrance
des calamités qui viennent en confe-
quence du Vice. Et comme la dé-
termination de la Vertu & du Vice
que la Nature mefme a faite , eft ab-
folument inuiolable , de forte que
Dieu mefme ne fçauroit commander
les chofes qui font mauuaifes d'elles
mefmes, ny défendre l'exécution de
celles qui ont en elles quelque bien
H
îjo lA Morale
moral intrinfeqiie &: effentiel , il ne
fçauroit non plus abolir l'vnion que
la Nature a faite de ces deux
fortes de biens &: de maux, pour atta-
cher le bien pliyfique au mal moral >
ou mettre enfemble la poiTelTîon du
bien moral , & la fouffrance du mal
phyfique. Et la raifon de cela cft,
que d'vn cofté la Sainteté inénarrable
de fon Eftre , luy donne des inclma-
tions merueilleufes à Tamour de tou-
tes les cliofes bonnes ôc honneftes,
dautant qu'elles émanent de luy com-
me vne refplendeur dVn corps lumi-
neux ; &: de plus , des auerfions impla-
cables contre les chofes deshonneftes
fe vicieufes , dautant qu'elles répu-
gnent diamétralement àfonefl'ence,
& entant qu'en elles eit, deftruifenc
fes perfedions. De forte qu'il re-
nonceroità foy mefme , Se renieroic
fon efience ôc fa propre diuinité >
s'il foufFroit quelque changement foie
dans fes inclmations à l'amour du
bien 5 foitdans fes auerfions contrele
mal, pourfouffrir le mefpris de l'vn ^
ôu permettre Tvfage de la pratique ds
Chrestienne. ÏI. Part^ 131
l'autre. Et d'ancre coftéfa luftice &:
fa Bonté font deux propriétés fi inie-»
parables de fon Efl;re , pour donner
quelque communication de fon in-
mortelle Félicite à la créature qui eu
èft digne, èc pour faire foufFrir fa ven-
geance à celle qui Ta amfi mérité, que
s'il permettoit qu'vnc créature fainte
fuft priuée de fon bonheut , ou qu'v-
ne perfônne que le péché a corrom-
pue fuft exempte des effeits de fon in-
dignation , ce ftroit comnie s'il faifoic
déclaration qu'il n'eft ny naturelle-
ment Bon , ny naturellement lufte
en fori eflence. 11 y a feulement cet-*
te différence 5 qui vient d'vne fage
difpenfacioii. C'eft que comme les
bons Legiflateurs , &: les bons Gou-
uerneurs des Republiques , ne com-
mandent ialTiais le mal , ôc ne défen-
dent iamais le bien , non pas mefmes
pour vn moment ; Se neantmoins ils
difterent quelquesfois vn temps afles
confiderable,tantrexecution des fup-
plices, que la diftnbucion des recom-
penfes, pour Tvtilité du Public :ain{î
ce grand Legiflateur de tout rViH-
H 2.
k^
151 LA Morale.
uers maintient éternellement inuio-
lable la faintetc de fcs ordonnances,
en ce qui eft de la prohibition du vi-
ce , «S^ de la recommandation de la
Vertu ; quoy quepourde bonnes rai-
fons qui concernent le bien general^il
mette quelquefois vn affcs grand in-
terualle de temps , foit entre la re-
compenfe 6c la vertu ^ foit entre la
punition & le crime. De làil eft dé-
formais affés clair qu'il eftoit abfolu-
ment impoflîblc que l'Homme, de-
cheu du fouuerain bien naturel , par-
uint , fi Dieu ne Peuft fecouru , à la
iouïflance du bonheur qui paiffe les
bornes de la Nature. Car le fouue-
rain bien eftant composé de ces deux
parties; la Sainteté, &: cette Félicité
que Ton diftingue du bien moral, il
ne pouuoit acquérir celle-cy , puis
qu'il eftoit affujetti à toutes fortes de
calamités, &: ne pouuoit obtenir de
)3ieu la communication de celle-là ,
tandis qu'il eftoit exposé à la vengean-
ce de fa iuftice. Car d'vn coftc la
iouïflance de cette félicité, & la fouf-
france des maux que Thomme auoic
Chrestienne. II. Part. 135
mcrités , font abfolument incompati-
bles dz fcdétruifent mutuellement: &
de Taiitre la Sainteté ne pouuant dé-
formais germer de nos propres facul-
tés , elle ne nous pouuoit venir fmon
de la communication que Dieu qui
en eft la fource , nous donneroit de
foy mefme. Or quelle communion
ôc quel commerce y pouuoit-il auoir
entre Dieu & nous , tandis que nous
eftions feparés de luy par nos crimes
6c par fa iuftice ? Il a donc fallu que
pour nous rendre propres a receuoir
la comm.unication du bonheur furna-
turel 5 il trouuaft premièrement le
moyen d'ofter la feparation que nos
crimes & fa Iuftice mettoyent entre
luy & nous , afin que comme il eft 6c
faint 6c heureux , au delà de tout ce
que les créatures intelligentes s'en
peuuent imaginer,il fe peuft vnir auec
nous , 6c nous communiquer la fain-
tête 6c le bonheur, autant quenoftre
nature eflcuée au plus haut point de
fa perfection , en fçauroit eftre capa-
ble. Et falloit outre cela que pour
faire que les hommes afpiraflent à ce
H3
Ï34 La Morale
bonheur , il leur donnaft: la connoif-
fance tant de la nature du fouuerain
bienfurnaturel, que des moyens ne-
ceflaircs pour y parucnir , autat qu'en
pouuoit manifefter la conferuation
de Teflre de l' Vniuers, &: la conduite
ordinaire de fa merucilleufc Proui-
dence. Car comme pour vifer à vn
but 5 aumoins eft-il befoin de l'entrc-
uoir, (îon nerapperçoit bien diftinr
dément, &: de n'ignorer pas tout à
fait h nature de fcs flefches , Se la por-
tée de fon arc î pour tendre versvne
fin , telle qu'ell celle du fouuerain
bien 3 il faut auoir aumoins quelque
imparfaite connoiflance de fon eftre
ôc de fes conditions , Se n'eftre pas
ignorant de la nature des actions de
des opérations qui s'y rapportent. Et
çcH ce que nous auons déformais à
expliquer dans les Confiderations
fuiuantes.
Chrestienne. II. Part7 135"
Gi? ^ ifê stJ ?fê sr«> sfê 35 g8 3ti §T? it? ira 5^ • §K ik
DE LA CONNOISSJNCE
que les hommes ontden auoirde
leur foHUcrain bien , dans U
corruption de la Nature,
SI nous mefurions la connoiflance
que les hommes ont deu auoir de
leur fduuerain bien dans la corruption
de la Nature , par celle qu'ils en ont
eue efFeftiuement^il vaudroit prefque
âutâc ne leur en eftablir point du tout,
tant leurs pëfées là deiTus ont efté im-
parfaites ou extrauagantes. La pluf-
part ne s'en font iamais propofé au-
cun fixe (k. déterminé , pour y rap-
porter leurs adions auecque vne
refolution confiante. Et comme ii
vn archer tiroit ics flefches à coup
perdu , ou félon que l'agitation d'vn
vaill'eau que les ?lozs &: lèvent tour-
mentent violemment , Tobliore de re-
garder tantoft deçà tantoft delà, fans
auoir de mirç ferme ^ ils ont en vnc
- ^ H 4
1^6 lA Morale
faifon pouiTuiui vne forte de bien ,
& puis vne autre en vn autre temps ^
comme leurs propres pafTions les ont
fait flotter , ou comme ils fe font fen-
tis contraints de changer de fin à leurs
adions , félon la diuerfité des occur-
rences. Qiielques vns en ont fuiui vn
conftamment , félon qu'ils ont fait^
Tvn à cccy, l'autre à cela , vne forte
application de leurs afl:'e61;ions ^ de
leurs puifTances. Car il y a eu tel qui
n'aiamais 5pour le dire ainfi, tourné
la voile de fa conuoitife à autre but
qu'à celuy que les ambitieux fe pro-
pofent. Tel autre a pendant tout
le cours de fa vie porté toute Pauidité
de fon amc à Tacquifition de ce qu on
appelle èiem : &: tel autre enfin qui
s*efl: propofé le fouuerain bien dans la
Volupté 5 n*a i^A^ais varié dans le def-
fein de s'en procurer la iouïiTance en
toutes chofes. Mais nous auons alfés
veu ailleurs que le fouuerain bien ne
peut confiiter en cela , & que qui-
conque l'y eftablit , fe laiffe dégéné-
rer trop bas au deffous de l'excellence
<le fà nature. Les autres qui ont eft©
Chrestienne. il Part. 157
véritablement Philofophes, femblent
auoireu des fentimens plus généreux,
aumoins certes s'ils ont creu de la ver-
ru ce qu'ils en ont dit , &: s'ils en ont
autant aimé la poiTeflion , que les pro-
pos qu'il en ont tenus ont efté honne-
ftes &: magnifiques. Car quelques
vns les accuset d'en auoir eu de beau-
coup plus belles idées dans l'intcHeft
theoretique , que ce qu'ils en ont pra-
tiqué 5 3c que leurs adions ont eu la
plufpart du temps d'autres motifs que
ceux qu'ils ont fait paroiftre. Mais
pour ne rien décider là deflus, parce
que ce n'eft pas encore le temps , ie
veux que leurs afFe£tionsy ayent ou
égalé , ou aumoins fuiui leurs con-
noiifances , tant y a que nous auons
défia veu que la corruption de nollre
eftre nous a retranché toute efperan-
ce de iouir icy bas du fouuerain bien,
& que le bonheur naturel nous ayant
manqué , il faut neceffairement afpi-
re à celuy qui eft au delà de l'eftenduë
de la Nature. AulTi fçauons nous que
les plus fages d'entre les Payens en
ont flairé quelque vent ^ & il y a du
îjS LA Morale
contentement à voir dans Platon &:
dans Ciceron , Socrate qui fe promet
quelque béatitude en Tautre vie. Car
il s'attend d'y iouïrdelaconuerfation
d'Hercule , &c de Palamede, & de
ces autres grands Héros , que leurs
vertus ont rendus extraordinairement
célèbres; ce qu'il préfère volontiers
à la compagnie des viuans , dont il
auoit efté obligé non feulement de
fupporter les infirmités , mais de fou-
ftenir la haine &c les calomnies. Et
comme d'entre les autres hommes il y
icn auoit peu qui ne crcuflent l'im-
mortalité de leurs efprits^aufliauoyêt-
ils pour la plufpart quelque efpece de
preifentiment & d'auantgouft d'vne
félicité à venir^queles vnsmettoyent
dans le Ciel , &: les autres aux champs
Elifées. Mais ce qu Ariftote difoit en
gênerai de Tefperance , que c'eft le
fonge dVn homme veillant , fe doit
dire de celle là en particulier encore
en beaucoup plus forts termes. Car
comme les illufions des lono-es ont
fouuent vn luiet réel , mais que la
Eantaifîe enuironne d'vneinfinité de
Chrestienke ir. Part. 139
erotefques, dc d'imaginations bizar-
res , qui en corrompent tout l'air de
toutes le proportions ; cette opinion
des Payens auoit quelque fondement
en la vérité , mais ce qu il y auoit de
vray eftoit enueloppé dans mille er-
reurs, de dansTextrauagance de mille
menConges. Et comme encore que
dans les illufions qui nous arriuent
pédant le fommeil^les idées des objets
qui nous paroiflent agréables, nous
touchent de quelque contentement,
fîeft-ce que le goufl en eft extrême-
ment vague, &: peu arrefté dans l'ap-
pétit j quoy que les Payens , comme
Socrate , ayent peut-eftre eu quel-
que fentimentdeioye dansrefperan-r
ce de lauenir/i a-t-il efté merueilleu^
fement mouffe &c flottant , parce
qu'ils ne voyoyent pas leur obiet di^
ftinélement , ôc que ce quils en
voyoyent nageoit feulement fort le^
gerement dans la fupcrfîcie de leurs
penfées. Mais quand ils en auroyent
beaucoup plus conu qu'ils n'ont fait,
& d'vne connoiiîance plus confiante
^ plus régulière, le bonheur qu'Us s'y
140 La Morale
fuflent figuré euft: toujours efté fort
dcfeftueux , à caufe de Tignorance de
la refurredion du corps , dans laquel-
le ils ont tous vefcu iufqu'à la reucla-
lionderEuangile. Car i'ay bien re-
marqué ailleurs que quelques vns
d'entre les Anciens , comme , par
exemple, Phocylide, ont laiflé échap-
per quelques traits, qui femblent don-
nent à entendre, ou qu ils en auoyent
appris quelque chofe par tradition,
ou qu'ils en auoyent eu quelque foup-
çon par la confideration de Teftre de
l'homme. Mais comme S. Paul a dit
qu'il n'auoit remarqué le vice de la
Conuoitife finon après l'aduertifle-
ment que la Loy en auoit dôné^parce
que le peu que les Philofophes en
auoyent dit , auoit eftc receu entre
peu de gens, &c peu nettement & fer-
mement creu par eux mefmesj nous
pouuons bien dire que la doftrine de
la refurredion a efté abfolument in-
connue entre les Gentils iufqu\\ la
prédication de l'Euangilc de Chrilt,
parce que s'il en a paru quelques
éclairs dans les écrits d'vn PcQce ^ ou
Chrestienne. il Part. 141
d*vn Orateur , il font demeurés en-
gloutis dans la nuid de l'ignorance du
j-efte de l'Vniuers , Se n'ont mefmes
fait qu'éblouir les yeux de ceux qui
en ont entreueu la lumière. Orfi^
comme nous auons veu ailleurs, le
bonheur de l'Homme n'eft pas parfait
s'il n'a toutes les cliofes qui font ne-
cefTaircs à donner vn raifonnable
contentement aux facultés de fon
corps 5 comment ne feroit-il point
fouuerainement defeûueux fi THom-
me eft priué de l'vfage 3c de lapoiTe-
ffion de fon corps mefme ? Maisauffi
n'eft-ce pas à la connoiifance que ces
gens ont eue de leur bonheur que ie
me fuis propofé de m'en tenir ; c'eft
celle qu'ils ont deu auoir que ie re-
cherche.
En fe confiderant donc eux mef-
mes ils ont deu connoiftre que leur
efprit eftoit immortel j ôc de fait c'a
efté , comme on parle , vne commu-
ne notion , que les fages ont rappor-
tée à rinftruftion &c à l'impreffion de
la Nature. Et de là neceffairemenr
a deu refulter qu'après que leur efprir
i4i tA Morale
eftoit feparé de leur corps , il agiflbit
conuenablement à fes facultés , en
contemplant &c connoifTant les ob-
iers intelligibles 5 &:en fe rejouïfTant
de la fruition des aimables , félon la
connôiffance qu'il en auoit. Car s'il
fait tout cela quand il eft au corps , il
le doit faire lors qu'il en eft feparc ,
puis que ce n'eft pas du corps , ny de
fon vilion auec luy , qu'il tire la parti-
cipation de ces Puiflances. Et fi quel-
cun veut dire icy que Tefprit a befoin
des organes corporels pour exer-
cer les fondions de fcs facultés , ôc
que quand il ne les à plus il demeure
ou engourdi ou cftropié , comme vu
ioiieur qui n'a point de lut , &: qui à
cette occafion ne peut mettre fon art
en vfage , il fera aifé de le contentet
fi nous luy pouuons faire diftinguer
les diuerfes opérations des puiîTances
qui font en nos âmes. Car il y en a
quelques vncs que l'ame de Thommc
n'exetce finon dautant qn'-jlle eft de-'
ftinée à eftre la forme d'vn corps ,-
qu'elle anime , qu'elle viuifie, &c à
qui çlle donne la prerogatiue de teriw
Chrestienne. il Part. 145
place entre les eftres viuans. Et tel-
les font celles qui fe déployent en ce.
qui concerne la conferuation de la
vie ., la préparation j digeîlion , di-
ftribution, 6c comme ils parlent , afli-
milation de la nourriture , l'agitation
ôc difpenfation des efprits qui pro-
duifent le mouuement , 3c générale-
ment tout cet appareil qui fert à ce
que nous auons de commun auec les
plantes & les animaux. Or de celles
là il eft certain que rvfage eft telle-
ment attaché au corps , Se dépend fl
necefl'airement defaprefence 3 de foii
vnion , &C de fcs organes , que non'
feulement elles ne peuuent pas fub-
fifter , mais mefmes qu'on ne les peut
pas conceuoir fans kiy. Mais il y a
d'autres facultés qu'elîe ne poiTedc
pas en cette qualité de forme d'vn au-
tre eftre , mais comme vne fubftance
fpirituelle &: immatérielle , celle que
font celles qui fubfiftent éternelle-
ment feparées de la communion des
corps. Of encore que tandis que
Famé demeure logée dans cet habita-
cle de terre , pour luy infpirerla vie
I
î44 l'A Morale
& le mouuement , elle fe fert de fcs
organes à produire mefmes quelques
vues de fcs plus nobles opérations , ce
n'eft pas à dire pourtant que lors
qu'elle ne s'en fort plus elle en perde
tout à fait IVfageo Car il en eft de
cela non pas comme de rattachement
dVn ioiieur auec fon lut , mais com-
me de la communion d'vn mary auec
fa femme. Dans le mariage il y a cer-
taines chofes où la femme eft telle-*
ment en aide au mary, qu'abfolument
ou il ne les peut , ou il ne les doit pas
faire fans ellco Et fi leur vnion vient
à fe diflbudre par la mort , Tvfage luy
en eft entièrement interdit tandis
qu'il demeure en fon vefuage. Mais
il y en a d'autres auflî , comme eft
la conduite de leur famircjô*: l'éduca-
tion de l:urs enfatls , qu'il ne fait du
tout point fans elle , ou mefmes qu'il
ne fait abfolumêt que par elle , tandis
que leur alliance fubfifte , Se qu'il ne
laifle pourtant pas d'exercer parfai-
tement lors que le mariage eft rom-
pu. Etlaraifonde cela eft que la na-
ture ne luy a donné ces premières fa-
cultés là
Chrestîenne. il Part. 145-
cultes là finon pour fcruir en quelque
façon de forme à la mariere qu'elle a
préparée dans l'autre fujec : au lieu
que quant aux fécondes, il les poflfedc
entant qu'il eft home, c'eft à dire, rai-
fonnable , &c qu'il a vn eftre abfolu,
qui peut fubfiftcr indépendant de
cette communion. Tellement que
le bonheur confiftant principalement
dans les belles opérations de ces no-
bles facultés d'Entendement & Vo-
lonté , ôc Tefprit eftant capable de ces
opérations après la mort , il Teft aufîî
par confequentde la participation du
bonheur mefme. Mais il y a plus,
C'cft qu*encore que l'efprit ait vn
eftre indépendant de celuy du corps,
entant qu'il eft vne fubftance imma-
térielle , fî eft-ce que quand il eft
ioint au corps en qualité de forme qui
le viuifie , il conftituë tellement vue
mefme chofe auec luy , que fansluy
il eft imparfait , & ne fait finon la
moitié de la nature de T homme. Car
le corps n*eft pas feulement comme la
maifon où l'homme demeure , ainiS
qu'ont ellimé quelques vus d'encre
K
ï^ê La Morale!'
les anciens : ou comme vn inftrumcnc
dont il fc fert fans fe TafTocier en vn
mefmc eftre , comme on dit que les
Intelligences en prennent pour quel-
que tem^ps , 6c pour faire quel-
ques opérations , 6c que neantmoins
elles dépofent fans perdre rien de leur
eftre pour cela. C'eft vne portion fi
confiderable de noftre eifence, que
fans elle Tame n'eft plus l'homme ,
non plus que fi vous faites abftradion
des lineamens 6c des proportions d'a-
uecfor, 6c Tyuoire, 6c le cuiure, 6c
le marbre, <3«: toute autre matière fen-
fible , ce ne fera plus la ftatuë d'Ale-
xandre ny de Cefar. Comme donc le
bonheur de Tintegrité delà Nature a
regardé l'homme tout entier , celuy
auquel il doit afpirer depuis qu'il a
dégénéré de fon origine, le doit con-
cerner tout entier pareillement. Et
il a deu entrer affés auant dans la con-
fideration des chofes 6c de leurs fuites,
pour comprendre, que comme fi Dieu
Teuft abandonné , il l'euft abandonne
tout entier , pour le priuer égale-
ment de la iouillance de la félicité,
Chrestienne. II. Part. 147
aufli bien à Tégard de fon ame com-
à regard de fon corps , s'il la voulu
fecourir, comme il appert manifefte-
ment qu'il a fait , il a de (lin é fon fe-
cours 5 &: la participation de foil bon-
heur j à Tvn &: à Tautre également,
à chacun félon la condition de fon
eflre. Et c'eft vne vérité de laquelle
i'ay défia dit que les Payens ont entre-
ueu quelques rayons , quand ils ont
dit y comme Phocylide , que ce n'cH
tas vne choje raifonnahle , ny tonuenahle
d la Nature j cjue de diffoudre thar?nonie
£[ui eH entre Ve(frit é* /^ corfs , c^ ^^'/7
jfkut efperer cjue les reliques de nos fnem-
h^es reuiendront en la Imniere de la vic^
Dequoy Ton pourroit encore pro-
duire d'autres exemples. Mais ie ne
m'eftens pas là defliis parce que Ten
ay amplement parlé ailleurs. Enfin ^
leur raifonnemcnt a deu monter iuf-
queslà, que puis qu'ils eftoyentde-
cheus de la iouifTance de la béatitude
naturelle , ô^ qu'ils n'y pouuoycnt
plus retourner , s'il y aiiort quelque
bonheur auquel ils peuflent arpirer^ il
falloit neceffairemcnt qu'il fuil d'vne .
K 1
14? iA Morale!
condition furnaturelle. Parce que la
participation du bonheur ne venant
d'ailleurs que de noftre communion
auec Dieu , comme quelques vns
d^cntre les Philofophes mefmes l'onc
remarqué , le lien par lequel la Natu-
re nous entretenoit en cette commu-
nion eftant rompu , elle ne fe pouuoic
plus reftablir qu'en vertu de quelque
chofe qui furpafTafl; de bien loin les
loix &: la condition de cette première
conftitution de noftre eftre. En efFeâ:,
nous auons veu ailleurs qu'en cette
première intégrité Dieu fe commu-
niquoit à Thommc , en ce qui regar-
doit la félicité , feulement à propor-
tion de ce qu'il trouuoit en luy des
qualités dignes de fon amour : de for-
te que la nature &: la durée de fa béa-
titude , fe deuoit mefurer &: propor-
tionner à celle defafamteté , pourfe
maintenir tandis que celle-là perfeue-
reroit,&: fi elle venoit à s'alterer,pour
fe terminer auec elle. Et telle eftoic
l'inftitution niuiolable delà Nature.
Quand donques cet adiuftement de
l'amour de Dieus^ueclafaintetc ori-
Chrestienne^ II. Part^ Î49
ginelle de l'homme a change ^ ou il
a fallu que la rupture de cette com-
munion foit demeurée irrémédiable
cternellement, ou il a neceflairemenc
faUu que la réparation & le rcftablif-
fement s'en fiiî en vertu de quelques
autres inclinations de la Diuinité en-
uersnous, & qu'elle nous confideraft
fous quelque autre idée. De forte
que raffeftion dont il luy a pieu nous
embraffer depuis noftre cheute^ayanc
de tout autres principes que ceux
defquels noftre ancienne félicité de-
pendoit , elle a deu produire des ef-
xeds tout differens. Se proportionnés
à Texcellence extraordinaire 5c furna-
turelle de leur caufe. Par ce moyen,
outre que Tame , dans la iouiflance
de cette nouiielle félicité , a deu pro-
duire des opérations plus belles que
n'eftoyent celles de Fintegrité , ce
qui argue neceffairement vne plus
noble &: plus parfaite conftitution des
facultés mefmes , le corps a auffi deu
reprendre vn eftre plus noble de plus
glorieux, qui fe déployaft en de plus
•belles opérations , ^ qui par confe-
K3
lyo LA Morale
quent fiift d*vne toute autre eonfti-
tution, ôc enuironné d'obietsplus di-
gnes des fon£t:ions de fcs nouuelles
puiflances. Et dautant que le feiour
de la terre eft proportionné à noftre
eftrc naturel, ce qui paroifl: en la con-
iienance qui eft entre nos fens &: fcs
obiets, entre nos appétits &: fes fruits,
entre noftre eftomach &c Ces alimens ,
entre nos infirmités ôd fa condition
vile &C abiede, ( car comme c'eft elle
qui nous fournit noftre nourriture ,
c'eft auflî a elle à en receuoirles ex-
cremens ) &: que hors de la terre nous
ïie voyons rien au monde capable de
nous fournir d'habitation fmon les
çieux , dont les qualités incorruptir
blespaft*ent la condition de la Natu^
re 5 qui fouffre vne infinité d altéra-
tions &c de changemens , Tefprit de
l'homme a deu s'éleuer iufqu'à cettç
confideration , que s'il luy reftoic
quelque efpcrance d'vn fouuerain
bien , il falloit qu'il en cherchaft 1^
pofleflîon dans les lieux celeftes. Et
de fait , dans cet engourdiflcnient Se
ççt aflbuppiflem.ent despuifTançes 4e
Chrestienne II. Par^ lyi
leurs âmes, dans lequel les Payensonc
vefcu pendant la Nuit de leur igno-
rance vn fi long temps, il femble qu'ils
s'en foyent imaginé quelque chofe
comme en refuant, quoy qu'ils ayent,
comme i'ay dit cy deffus , méfié dans
cette belle illufion , les extrauagances
qui font ordinaires aux fonges. Car
ils fe font figuré des Héros , dont la
vertu paflbit les bornes de la condi-
tion des hommes , &: qui venoit de
quelque impreflion ôc de quelque
infpiration de la Diuinité. Et après
leur mort ils les ont logés dans les
Ciêux , comme au domicile qui feul
leur eftoit conuenable. Et pluftoft
que de ne leur donner point de corps,
ils les ont reueftus de ceux des aftres
de là haut, ne fe pouuant pas fatisfai-
re pour eux dVne félicité qui ne fufl
que pour Tefprit feulement , ny n'efti-
mant pas raifonnable qu'après auoir
parte par les infirmités d'icy bas , ils
enflent déformais là haut vn corps
pourueu d'autres, coditions qu'incor-
ruptibles Se celeftcs. Ce qui eft vn
indubitable argument que qui les euft
K4
J^Z L A Mo RALE
rcueillés de cet endormiilement ^ Se
<5[ui eufl: itiis deuant leurs yeuxrefpe-
rance de ce bonheur furnaturel au-
tfjuel les Chrefliens afpirenc fous la
conduite de la Reuelacion , ils l'euf-
fcnt etnbrafle auec vne fouueraine
auidité , comme merueilleufement
conforme aux fentimens que donne
la droite raifon , ôc dont en fon aueu-
glement elle auoit encore conferué
Quelques miferables reftes. Et la vé-
rité de ce que le dis a paru lors que
Dieu à ouuert lés yeux aux Gentils
parlapuiflance de fon Efprit , &: par
la prédication de fon Euangile. Mais
il efl temps de paflcr à la recherche ôc
à la cofideration tant des moyens par
lefquelsles hommes ont deu tendre à
ce bonheur , que des obiers lefquels
pieuapropofés à leur Raifon , pmir
eii tirer h connoifTance.
Chrestienne.il Part.' 155
CONSIDERATION TANT
des moyens mi conduijent les hom--
mes au foHuerain bien , (jue des
ohiets de la connoijjance dejqueh
ils dépendent. Et premièrement,
de Dieu.
OVtrc ce que nous anons defe
diuerfes fois reprefenté , que
fous quelque Difpéfation queHiom-
me viue , fon bonheur eft compofé
de deux parties , à fçauoir le bien
phyfîquc , &: le bien moral , il eft cer-
tain qu en Teftat d'intégrité le pre-
mier de ces deux biens eftoit vne dé-
pendance de l'autre. Et foit que vous
le confideriés dans fon commëcement
& dans la première communication
qui luy en a efté donnée , foit que
vous le regardiés dans la continuation
quil en pouuoit efperer , l'hiftoire de
la création de Thomme , & celle de
fa clieuce d^ns le péché , iuftifienc
154 La Morale
clairement cette vérité. Car Dieu à
'premièrement créé l'homme doué de
facultés tres-excellentcs , qui n*ont
pas pluftoft exifté qu elles n'ayent
produit des opérations conuenables ,
autant que le temps qu elles en ont
^u le leur a permis ; Se puis il Ta intro-
duit dans le lardin , où il luy auoit
préparé la iouiirance de toutes fortes
de biens. Ce qui monftre que le
bien moral deuoit précéder en luy, de
que le phyfique deuoit fuiure. Et de-
rechef, lîiomme a premièrement pe-
ché,&: puis Dieu la expulfé du lardin.
Ce qui fait voir clairement que s'il
n'euft point volontairement abandon-
né la poiTeffion du plus excellent de
ces deux biens , il eufl; perpétuelle-
ment retenu celle de l'autre. Seule-
ment y a-t'il cecy à remarquer, qu,e
la première communication que Dieu
luy a donnée du bien phyfique , n'eft
pas venue proprement en confidcra-
tion de ce qu'il euft défia pratiqué le
bien moral. Parce qu'encore que fcs
facultés aycnt agi dés auflïitofl: qu'elles
ont commencé à exifter^ Tuiterualk
>^
Chrestienne. il Part. lyj-
pourtant d'entre le premier moment
de leur exiftence & de leurs opéra-
tions, &: reitablifTement de l'homme
en la félicité deTEden, a cfté trop
court, pour fe figurer que Dieu y ait
eu égard à recompenfer fes aftions.
Tellement que ce que Dieu luy auoic
donné &: vn eftre moral fî plein de
perfedion &: de vertu , &: vn eftat
phyfique fi plein de contentement &:
de félicité , c'eiloit TefFed d'vne bon-
té toute pure , qui Pauoit également
preuenu &: en Tvn &: en l'autre , fans
auoir trouué en luy aucune qualité
quiTy inuitaft. Car auant que d eftre
il ne pouuoit auoir aucune bonne
qualité qui conuiaft Dieu à le faire
faint, &: iufte, & plein de vertu com-
me il l'a fait : 5c auant qu'il ait eu le
loifir d'exercer fa iuftice& fafainteté
vn temps vn peu confiderable , pour
faire que fcs adions vinfl'enten quel-
que confideration deuant les yeux de
{on Créateur ^ il n'a pas peu préten-
dre d'auoir obligé fa bonté aie grati-
fier de tant de biens^&r à le couronner
de çant d'honneur, que de le çpnfti-
i^€ LA Morale
tuer fon Lieutenataugoiiuernemcnt
de les œuures. Mais ce qu'en la coii-
îondion de ces deux foi'tes de biens ,
Dieu a voulu que le phyfique fuiuift
le moral &: en dependift , ça efté vn
•cffcdi de fa fag elfe proprement , en ce
que l'vn eftant beaucoup plus noble
^ plus excellent, & l'autre moins, il
a efté raîfonnable que celuy là tint le
premier rang dans la Béatitude de
l'homme , quile tenoitde fi loin dans
îa nature des chofesmefmes , ^ dans
!e iugefnent de Dieu , qui eft la me-
fure infaillible de Teftre de toutes
<:îiofeS;,&:deleuriufte valeur. Car au-
tant qu'il prife plus en foy mefme la
iàinteté inénarrable de fbneflêcejqii43
îa félicité immortelle Se inuariable de
fa codition5autant prefere-t il dans les
eftres inférieurs les vertus par Icfquel-
les ils reprefentent fa fain teté , à la fé-
licité dans laquelle ils poffedent quel-
ques rayons de fon bonheur &: de fa
gloire. Mais quant à la continuation
du bonheur de riiomme, s'il eiift per-
f eueré longtemps en fon eftat , elle
çuft eu quelque autre relation ^ Se
Chrestienne., II Part. 157
eiift tenu lieu de recompenfe pour fcs
bonnes adions , Ô£ pour Texercice
de fcs vertus. Et l'hiftoire de fan
eftabliflemtnt dans TEden nous
oblige à le] croire ainfi. Car cette
dénonciation &: cette defenfe , Tu ne
mangeras point de cet arbre là , ^au-fi-
toftquc tu in mangeras , tu ?nourras ds
mort y eft la féconde partie delà clau-
fuie d'vne alliance , &:, de Teftablifle-
ment d'vnc loy , dont la première
eftoit tacite dans le fein de la Nature ;
Si tu n'en manges fas , &fituferf€ue-
feuerts a me rendre oheïffance :,tH viiiras,
driouïras de félicité. Etn'y aperfonne
qui ne puifle apperccuoirde foy mef-
me y que l'vne des parties de cette
formule a efté difertement exprimée
&; Fautre nonj parce que celle là eftoic
ou difficile ou impoflible à deuiner ,
au lieu que celle-cyfefuggeroit d'elle
mefme à rentendement humain, 6^ le
' recueilloit fans aucune difficulté^tanc
de celle que Dieu exprimait ;, que de
la confideration de la nature des cho-
izs. Or en toute telle alliance 5Com-
lîie Texecution de la dénonciation
iyS ÏA Morale
pafle pour peine de la tranfgreflîori'
du commandemant , l'accomplifle-
ment de la promefle pafle pour re-
compenfe de Tobeiflance. De forte
que fi Dieu euft continué à Thomme
la iouïflance de l'Ede &: de fa félicité^
c*euft bien eflé vn effcd de fa Bonté à
la vérité. Car l'homme en quelque
eftat qu'il foit , ne peut rien obtenir
de Dieu à autre tiltre que de fa bon-
té tonte pure. Mais c'euft eflé d'vne
bonté que J'hommé euft preuenuë
par fcs aâ:ios,& à rexercice de laquel-
le Dieu cufl eflé conuié parla confî-
deration des qualités de fa Créature.
Dans Teflat de corruption il en va
beaucoup autreuien t. Car nous auons
defiâ pofé pour fondement iicceffaire
ôc indubitable du difcours de la re-
ftauration de l'homme , qu'ayant en^
Couru la Colère du Créateur , il s'efl
engagé dans l'obligation à fouffrirles
chofes qui en dépendent ; c'eft à dire
vn malheur encore plus épouuanta-
ble en fa grandeur & en fa durée , que
iVauoit efté coniiderable-le bonheur
dont il efl decheu 5 de forte qu'il ne
Chrestienne. II. Part.' lyc)
pouuoit eftre reftabli que par la re-
miffion defon crime , &: parla deli-
iirance de cette condamnation. Ec
cela deiioit tellement précéder en luy
la communication efFeâiue du fouue*
rainbienfurnaturel, que celle-cy ne
fe peut pas mefmes conceuoir fans la
prefuppofition de l'autre. Orcft-il
bien vray qu on ne fauroit fe figurer
que Dieu vueille deliurer l'homme
du mal dans lequel il eft tombé , qu'on
ne fe figure quand &: quand qu'il luy
veut communiquer puis après le bien
qui luy eft contraire. Car s'il le deli-
ure de la mort , c'eft pour luy donner
la vie : s'il l'exempte de la fouftrance
de tout mal , c'eft pour luy donner la
iouïfl'ance de quelque bien : s'il laiile
appaifer fi Colère enfon égard , c'eft
pour luy donner des témoignages de
Ùl Faneur; en vnmot , s'il deftourne
de defl'us luy fa malediflion^ c'eft pour
la conuertir en benediftion ôc en grâ-
ce. Et de cela il y a deux laifons in-
dubitables. L'vne eft, quel'eftie de
l'homme &: des chofés mefmes le veut
ainfi. Car Ihomme eftant vn eftrc
t6o ^A MoRAtE
tel que chacun fçait , il ne peutn'e-
ftre plus mort qu'il ne foit viuant,it
ne peut eftre viuant qu'il n'agifle , il
ne peut agir qu aucc fentiment de
douleur ou de volupté , ^ par confe-
quent fon eftat ne peut eftre finon
ou heureux ou miferable. D'où il efl:
clair que fi Dieu le tire nettement de
fa mifere,il le reftablit neceflairemenc
en la iou'iflance de quelque bonheur.
L'autre eft , que la nature des Vertus
de Dieu ne le requiert pas moins. Par-
ée que pour vouloir tirer l'homme de
la mifere qu'il a méritée par fon crime,
il faut qu'il faffe, par manière de dire,
vn effort extraordinaire de bonté ,
dautant que le reffentiment de l'of-
fenfe , & l'inclination de la Colère, le
porte naturellement à punir. Or de-
puis que cet effort là eft fait 5 &: qu'il a
gaigné ce point fur foy mefme 6^ fur
fa luftice , que de s'appaifcr cnuers
rhomme Se de l'exempter de punitio ,
déformais eftant appaifé , les autres
effe(3:s de fa Bonté coulant d'eux mef-
mes 5 ôc fes propres inclinations le
portent à fe vouloir communiquer à
fa
Chrestïekne. II. PartT ii^i
fa Créature , tant en fainteté comme
en bonheur. Et qui en pcnferoit au-
trement , ce feroit à peu prés comn^c
qui diroit que la riuiere a bien peu
s'enfler iufques à ce point , qu'elle a
paflTé fur fes éclufes ^ &r qu'elle a elle
xpefme rompu fes digues^ 8c inondé
des endroits où il fembioit qu'elle ne
monteroit iamais : mais que cela fait,
elle s'eft arreftée fur le bord d'vns
douce pente , 6c fur le panchant d'v-
ne vallée , qui eftoit toute préparée à
la receuoir en fon fein. Ce qui eft
manifefl:ement contre la difpofitiou
de la Nature. Dieu donques en deli-
urant l'homme de fa calamité , s'en-
gageoitluy mcfmeà b remettre dans
la pofTeflîon d'vn fouuerain bien 5
maisquoy qu'il en foit, c'eft toujours
en le preuenant, de forte que Ton ne
peut pas dire qu'il y ait efté inuite
par aucunes bonnes qualités qui fuf-
fent en luy , ny par aucunes bonnes
aftions qui en fuiîent procedées. Car
pour ce qui eft de la deiiurance du
mal, elle précède toute confideratioa
du bien moral en Hipnime . puis
L
I
tSi LA Morale
qu'en cette malediftion dans laquelle
il eft, il eftmerueilleufement corrom-
pu. Et pour ce qui eft de la commu-
nication du bien , foit phyfique foie
moralj eftant, comme elle eft, fondée
furies raifons lefquelles ie viens d'al-
léguer 5 riiomme ne s'en peut attri-
buer aucune louange. Encore y a-
t-il cette différence entre cette Bon-
té qui preuient l'homme en cette oc-
cafîon , &: celle qui l'a preuenu autre-
fois en fa première création, que cel-
le-cy auoit vn obiet qui à la veriténe
l'inuitoit point à luy bienfaire , 6^
qui mefmes ne le pouuoit , parce
qu'il n'exiftoit pas encore , ou qu'il
ii'auoit pas eu alfés de loifir pour agir:
mais auffi ne repugnoit-il nullement
ny à Texiftencedefon eftre , ny àl'e-
ftablilfement &C à la fruition de fon
bonheur. Au lieu que celle là rencon-
tre vn obiet qui refifte à fon opéra-
tion y en fe plaifant naturellement en
fon mal , èc ayant de merueilleufe-
ment fortes auerfions contre le bien
à la iouïffancc duquel cette incojn-
prehenfîblc Bonté l'appelle. Par ce
Ghrestienne il Part, i^j
moyen, ny la deîiurance de Thommc,
ny fa reftauration dans la iomlTance
du fouLierain bien furnacurel , ne pro-
cède que de la feule Bonté de Dieu ,
^ eiicote d*vne Bonté qui pafTe de (i
loin les bornes de celle qui s'eft dé-
ployée en la création , qu'ayant vu
obiet tout différent , & produifant de
toutes autres opérations, elle a auili ,
par manière de dire , vn type &c vn ca-
radere particulier entre les proprie-
tés de cette diuineeffence. Cepen-
dant, ilefticy à confiderer qu'au lieu
que dans la première création la iouït
fance du bien phyfique a fuiuide fi
prés le bien moral ^ qu'il n'y a point
eu d'interualle de temps confidera-
ble entre ces deux parties du bon-
keur de l'homme , eu égard à leur
pofleflîon 5 dans fa reftauration , dc
dans la communication que Dieuluy
donne dd fouuerain bien furnaturcl,
la participation du bien moral fe com*
nience ordinairement affés lonp-remps
suant qu'il luy fafle goufter la poffef-
fion du phyfique. Et de plus , il dif-
jpcnfe tellement les effeds de fa Pre*
^4ï ï^ Morale
uiden ce , ( car quant à ce qui efl: dç
la reuelation de fa Parole , ie ne tou-
che point encore aux inftruftions
qu elle nous donne en cet égard) qu'il
fait voir manifeftement qu il prend
vn fingulier plaifir que les hommes
s'adonnent à la Vertu , &: -qu'au con-
traire il a en horreur ceux qui s'aban-
donnent au vice. Car quelque varie-
té qui femble quclquesfois paroiftre
en la diftribution de fes iugemcns Sc
de fes benedidions , de forte que les
gens de bien s'en fcandalifent , &:
que les mefchans prennent occafîon
de s'en glorifier , {i efl- ce qu'enfin
la Vertu a fujet de fe refiouïr de l'ap-
probation du Ciel 5 6c que le Vice
peut remarquer qu'ily a vne Diuinité
là haut qui luy prépare fa vengeance.
Les plus fages d'entre les Payens Tont
toujours amfi reconnu; ceux en qui
le fcandale de laprofperitédes mef-
chans, & de la calamité des bos, auoic
efbranlé la créance delà Prouidçncc,
s'y font enfin raffermis , &: le fenti-
ment en efl demeuré tel vniuerfelle-
ment en tous les peuples. Autremciic
Chkestiïnne. II. PartT ï^f
îiy les Polices n'euflent pas fubfifté^
fi Ton n euft creu que la vertu eftoic
fauorifée des Cieux , ny beaucoup
moins les Religions , qui toutes ont
eu pour fondement, que Dieu la re-
compenfe de fes bienfaits , ôc que les
rncfchans fentent enfin les effeds de
fa terrible luftice. Tellement qu'il
femble que cette conduite de la Di-
uinité ait voulu donner aux hommes
occafion de iuger que mefmes dans
Teftatdeleur corruption , cette partie
du bonheur qui confifte au bienphy-
fique 5 dépend de l'exercice & de la
pratique du bien moral , comme la
recompenfe dépend de Taftion pour
laquelle onTeftablit; & que l'homme
le deuoit confiderer fous cette idée dc
dans cette relation , pour en eftre ex-
cité à la Pieté & à la Vertu , dont l'a-
mour euft efté fans cela extrême-
ment froide en luy , ôc merueilleu-
fement languifTante. A quoy pouuoit
encore beaucoup contribuer cette
confideration , que comme le Vice
&: la Vertu font direftemêt contraires
entr'euxj d>c comme Iç Bien & le Mal
Lq ^
1^6 La MoRAtE
phyflqnc font de mefmes diamétrale-^
îîîentoppofés , il femble que la rela-
tion du Bien phyfique à la Vertu ,
doiue eftre eftimce de mefme nature
Ôc de mefme condition , que celle pat
laquelle le Mal phyfique fe rapporte
au Vice ; &£ que comme Dieu punie
le vice pource qu^il l'a mérité , il re-
compcnfe la vertu parce qu'elle eu
foit également digne. Et de fait , la
pluspart des Payens ont eu cette
imagination , que Dieu traitteroit les
lîomes félon le mérite de leurs adions:
.ce qui ne doit pas eftre trouuéeftran-
ge entre les Payens , puis que ceux
qui deuoyent eftre beaucoup plus il«
luminés qu'eux , comme ont efté les
J^harificns entre les luifs , &c quel-
ques vns mêmes d'être les Chreftiens^j
ont eu des opinions à peu prés fem-
tlables. Mais h nature mefme des
cliofes fait voir à l'œil que ce raifon-
Bernent n'eft pas iufte. Car il y a cet-
te differëce entre le Vice & la Vertu ^
que l'homme eftant naturellement
obligé de pratiquer Tvne^tant pour la
IPPniideration de rexcelîence de foa
Chrestienne. il Part, i^f
fîftre 5 que par le refpeft qu'il doit à
Dieu , H ne peut en efperer au-
tre falaire que la fatisfaûion de s'en
eftrebien acquité. Au lieu qu'eftanc
naturellement obligé à euitcr l'autre
tres-exadement , il mérite punition
auffitoft qu'il s'y laifle aller , éc le fou-
uerain iuge du monde , à qui appar-
tient la conferuation de Tordre des
chofes, eft non feulement fondé en
ditoit , mais obligé par fa iuftice , à l'en
chaftier feuerement. Quand donc
l'homme fe feroit maintenu dans l'in-
tégrité de fon eftre^ il ne pouuoitde
droit prétendre aucune recompenfe
de la part du Créateur. Car où a-t-on
iamais veu que pour s'acquitter d'vn
deuoir fi précis qu eft celuy-là , on
penfaft en auoir mérité falaire ? Si
donc en Teftat de l'intégrité il n'eufl
deu penfer tenir le loyer de fa Pieté,
& de l'innocence de fa vie , finon de
la feule bonté de Dieu , quel en a deu
eftre fon fentimcnt depuis qu'il eft
decheu de fon origine ? Et de là fe
voit auilî qu'encore qu'il y ait à peu
prçs pareille oppofition entre le Bien
L4
i6% ÏA Morale
&:leMal moral , qu'entre le Bien Sa
le Mal phyfique , la relation pourtant
du Bien phyfique au bien moral eft
bien difterente de celle qui fe trouue
entre le mal moral &: le mal phyfique
encore.Car Tvnionde ces deux maux
cnfemble , à ce que l'vn tienne lieu
de rétribution pour l'autre , eft de
Tordre de la iuîlice , &: de la rigueur
du Droit. Aulieuquelaiondionde
ces deux biës, pour faire que Tvn foie
loyer ou recompêfe de l'antre, ne tient
du tout rien delà rigueur du Droit à
regard de DieUjmais eft de pure hbe-
ralité.Tellemêtqu'encorequecefoit
vn fait de fageffe que d'euiter en cette
occurrence de mettre le malauec le
biep, & le bien auec le mal, parce que
la différence de leur nature en rend
ralTbrtiment mal conuenable &: dif-
proportionné , fi eft-ce que fi vous
venés à rechercher les raifons de la
ionftion du bien auec le bien, &: du
mal auec le mal, entant qu'elles peu-
vent dépendre des propriétés que
jious coceuons en Dieu fous l'idée d^
ïuftice Sç de Bonté -, ce que le mal fui|
Chrestienne. II. PartT I<^9
ïa mal , c'eft vn eifeÛ de la luftice Se
du droit de Dieu , &: ce que le bien
fuit le bien , c'eft vn efFeft de fa pure
Bénignité , mefmes dans l'intégrité
de la Nature. Si donc tel euft efté le
lien de ces deux chofes entr*elles ,
mefmes en noftre intégrité , à quel
excès de Bonté le deuons nous rap-
porter dans la corruption où nous
fommes maintenant , &: dans la male-
diftiô que nous auons meritée?Ncant-«
moins, encore que, comme nous ve-
nons de voir , la deliurance de la cala-
mité dans laquelle l'Homme eft tom-
bé , ne vienne que de la Clémence de
Dieu, & que la communication da
fouuerain bonheur ne luy puiffe venin
que de la mefme fource, fi eft-ce qu*il
faut bien diftinguer entre la vrayc
caufe qui induit Dieu à releuer
riiomme de fa clieute , ôi: à luy don-
cer la communication du fouuerain
bien , confideré dans les deux parties
defquellcs il eft compofé ; d'auec la
fage difpêfation dont il fe fert pour at
tirer les hommes à l'amour du bien
moral par Tefperançe du phyfique.
17® l'A Morale.
Car comme la nature générale des
chofes a voulu que le bien phyiîque
jfuft comme vne efpece de refplendeur
qui émane du bien moral , la nature
particulière de l'homme eft ainfi con-
flituce 3 qu'il aime le bien moral en
grande partie parce qu'il s'attend
qu'il luy produira la iouïfTancc du
phyfîque. Et cette inclination feroit
en nous quand nous aurions perfifté
en intégrité. Car il eft bien vray que
l'excellence de la Vertu, àlaconfide^
rer en elle mefme , doit eftre la prer
miere 6c la plus noble caufe qui attire
1106 entendemens , &c par nos enten-
démens nos appétits , à l'eftimer.
Mais fi les Stoïciens ont voulu que
l'homme n'y euft aucun égard à la
pofl'effion de la félicité qui fuit natu-
rellement la vertu 3 pour trop affeder
Ja loiiangc d'vne haute generofîté, ils
ont encouru le blafme d'impertinen-
ce Se d'ignorance. Parce que d'vn
cofté l'Appétit de l'homme le porte
iieceffairement & inuiolablement à >
rechercher fa félicité : &c vous ofte^ 1
ries auflicoft aux chofes pefantcs Fin.-^
Chrestienne. II. Part^ 171
plination d'aller en bas , &: aux légè-
res rinftinûde voler cotre mont,que
vous ofteriés à Tefprit humain cette
propenfion de fa nature. Et d'autre
cofté la Raifon de Thomme luy a deu
faire obferuer cette dépendance &r
cette relation que la Sagefle èc la
Bonté de Dieu ont mife entre oes
deux fortes de bien , pour ne mefpri-
fer pas en l'amour de l'vn la recom-
mandation qu'il peut tirer de ce que
fautre vient en confequcncc. Si
donc vous confiderés le fouuerain
bien furnaturel en fon entier, entane
qu'il eft conftitué de ces deux fortes
de biens , Dieu n'eft induit à le luy
communiquer finon par vue inclina-
tion de Bonté qui pafTe de bien loin
tout ce qu'il luy en auoit rcuelé dans
fa première création ; &: fi nous pré-
tendons y ^fpirer de quelque autre
droit , noftre erreur Se noftre prefom-
ption nous en rendent tout a fait in-
dignes. Mais fi vous venés à compa-*
rer ces deux biens l'vn auec Tautre,
&: à remarquer auec quel of-dre &: par
quelle difpeiifation Pieu en donne la
172^ ÏA Moral?
communication , vous trouuerés qu*il
fe fert de Tinclination que noftre ap-
pétit naturel a vers Tvn , pour produi-
re en nous Teftime &c TafFedion que
nous deuons auoir pourl'autre. Car
il propofe le bonlieur qui confifte en.
lafruition du bien phy(ique,à Tauidi-
té inuariabic que noftre Volonté à
pour luy , comme vne amorce par la-
quelle il introduit dans la Raifon l'ad-
miration de la Pieté 3c de la fainteté,
&: pour en mettre par ce moyen Tim-
preflion dans nos âmes. A peu prés
comme quand vn Père forme d'vn cof
fté fes enfans à la Vertu , &: que de
l'autre il leur deftine fon héritage.
Car ayant ces inclinations pour eux
dés leur bas aage , il n'y peut point
auoir d'autres motifs finon fes affe-^
ftions paternelles , &c qu'il les confi-
dere comme fes enfans. Et néant-
moins il ne laiffe pas de faire feruir
l'cfperâce de la poîreflîon de fes biens
à leur éducation , &: d'exciter leurs
affedions à toutes cliofcs dignes de
recommandation &: d'honneur , par
Fâttentede la recompenfe.
Chrestienne'. II. Part]^ Ï7J
C'eft donc pour cela que Dieu a
reuelc aux hommes les obicts de la
contemplation defquels ils ont tou-
jours deu recueillu: la connoiflance
de la vraye pieté &: de la vraye vertu^
afin qu'après s'eftre adonnés àlespra-
tiquer^ils peufTent paruenir à la iôuïf-
fance de la félicité qui en refulte. Et
cesobietslà, pour y fuiure la mefme
méthode que i'ay fuiuie en la pre-
mière partie de la Morale , font Dieu,
le Prochain,^: l'Homme mefme, qui
fe confidere en foy , &£ dans les motifs
que fa propre nature luy peut fournis
d'eftre homme de bien &c vertueux ,
quand il ne rapporteroit point fes
aûions à vn autre but , ôc quand ii
n'auroit du tout rien à demellerauec
perfonne. Or afin de commencer
par le premier de ces obiets , que
nous auons prouué ailleurs deuoir ter-
nir de bienloin la première place dans
la Morale , la reuelation que Dieu a
donnée de foy aux hommes depuis
leur corruption , doit eftre confide-
rée en deux égards : c'eft à fçauoir
entant qu'çlk coin.ieGC la manifcib-
174 î Morale
tion des vertus de fon Efleiice , dont
il auoit défia donné la corlnoifl'ahcé
auant le pechc ; & entant qu'elle a dé^'
Couuert quelque cliofe de nouueau ^
que rhomme ne fçauoit point auparâ-^
uant , & qu'il a deu recueillir de la
confideration de la Prouidence. Cat
|)our le regard de ce que les îuifs 3C
les Chrcftiens en ont deu apprendre
parla Parole de Dieu ^ c*clt chofe à
laquelle ie ne touche point mainte-
liant. Se qu'il faut referuer (lour là
troifieme & pour la quatrième partie
de mon ouurage. Et quant à ce pre*
mier égard , ie n'ay rien à repetct dé
ce que i'eri ay dit en vn autre lieus
Le péché a apporte vn grand change-
înent en Thomme , &r dans la confti-
tution de Ces facultés. Mais il n'efl
a point apporté en Dieu , qui eft de-
meuré vnique en fon effence , fpiri-
tuei&: inuifibleen fa nature, vigilant
6c agiflant en fa Prouidence, &:l'ob*
iet de la vénération &c de la deuotion
de rhomme, tant en ce qui eftoit de
fes mouuemens intérieurs , qii'eii ce
qui concernoic les geftes extérieurs
Crestiennè'^ il Part^ ï^j
&: les actions de fon corps , en fon
particulier, en fa famille , & dans les
aflemblces publiques qui fe deuoyent
faire pour la Pieté. Pour ce qui efi:
du Monde, il ne faut pas nier que le
Péché de Thomme n'y ait apporté
beaucoup d'altération. Car l'Homme
ayant efté fait pour Dieu ,& le Mon-
de pour PHomme , Dieu n'a peu
faire fentir à l'homme la Colère dont
il s'eft emeu contre fa tranfgreffion ,
que le Monde n'en ait fenti des ef-
feds 5 & qu'il n'y en paruft des traces*
Car fi la iuftice des Rois, quand elle
eft irritée contre les crimes de leze
majefté , ne s'arrefte pas à la perfonne
du criminel , mais pafTe iufqu'à (es
maifons , dont on démolit les bafti-
menSjdont on dégrade le forefl:s,donc
op. arrache les ornemens , Se abolit-
on les priuileges,quoy qu'il les ait de
fes anceftres , ou du foin de fon indu-
flrie , &: non de la libéralité des Rois,
que pouuoit l'homme attendre à l'é-
gard de fa demeure , qui efti' Vniuers,
finon que Dieu luy feroit porter de
terribles marques de fa vengeance?
î7<5 1a Mo r a tï
Toutesfois , cela n'a pas empefchs
qu'il n'y ait deu rcconnoiftre que c'e-
ftoit Dieu qui Tauoit fait , &: qu'il n'y
ait deu apperceuoir (k fa PuifTance in-
finie, & fa Sageflc incomprehenfible*
Car CCS deux Vertus y paroifloyent
toujours en vn degré merueilleufe^
ment eminent , Se dont l'éclata deu
îauir l'efprit humain dans vue admi-
ration extrême. Quant à la Bonté qui
l'auoit induit à donner reftre a toutes
ciiofes 5 il y faut diftinguer les pre-
miers motnens efquels elle s'eft dé-^
ploy ée pour tirer le Monde du fein du
Néant, d'auecleur continuation^d'oii
a dépendu fa fubfiftance. La conti*
nuation de cette bonté , qui a foufte*
nuTeflredumonde depuis le péché ^
mérite vnè particulière cofideration ,
ôc regarde l'autre membre de la diftiii-
âion de cy delTus , touchant la reue-
lation que Dieu nous a donnée de foy
mefme. Mais pour ce qui cft de ces
premiers momens , le Monde n'a peu
fe prefenter aux yeux de l'Homme à
contempler , qu'il ne luy ait ramcntu
que c'eftoit Dieu qui l'auoit crcé au
commencement
Chuestienne. II PartT 17^
commencement , & que par confe-
quent il ne liiy ait prefenté Toccafion
de fe rcflouuetiir de cette inénarrable
Bonté qui luy a donné fon eftre. En*
fin , quelque changement qui foie
arriué tant en Thoi^me qu'en l'vni
uers , il eft toujours refté quantité de
merueilleufement beaux enfeigne-
mens , que 1 Vniuèrs auoit efté fait
pour 1 Homme^^: que l'Homme auoit
elle fait pour Dieu. De forte qu'en-
core qu'il fefuft rendu indigne de te-
nir vne place fi confiderable au Mon-
de 5 que toutes les autres créatures
aboutifl'cnt à luy comme à hnir fin, il
ne deuoit pas laiflcr de reconoiftre de
combien il eftoit obligé à Dieu de ce
qu'il Tauoit formé pour cela. Et quoy
qu'il fe fuft deftourné de fa propre fin,
il ne h deuoit pas méconoiftre pour*
tant, mais tafcherà fe rappeller foy-
mefme de fon égarement , pour ra-
mener Ces penfées Se fes aftions à la
gloire du Créateur , qui en de-^
uoit eftre le centre. Pour ce qui eft:
de Tautre égard auquel il faut confi-
dererla rcuelation que Dieu nous a
M
tyS La MoRALir
donnée de foy-mcfme , la conduite dé
fa Prouidence en la conferuation 6c
au gouuernement du monde , nous a
prefenté trois chofes entr'autres à
contempler attentiuement. La pre-
mière eft la luftice du Créateur , la-
quelle a paru dans la punition du pé-
ché de THomme. Car il eft bien
vray qu'en l'eftat de l'intégrité , la
Raifon pouuoit monter à quelque
connoiflance de cette Vertu de la
Diuinitéjpar le moyen de ce difcours,
que TEftre diuin eftant fouueraine-
nient parfait , il ne pouuoit manquer
aucune vertu à fa conftitution. De
forte qu'où bien il faut exclurre laiu-
ftice du nombre des vertus , ce qui
eft contre tous les fentimens de la
vraye Raifon , ou cette conception
eucloft la vertu de la luftice dansl'e-
ftre de la Diuinité , quand on n*cn
vçrroit aucune trace dans fcs œuures.
De plus , cette dénonciation , aujsitojt
que tu auras mangé de l arbre defendu^tu
tnourras de mort , adiouftoit beaucoup
de poids &: de clarté à ce raifonne-
ment , 6c: donnoit occafion à l'cnten-
dcmenc humain de fe former de cette
propriété en Dieu , vne idée fort bel-
le & fore lumineufe. Neantmoins,
il y a grande différence entre ce que
1 on ne reconnoift que par la force du
ràifonnement , ou tout au plus , par
quelque dénonciation qui confifte en
paroles feulement , 6^ Timprellion
qu'on en reçoit par la veuë &c par
Texperience de la chofe mefme. A ce
mot, Tfcmourras de mort , Adam s'ima-
gina bien quelque chofe de fafcheuxi
Mais de combien eftimés vous que ,
l'image qu'il fe forma de lamortalors^
eftoit foiblc 5 obfcure, &: peu fenfîble
éti (on efprit , au prix de rémotion &:
de l'horreur qu'il conceut , quand
ibvid lecadauredefon fils A bel priuc
de fentiment 5 de mouuemcnt, de ref-
piration ^ &: de vie ? Cet effeft
donc de la luftice de Dieu , & plu-
fleurs autres fembîables , eftant in-
comparablement plus vifs &: plus effi-
(^aces prcfens , que n'en pourroit eftre
ridée qu'on s'en figureroit àTaidc du
Ample difcours, il ne faut pas douter
Aon plus qu'ils n'aycnt Ô£ donné , 6^
M 1
iîo LA Morale
dcu donner vnc beaucoup plus claîré
& plus puiflantc connoifl'ancc de leur
caufe. Et elle a deu encore s'accroi-
Ûvc à proportion de ce que ces eiFeûs
font par fucceflion de temps deuenus
plus terribles ôc plus euidens. Car
quand on a comencé à voir les inon-
dations des riuieres , les débordemens
des mersj les grefles & les infeûes qui
ont ou abattu ou brouftc les ied des
arbres ôc des campagnes ; les maladies
qui font venues comme à bandes; les
efclandres des accidens fortuits j les
defaftres des naufrages; les defolatios
des peftilences ô«: des autres mortali-
tés ; les carnages de la guerre , les
fureurs du fac des villes , & les epou-
uantables maflacres par qui on a de*
peublé des Prouinces toutes entie*
tes 5 Se extermine des nations, il a faU
lu cftre plus fourd ôc plus infenfible
que les rochers , fi Ton n'y a reconnu
la voix de la Colère diuine. Surtout
les horreurs aufquellesles hommes fc
font abandonnés , &: par lefquelles
ils fè font eux mefmes fleftris d*vne in-
famie éternelle , en pailUrdifes , ca
ChrestienneI II. Part.' i8i
iaclulteres , en inceftes , en fodomies ,
en brutalités exécrables , &: qui les
ont raualés au dclTous de la condition
dés plus impudens Sc des plus fales
d'entre tous les animaux, onteftédes
marques fi exprefles de l'Ire de Dieu
furie genre humain , que fi elle auoic
fendu les Cieux , & qu'elle s'en full
monftrée aux hommes en fiDn plus
cpouuantable appareil , elle n'auroic
pasdeu imprimer plus de. frayeur de
îby dans les confciences. Auflî n'y a-
t-il iamais eu nation fi barbare ôc û
éfloignée des fentimens de la Nature
&: de la raifon , en qui il ne foit de-
meuré quelques reftes de ce fentimet^
que la iuftice de Dieu prend ven-
geance des crimes des hommes. Et
quant aux peubles plus polis, &: que
la Raifon a rendus capables de quel-
que forme d^ gouuernement , cette
commune notion a cfté le premier
fondement non feulement de leurs
prétendues Religions , mais mefmes
de leurs Républiques.
La féconde chofe eft que nonob-
ftant ces iugemensde Dieufiordinai-
M 3
hiz LA Morale
res &: fi frequens , il n'a pas laifle d'Vr
fer dVne très- grande &: comme inr-.
croyable patience à l'égard de THom-
me tk: du Monde. Car quant au
Monde , il l'a toujours fouftenu par fa
vertu , il Ta gouuerné par la condui-
te de fa main , &: s'il eft arriué quel-
«que defordre dans les grandes ôc nota-
bles parties defquelles il eft compofé ,
foit par les déluges des eaux , ou par
les conflagrations des villes entières &:
jdes contrées , an par la corruption de
l'air, ou par les trcmblemens de terre,
ou par quelque autre dereiglement
des caufes de la Nature &: des éle-
mens , ily a toujours remédié fifauo-
rablement&fi à propos, qu'après quel-
que demonftration de fon courroux ,
le Monde s'eft incontinent remis dans
y ne çonftitution raifonnable. Et
pour le regard des hommes , foit que
vous ayés égard au premier d'eux
tous , Dieu l'a conferué en vie neqf
cens ans depuis fon péché , foit que
vous confideriés le genre humain Iç-
. quel eft defcêdu de luy,non feulemët
il 3. fouffert qu'il fe fQitprouigqéjmai^
Chrestienne. II. Part? 183
il amanifeftemêt prefidé fur fa propa-
gation 5 &: l'a entretenu en fon eftac
cinquante ou foixante fiecles.v Or
faut-il neceflairement que cette pa-
tience là ait quelque motif, que Dieu
fans doute a laiffé à rechercher à
l'entendement de l'homme. Et les
iuges certes différent quelquesfois
l'exécution de leurs Arrefts^ par quel-
que raifon de prudence politique.
On attend à fupplicier vne femme
cnceinte^quand elle aura produit fon
fruit y parce qu'outre qu'il n'eft pas iu-
fte de le faire périr à caufe du crime
d'autruy , peut-eftre qu'a Tadueniril
fera vtile àla Republique. On dilaye
d*executer vn criminel 5 iufques à ce
qu'il ait efté confronté auec fcs com-
plices 5 ou qu'il ait découuert quel-
que chofe qu'il eft expédient d'ap-
prendre de luy ; parce que la luftice
n'a rien de fi précis en fcs momens , a
l'égard de la puniti5 d'vn particulier ,
qu'elle ne puifle bien pour quelque
têpsle faire céder par difpenfatio à Tv-
tilité du Public. Hors cela^la Loy de
la luftice ne permet pas qu'on remec-
M 4
V84 ^^ Morale
te longtemps l'exécution des Arrcfts
qui portent condamnation de mort,
quai^ul ils sot irreuocables. Et il eft bië
vray que Dieu eft le luge fouuerain
de tout rvniuers , à qui en cette qua-
lité il appartient de punir l'homme &:
le Monde. Et eft bien vray encore
que s'il n'auoit point eu deffein de
releuer Tvn & Tautre de la conda'm-?
nation &c de la calamité dans laquelle
il eft tombé ^ Tarreft de leur ruine à
tous deux eftoit abfôlument irreuo-
cable en fa luftice. Tellement qu'il
pourroitenauoir différé quelque peu
Texecution par des raifons de pru-
dence & de fapience. Mais pour la
remettre à l'égard du premier homme
après neuf ces ans entiers , &: à i'égard
dugenrehumain& de l'Vniuers après
cinquante ou foixante fiecles , quelle
raifon en pourroit-il auoir eue qui
concernaft le bien du Monde en gê-
nerai, qui outre la fagelfe qui l'y peut
auoir induit , n*ait porté des cara61:e-
res bien euidens dVne fingulicre clé-
mence ? Car s'il a laiffé le premier
homme longtemps ^u monde après
Chrestienne il Part. 185'
fon péché , pour prouigner la nature
humaine en fcs defcendans , n'euft-il
pas efté plus expédient d'efteindre en
luy fa race comme vnc femence de
fcorpions , que de la laiffer venir fai-
re &: fouffrir tant de mal au monde ?
Et s'il a conferué tout le genre humain
parce qu'il eftoit gros de quelque po-
Iterité qui apporteroit vn iour de
grands auantages à TVniuers , n'a-ce
pas efté vn effed d'vne fingulierc
bonté, 6c que tous les hommes, s'ils
en auoyent eu la connoifTance , de-
uoyent admirer, que de mettre dans
fes entrailles vn germe fi précieux, de
qued'auoir prefinile temps auquel il
deuoit écjorre ? M^is il y a eu cela de
confiderable en cxtte difpcnfation ,
que les iuges , quand pour des caufès
importantes ils différent vn peu
loin l'exécution de leurs arreils ,
n'y vont pas à reprifes de temps en
temps , fe prenant à punir auiour-
d'huy, & ceffant demain , de puis re-
çommençant,&: ceflant encore. Au^
lieu que Dieu en a vfé tout autre-
ment , lafchant fa main eii tçrriblcs
i8^ LA Morale
iugemcns, puis la refTerrant tout auflï-
toft , &: variant continuellement , de-
puis le commencement du Monde
iufqu à maintenant , la conduite de fa
Prouidence en punitions &: en relaf-
ches.Pratiquequine peut doner autre
occafion à vn criminel finon d'accufer
l'in confiance de fon iuge &: fon iné-
galité , ou bien defoupçonner qu'il a
dcflein de luy pardonnera lafin^fipar
la réitération de ks chaftimens il fe
laifle amener à repentance. Et il eft
bien certain que fouuentesfois les
Payens fe font trouués fort empefchcs
à deuiner les caufes de cette variété
delà conduite de la Diuinité en leur
endroit. Mais enfin pourtant la plus
commune ôc la plus confiante inter-
prétation qu'ils luy ont donnée à eflé
qu'elle les inuitoit à fe repentir ; ce
qu'ils ont témoigné par leurs facrifî-
ces, Se par leurs procefrios,&: par leurs
autres cérémonies relisiieufes. Et
bien que fobiet en foy mefme fem-
femblaft auoir quelque obfcuri té <S<î:
^quelque ambiguité , fî efl-ce que fî
Jeurs entendemens euflcnt efté natu^
Chrestienne. II. Part.^ 187
jrellement moins ténébreux ôc plus
clairuoyans , ils Te fuflent portés à
cette interprétation auec beaucoup
moins de hefitation , &c s'y fuffenc
maintenus auec plus de fermeté &:
de conftance. Enfin, la troifieme
chofe eft , qu'outre la patience donc
Dieua vfé en cet égard, il y a mefmes
témoigné de la libéralité éc de la be^
rieficence. Car le monde fe pouuoic
fort bien conferuer , &: le genrehu-
main fe pouuoit entretenir , quand
Dieu ne leur euft fourni finon bien
écharfement ce qui eftoit abfolument
inecelTaire pour leur fubfiftance. Et
s'il n'y euft point eu d'autres raifons
qui l'eulTent induit à les entretenir ,
fors celles pour lefquelles les iuges
nourrirent les criminels dans les pri-
fons en attendant Theure de leur
exécution , comme on fe contente de
donner du pain 5c de l'eau à ceux cy,
il euft fuffi que Dieu euft donné a
ceux là cela feulement dont ils ne fç
pouuoyent pafter pour fe maintenir
ipn vn eftre fouffreteux , ôc pour me-
pçr yiie yie miferablç ^ lariguiifançc.
ïS8 La Morale
En effeû la raifon le vouloit aînfîi
Car de traitter delicieiifement ô^
fbmptueufeincnt vn homme qu'on
tient les fers aux pieds dans vn ca-
chot, ou de le faire promener dans
vn magnifique palais , en luy en fai-
ïàtit contempler les raretés & les
beautés , en attendant Theure defti-
Tiée pour le mener au gibet ou à Vè^
chaffaut , il femble que ce foit ou fai-
re les chofes à contrefens de la raifon,
ouinfulterau condanmné auec quel-
que efpece de barbarie. Or qui con-
fiderera ce grand monde , Se la mer-
ueille des chofes que Dieu nous y
offre à contempler ; qui regardera les
vfages que nous tirons du Soleil 2>c du
telle des aftrcs des cieuxj qui prendra
garde aux vtilités que nous fournif-
■fent la mer &: les autres elemens ; qui
de là tournera les yeux fur les feruices
que les animaux nous rendent : qui
cftimera comme il faut les richeffes
qui nous viennent des entrailles de la
terre 3 en minéraux , en métaux , en
pierres precieufes 5 en teintures Se en
couleurs j qui fera reflexion fur les
Chrestienne il Par^ i8^
jnedicamens qui fe trouuent dans les
racines , dans les fueillages , &c dans
les femences des plantes , pour oppo-
fer aux maladies aufquellcs nous fom*»
mes fujecs : qui aura égard à tant
d'arts & à tant de belles fciences à la
découuerte defquelles le ne fçay
qu'elle fecrette Prouidencenousin-»
cite , ie ne fçay quelle fauorable inf-
piration de la Diuinité nous affilie ,
pour la commodité de noftre vie,
pour rembelliflement de nos âmes *
&: pour l'ornement mefmcs de nos
édifices & de nos habillcmens j mais
fur tout, qui ruminera bien auec quel-
le fagefle Dieu difpenfe la pluye des
cieux , de la diuerfe température des
faifons , pour nous rendre la terre fé-
conde en vne infinité de fortes de
biens , trouuera que la libéralité de
Dieu y pafle la comprehenfion de
toute noftre intelligence. Et mettes
à part les paffions des hommes , qui
leur corrompent tous ces biens là , ÔJ
qui les engagent dans la fouffrance
d'vne infinité de maux , ôc ne regar-
dés feulement qu'à ia conftitutiou
it^O tA MôRAtE
du monde & de la pkifpartde Ces par-
ties où il nous a donne noftre habita-
tion, 5c vous trouuerés que cette ter-
re efl comme vne efpece de Paradis ^
où Dieu traitteles humains auec vne
merueilleufe indulgence. Or que
peut fignifier tout cela finon que
Dieu eft bon enuers nous quoy que
nous foyons foft mauuais , de que fi
quelquesfois il nous; deftourne du mal
par la terreur de fcs iugemens , it
nous attire ehcôtc incomparablement
plus puiflammerit à l'aimer parles de-
monftrations qu'il nous fait de fa
bonté paternelle ? Eneffed , Tenten-
dement de l'homme efl: naturellement
fort ténébreux , & fon cœur eft fôu-
ucrainement ingrat : 3c neantmoins
Cet àueuglemeiit &: cette ingratitude'
fi'ont pas empefchéles Nations d'ap-
perceuoir cette bonté de la Diuinité ,
ôc de la reconnoiftrc en quelque fa-
çon , par hymnes , par oblations , par
facrifices &c encenfemens , &: pa;r fe-
ftes folemnelles. Toutesfois elles'
ne l'ont fait que tres-nnparfaitcmerït^
5c encore ce qu elles eu ont fait , elles
Chrestienne.^ il Part. jy%
Tont rapporté 6c confacré à de faux
Dieux , ôc l'ont outre cela fouille d' v-
ne infinité d'erreurs de de fuperftitions
prodigieufes. Mais mon intention
n'efl: pas de faire des inuediues con-
tre le mal que les hommes ont com-
mis en cet égard ; c'eft feulement de
rechercher le bien qu'ils y auroyent
deu faire. Ce qui doit eftre le fujet
delà C on (i de rat ion fui uan te.
Gt3 35 IS sta Ifê IS Itl ^ se sK Ifê It? Itl 5tl ' 0« sfê sfé
CONSIDERATION DES
deuoirs dcptetequc les hommesont
deu rendre a Dieu a loccafwn
des chojes précédentes.
LE péché dcThomme n'ayat point
obfcurci la gloire de Dieu , & le
changement qui eft arriué en noftrc
nature, n'ayant du tout rien eclipfé
de la reuelation qu'il nous auoit don-
néedela fienne dans la merueille de
{es ouurages , les mefmes deuoirs auf-
quels nous eftions obliges enuers luy
J5?t ÏÂ Morale
pendant rintegrité de noftreeflre^^
demeurent toujours de meCmc en no-
ftre corruption. Tellement que tout
ce que fa PuifTance infinie , tout ce
que Ta SageflTe inénarrable; , tout ce
que fa Bonté incomprehenfible , re-
queroit autrefois d'admiration , de
refpe£t , d'amour , de deuotion , &:
d'obeïffance, tandis que nous eftions
en cftat de le luy rendre à caufe de
Fexcellente conftitution de nos fa-
cultés y elles Texigent encore mainte-
nant , quoy que noftre deprauation
nous en ait rendus incapables. C'eft
pourquoy ie ne repeteray rien icy de
ce que i'en ay dit au premier volume
de mon ouurage , &: laiiTeray la confi-
deration de tout ce que Dieu nous
auoit reuclé de foy mefme deuant le
péché 5 pour pafTer à la recherche des
deuoirs de pieté aufquels nous fom-
mes obligés par ce qu'il nous a décou-
uert de nouueau dans les vertus de fon
Effence. Et la première cliofe que
i'ay à obferuer eft , que Dieu ayant
chaiTé l'homme de l'Eden , il a auiîî
changé l'économie de fa conduite
cnuers
ChrESTIENNe'. II. PartI 15);
enuers luy en cetcgard , qu'il l'adif-
pcnCé de luy donner des témoignages
de (on obeïlTance &c de fa pieté ea
rabftinence d'aucun des fruits de la
terre. Car Tarbre de fcience de bien é*
de mal n'eftoit que dans le Paradis feu-
lement 5 de forte qu'Adam en eîlanc
forti il n'a plus eu cet obiet deuant (çs
yeux, & n'a point eflé neceflaire qu'il
en donnait connoiffanceàfesdefcen-
dans , fi ce n'eftoit pour les aduertir
que c'eftoit pair cette tranfgreflîon li
qu'il eftoit decheu de fa félicité. Et
s'il Ta fait , comme il eft bien à prefu-^
mer , tant y a que fa pofterité la telle-
ment oublié, que fi Moyfe n'en eiilî:
conferué l'hiftoire dans {q% cents , il
n'en fuft demeuré aucune trace dans
la mémoire des hommes. On peut
alléguer décela cette raifon entre les
autres. Oeft que ce commadement
auoit efté donné à l'home en vn temps
auquel fes appétits eftant parfaite-
ment bien tempérés , il eftoit aife de
les tenir dans le deuoir par la pratique
d'vne chofe légère &: indifférente en
elle mefmes comme le moindre fil de
N
"t94 ï^ Morale
foyefuffita gouuemer la bouche dVn
chenal naturellement docile , &: par-
faitement bien réduit par l'art. Car
l'auidité de fçauoir , &: le defir de la
volupté fenfuelle, eftant, comme i'ay
dit ailleurs , ce qui auoit le plus de
befoin d'eftre régi par la raifon , ÔC
ncantmoins luy eftant parfaitement
foûmisenceteftat d'intégrité ^ il fal-
loit peu de chofe pour les contenir
dans la modération conuenablc. Mais
depuis que ces appétits fe font vne
fois émancipés de deflbus l'empire de
la raifon , ç'ont elle comme des che-
naux féroces , qui ont ietté Pécuyer
par terre , 3c qui fe font abandonnés à
la fougue de leur naturel, à l'endroit
dcfqucls cette épreuue d'obeiffancc
ôc de refped eufl; efté déformais abfo-*
lument inutile. Il a fallu des liens
beaucoup plus forts , & des caueffons
beaucoup plus roides pour les rame-
ner à leur deuoir , & c'eftoit à cela
que Dieu auoit ueftinc la manifefta-
tion de fa luftice. Le premier mou-
uement donques que cette nouuelle
veuelation des vertus diuincs a deu
Chrestienne. il Part^ ipf
produire dans refprit humain, aefté
celuy de la Crainte. Et quand ie dis
la Crainte ;, ie n'entcns pas celle qui
naift de la feule confideration de la
grandeur &: de la magniifîcence ex-
traordinaire d'vn obiet dont Téclat
éblouit les facultés de nos efprits.
Car comme vne clarté trop brillante,,
relie qu'efl: du folcil , nous oblige a
baifler les yeux , 5c met du trouble de
defobfcurité dans les organes de la
veuë; vne cliofe trop éclattante $c
reueftuë de la fplendeùr d'vne trop
haute c\:trop eminente dignité , don-
jie quelque épouuantement & queU
que confufion à nos âmes. Et riiortl-
me, fans doute, eftoit touché de cette
forte de crainte , mefmes en fon inté-
grité, quand il côntemploitlamajeftc
de Dieu attentiucment , encore qu'il
n'euft que toutes fortes de faueurs Sc
de benediftions à en attendre. l'en-
tens par la crainte cette paflîon qui
confiile en Tapprehenfion d'vn mal
à venir, &c qui croift à proportion de
ce que le mal nous paroift grand, ÔC
difficile a euiter. Car quant à ceuîC
N %
i
t^6 La Morale
que l'on fent defia , on ne les crainC
plus ; & pour ceux que Pon preuoit fi
certainement qu il n'y a aucun moyen
d'en échapper , la paflîon qu'ils en-
gendrent dans refprit, ne. s'explique
pas proprement par le mot de crain-
dre. Peut-eilre que quelcun diraicy
que la crainte qui fe produit de la
confideration des effefts de la colère
de Dieu , ne doit pas eftre contée
entre les deuoirs moraux defquels
nous luy fommes obligés , parce qu'il
eft naturel à Miomme de craindre le
mal , autant qu'il eft naturel auxclio-
fes pefantes de defcendre, &: aux lé-
gères de monter ; &c que les Diables
le craignent , en qui pourtant on ne
peut pas dire qu'il y ait aucun bien
moral. Maisà celailn'eft pas malaifé
derefpondre. Autre eft la confide-
ration de la crainte , à la regarder
precifémentenellemefme , &: autre
à la contempler foit dans les caufes
dont elle procède , ou dans les efFefts
qu'elle produit. A la confiderer pre-
cifément elle mefme , elle peut bien
eftre contée entre les chofes pure-
Chkestienne. il PartI 197
ment phyfiques, qui n'ont ny louan-
ge ny blafme foit de bien foit de mal
moral. Et de fait toutes les créatures
qui font douées de quelque connoif-
fance, pour fi petite &: obfcure qu'el-
le foit, fententPémotiondc la crain-
te 5 félon ce qu'elles peuuent auoir de
preffentimêt du mal. De forte que les
vermifTeaux mefmes &: les chenilles fc
retirent &: fe rcflerrent par la peur , à
la moindre idée de mal qui touche
leurfantaifie , quelque imparfaite Sc
tenebreufe qu elle foit en cette forte
d'animaux. Mais fi vous la regardés
dans les caufes d'où elle procède , il y
a vne certaine forte de vacuité de
crainte , s'il faut que ie me férue de
ce terme,laquellc eftmerueilleufemêc
blafmable, eu égard au principe d'où
elle naift. Car l'on ne peut mefprifer
les eifefts de la Colère de Dieu finon
pour l'vne de ces deux chofes : c'eft
qu'où bien on n'en connoift point du
tout la caufe , ou fi on la connoift en
quelque forte , on roidit de propos
délibéré fon efprit alencontre d'elle ,
pourn'cn auoir point de reiîentiment-
N3
Ï98 tA Morale
Or la prcmicre de ces caufcs eft vi".
cieufe , parce qu'on ne peut ignorer-
la Colère de Dieu , qu^on n'ignore
quand & quand fa Prouidence , puis
qu'elle fe manifefte par elle en vne in-
finité de façons. Ec qui peut mécon-.
noiftrela Prouidecede Dieu au gou-
uernemcnt de l'Vniuers , fînon par
vn aueuglement volontaire ? La fé-
conde rcft: encore plus : parce qu'au-
cun ne peut connoiftre la Colère de
Dieu ôc la mefprifer , fi ce n'eft par
vne audace plus que maniaque, ôc
par vn orgueil plus intolérable que
les Fables ne nous reprefentent celuy
des Geans. Que s'il y a du blafme à
lie craindre pas de la façon , il femble
qu'au côtraire il y ait quelque louage
à craindre Tire de Dieu', en ce que
cette paffion prouient de caufes dire-
ftement oppofées. Si vous confide-
ïés la Crainte à i'écrard de Ces efFcds .
comme ils font pareillement non feu-
lement diffcrens , mais mefmes oppo-
fés entr'eux , ils luy communiquent la
îoitage cs: le blafme qui leur font deus,
5f la çolorczic de leur teinture. Caria
Chrestienne. II. Part! 199
crainte qui emporte à Timpatien ce^aii
murmure, au blafpheme^au defefpoir,
ôc qui engloutift celuy qui la fent
dans vne triftefTe irrémédiable , doit
eftre contée entre les vices moraux.
Et la raifon en eft que Dieu ne pre-
fente point de telles demonftrations
de fa Colère aux humains, qu'il ne les
détrempe de quelques témoignages
de fa clémence 3c de fa faueur , qui
doit tempérer Tinquietude de leurs ef*
prits , &: les empefcher de laiiTer de-
uenir leur douleur & leur deftreffe in-
confolable. Mais celle qui induit les
hommes à chercher quelque remède
à leur mal dans la Bonté du Créateur^
cft au nombre des chofes que Ton
appelle biensmoraux; parce que c'eft
chofc bonne en elle mefme, 5c fort
agréable à Dieu, que les hommes re-
connoiilent qu'il eft bénin Se clcmét ,
puis qu'il fe manifefte tel en fa Pro-
uidence. Derechef, la crainte qui
porte les hommes au vice , foit pour
émouffer les pointes Se pour eftoufter
les alarmes dont elle harcelle leurs,
confciences , dans la douceur des vo-
N4
too LA Morale
luptcs ; foit par cette raifon de defer.
poir, qu'il vaut autant fatisfaire en-
tièrement à fes appétits, puis qu'aullî-
bien la vengeance du Ciel eft ineui-
table j ne peut qu'elle ne foit blafma^
ble &: puniflable dcuant Dieu. Parce
qu'il ne reuele fa iuftice aux hommes
fmon pour les deftourner du vice, 6c
non pas pour les y plonger de plus eii
plus; 6«: qu'ils deuroyent recueillir dq
^économie de fa conduite , que puis
qu'il faitfentirfa iilftice auxhommes
pour les ramener du mal , il ne veut
pas qu'ils defefperentabfolument des
effets de fa Clémence &: de fa Bonté,
û véritablement ils s'en deftournent.
loint que quand ce fujet d'efpererne
reluirait point dans les obiets qu'il
leur met 4euant les yeux , toujours ,
puis que c*eft le Vice qui allume fa
Golere ^ &c qui fait qu'il la reuele fi
terriblement, il y auroitdelafureur à
Èenflammerde prqpos délibère , &c à
aggrauer fa propre condamnatfbn ,
parce qu'on penfe la preuoir tout à
fait ineuitablc. Mais la crainte qui
porte les homn^es ^ fç irepeutir ^ ^
Chrestîenne II, Part, loi
quelque chofe de recommandable.
Car il eft bien vray que ceux qui ne fc
repentent du mal moral, fînon parce
qu'il en attire vn phyfique , comme
il arriue a quelques vns d'auoir du re-
gret de leurs débauches, parce qu'el-
les leur ont donné les goûtes , ou
quelque autre telle incommodité ,
n'en font pas meilleurs pour cela.
Mais il arriue quelquesf«is , &: c'eft
rintention de Dieu dans la conduite
de fa Prouidence, qu'à Toccafion du
mal phyfique on reconnoift la laideur
du vice qui l'a produit , d>C qu'en le
conliderant comme vn mal moral, on
commence à auoir de luy quelques
auerfions louables. Or en cet égard la
Crainte peut eftrc placée au rang de
cette nature de biens en la pratique
defquels confîftent nos deuoirs en-
uers Dieu , & de fait l'Ecriture Sain-
te ne fait point de difficulté de l'y
mettre. Si les Payens ont porté la
crainte qu'ils ont eue de la Diuinité
iufques là , & en cas qu'ils la y ayenc
portée , quels ont elle les degrés ,
quelle la pureté oqrimpureçç de leur
fi-oi LA Morale
religion en cet égard , c'efl: chofe
dont ie ne décide pas maintenant :
tant y a qu'il eft certain qu'ils en ont
efl:é touches 5 & quelques vns ont eu
cette opinion que c'efl: elle ^m a fait
la première les Dieux au ?nonde. Mais
il eft pourtant certain auflî que la feu-
le reuelation de la luftice de Dieu ne
fuffitpas pour reftablifl'ement delà
Religion, fî on n'y mefle la confidera-
tion de quelques autres vertus dont il
nous a donné la 'connoiilance en {a
Prouidence. Partant,^ fécond mou-
uemcnt qui a deu fuiure celuy là, eft
Jd creâce & la perfuafion que Dieu eft , \
bon 5 niefmes enuers les mefclians, ^
qu'il ne veut pas vfcr de (a luftice à
toute rigueur , puis qu'il tend à rame-
ner les hommes du mal , & que pour
leur en donner le loifir il vfe d'vne fi
longue 6<: fi infatigable patience. Et
qu'en ce mouuemcnt confifte vn des
deuoirs de l'homme enuers DieUjC*eft
vn^ chofe manifefte. le ne diray
point icy que c'eft vne Vérité , él
que toute telle vérité eft vn àts ob-
Vix.^ de la contemplation ^ 4^ U cou-*
N
Crestienne. II. Part, xoj
noiiTance de Fliomme. Qj^y que
véritablement c'eft chofe qui doit icy
venir en grande confîderation. Car
s'il eft vray , comme les Philofophes
Tont reconnu, que la Nature ait pro-
duit l'homme en grande partie pour
contempler les eftres de F Vniuers , &:
que pour cet efFedelle l'ait fourni do
raifon &C d'intelligence, quel plus no-
ble eftte peut-il cotemplerque Dieu,
5^ en Dieu que peut-il connoiftre fi-
non ce qu'il en a reuelé, èc en ce qu'il
en a reuelé qu'y a-t-il de plus ienfible
à la raifonj&: qui donne de plus clai-
res prennes de foy , que ce fupport de
l'Homme &: du Monde ? le duay feu-
lement que c'eft vne vérité pradique,
comme on a accouftumé de parler ,
c'eft à dire de la fimple connoilTance
de laquelle l'entendement de riioni-
me n'a pas deu fe contenter , mais la
conuertir en adion , &la rapporter à
quelque vfagc. Car Dieu eft en foy
mefme , s''l faut ainfi dire , vn obicc
moral, c'eft à dire,qu'il faut connoiftre
pour l'aimer &: pour l'honorer ; &:
$'iIeftoit goffible de Iç connoiftî.'Cfay
io4 ï-A Morale»
la feule contemplation de fon eflence^
fans le regarder dans rimpreflîon qu'il
a mife de foy dans les œuures de Ces
mains , il faudroit que toute intelli*
gcnce qui le contçmpleroit ainfi ,
fe fentift émouuoir en Ces appé-
tits d'vnc façon conuenable à la na-
ture &: à rexcellence de fon cftre. Et (î
les intelligences feparécs de la matie-
tiere le connoiffent de la façon , il ne
faut pas douter qu'elles ne rapportent
îa connoifl'ance qu elles en ont à quel-
que opération digne de la beauté de
leurs puilTancçs. Mais quant à nous
hommes , qui fommes enueloppés
d'vn corps, nous n'auons aucune con-
noiffance de TEdre de Dieu que par
Vemprainte qu il en a mife dans ks
ouurages , dans lefquels il s'eftmani-
fefté tel qu'il efl: , c*efl: à dire , vn ob-
ier moral ; de forte que le moindre
çaraftere que nous y voyons de Ces
vertus, doit inuiter nos facultés aux
aûions qui font conuenables à ces
vertus là , ôc dignes de nos facultés
|:out enfemble. Or auons nous mon-
ftiç cy-delTus (jue la vertu qui fc té-
Chrestienne. il Part, zof
moigne en cette longue patience
eft fa Bonté, qui par confequent mé-
rite d eftre non connue feulement ^
mais reconnue de nous aucc gratitu-
de. Enfin , le troifiemc mouuement
que cette rcuelation a deu produire
en l'efprit humain , eft de reconnoi-
ftre auec aftion de grâces ce haut
degré de benignitc^quincfe conten-
te pas defupporterles pécheurs en pa-
tience 5 Se d'attendre leur amende-
ment , mais qui les preuicnt de l'a-
bondance de (es benediftions, ^leur
fournit l'occafion d'y auoir recours
auec confiance. Car fi les demonftra*
tions de fa iuftice doiuent donner de
la terreur , & fi la confideration de fa
patience la doit tellement contreba-
lancer qu'elle empefche Fhommc de
fe laifîer emporter au defefpoir , de
que mefmes elle luy donne quelque
inclination à bien effierer de fa Clé-
mence, que ne doit point faire enuers
luy ce grand furcroift de Libéralité,
qui le comble de tant de biens pour
l'mciter à recourir à fon Créateur
auec beaucoup d'affeuraac^ ? Certai-
-Zôë £ A M Q R A I E
nemet Dieu n'a point parlé aux hom^
mes fous cette Difpenfationfnion paK
la voix muette de fcs ôuurages. Mais
i'oferay bien dire cela pourtant, que
cette voix n'a point edé fi obfcureny
fi confufe 5 que l'Entendenient de
riiomme ne Pait deu ouir , &^ adiou-
fter créance au témoignage qu'elle
rendoit , qu i! y auoit accès ouuert en-
uers la Diuinicé , pour tous ceux qui
s'y addrefferoyent aitec confiance ô<5
repentance. Et la pratique de tous
les peuples en eftvneuidëtargumento
Car fans cette commune notion les
hommes n'auroyent iamais ofé leuer
les yeux vers le Ciel , ou y eftendre
leurs mains , pour en implorer Tailî-i
ftance. Et fi dans les horribles ténè-
bres dont, ils ontefté enueloppés, ils
ont pourtant inuiolablement confer-^
ué cette perfuafion, que penfons nous
qu'ils euflentfait s'ils enfilent cuTen-
tendemct àufCi éclairé ou'ils TanovenÊ
rempli d'obfcurité , d'aueuglemcnt^
ôc d'ignorance ?
De là il eft ajfé de recueilKr ce qfue.
(î'ell que les hommes ont deuadjou-*
i
CHRESTÎEKNir II. ParT. 107
ft^r à ce Culte que nous auons dit
ailleurs qu'ils deuoyent rendre à leur
Créateur dans l'intégrité de la Natu-
re. Nous auons defîa veu qu'il deuoit ^
eftrc &: public ôc particulier. Et quanc
au particulier, il nous fuffirade diro
icy qu'il ne diffère en rien du public
finon qu'il fe rend à Dieu par chaque
famille comrne elle eft recueillie en
vne maifon ^ ou par chaque perfonn©
qui fe retire à part en Ton cabinet, ou
qui comment que ce foit donne des
témoignages de Ta pieté félon la di-
uerfité des occurrences. Au lieu que
le public fe rend au milieu des grandes
congrégations, où plufienrs non per-
fonneifeulemetjmais familles mefmes
s'allient enfemble, pour ioindrc leurs
affedions, leurs voix, &:: leurs adions
en mefmes exercices de deuotion. Et
cela emporte necelfairement cette
différence, que le public a fes circuits
déterminés , (es iours affignés preci-
fément, fes heures & fes aflignations
reip-lées , autrement il ne fubfiileroit
pas; le particulier eft plus libre de plus
indéterminé, ^ dépend dauantagc de
to8 La Morale
la rencontre des occafions,&: de la vaf^
rietédescirconftanccs. Le public eft
plus régulier &: plus parfait , parce
qu il eft cftabli fur des reiglemëâ com-
muns , à fobfcruation defquels on eft
obligé par laittorité d'vnefocietc, qui
ordonne 5 pour y vacquer , la ceffa-
tionde toutes autres occupations, ôc
qui retranche autant qu'elle peut les
occafions de diftraÊtiort , en tranfpor-
tant les familles mefmes lors dé leurs
inaifons, ôc les fouftrayant ainfî à leurs
autres foins , afin de fe donner toutes
entières à la pieté : au lieu que le par-^
ticulier eft fujet à diuerfes interrup-
tiôns,qui nailfent malgré qu'on en ait
des neceffités de la vie* Enfin , le
public eft plus efficace &c plus agréa-
ble à Dieu , parce que comme le feu
s*âccroift par l'amas de pliifieurs ti-
fons en vn mefme lieu , la deuotion
s'enflame par l'vnio de plufieurs voix
&: de plufieurs coeurs , qui font vn
plus grand effort enuers le ciel, à pro-
portion de l'ardeur & de la vehemen-
ce de leur zèle. Quant au refte, la
matière en eft toute femblable , le
corps
Chrestienne. ir. Part, lq^
corps &: rcfp.rit y doiuent aller égaler
ment, &: refFct qui s'en produiroit,
s'il eftoit pratiqué comme il faut^
coniîfteroiten benediftions, qui i^nr
droient vn témoignage tres-aireuré
delà bonne volonté du Créateur cnr-
uers les hommes. Or auons nous dit
ailleurs , que le feruice public que
Ton rend à Dieu_,a deux parties prm-
cipales : à fçauoir l'inftrudion en la
connoiirance des vérités que l'on doit
fçauoir , pour exercer la Religion
comme il appartient , &: l'adoration,
où nous reduifons en aébion cette
connoifTance des vérités lefquellcs
nous auons apprifes. Et cela^propoie
ainfi généralement , ell d'vneftablif-
fementfi fixe. & fi naturel, qu'il ne
reçoit point d'autre changement fous
quelque DiCpenfation qu'on foit , fi-
non qu'à mefure que Dieu a reuelé
aux hommes quelque chofe de fùs
vertus qu'ils ne fçauoient point ail-
parauant, cette partie de fon feruice
quiconfifteen Inftrudionadeurece-
uoir de Taccroiflement , &: celle de
l'Adoration fe porter à de nouueaux
O
ziB La Moral S'
mouiicmens^feloil qu'ils ont eftê pro^.
cluics par la nature de ces cortnoiÀan-
ces. A cette inftruftion doncqucs
qui refultoit autrefois de ce qu'il n'y a
cju'vn Dieu, qu'il eft inuifible & im-
înaterielen fon eflencc , qu'il eft itifi'
ny en ks vertus ^ qu'il eft a£tif à mer-
ueille , Se vigilant en fa Prouidénce ,
^u'ileftpuifTant, qu'il eft fage5qu'en^
tiers fa créature parfaitement fainte
il eft bon Se libéral de fes biens plus
qu'on ne fe peut imaginer, &:que par
confequentil eft digne que nous l'ai*-
jnions Se que nous riionorions d©
toutes les puiffances de nos âmes , le^
hommes ont dèu ajouter ces nouuel-
les confiderations; c'eft qu'il eftjufte^
& par confequent vengeur du pe^
ché; c'eft qu'il eft patient enuers les
Î)echeurs , & que par confequent il
eur donne occaliondefe repentir Se
d'cfperer ; c'eft enfin , qu'il les com-
ble de toutes fortes de bienfaits, ce
oqui mérite bien iuftement qu'ils e^
ayent des reflentimens conuenables.
Quant à ladorationy elle ne compre-
noit que deux chofe§ çn Tintegricé
' Chrestibnne. il Part, xi?
âe la Nature. L'vne eft cette admira-
tion en laquelle rentendement de
l'homme a deu auoir TEftre &: les
vertus de la Diuinité, &: dans laquel-
le il a deu fc laifTer engloutir auec vne
foûmifïîon profonde. Carlinfinitédc
Dieu requiert de Tefprit de Thom-
me qu'il fafle toutes fortes d'efforts
pour atteindre à Thonorer à propor-
tion de fa dignité , &: que fe voyant
toujours infiniment au deçà de Te-
ftenduç defon objet, il tafchc pour-^
tant de s'y auancer tellement , qu'il
s'y perde finalement , comme dans
vne mer immenfe. Et la hauteife de
fa Majefté , &:de Tautorité qu'il a fur
lious ^ doit tellement remplir nos
âmes de reuerence &: de refped^^
qu'en nous reconnoiffant en fa pre^
fence comme vn neant^il n'y ait fi bas
degré de foûmiilîon&: d'humilité au^
quel nous ne defcendions , quand
nous nous prefentons deuant fon
trône. L'autre eft , l'aftion de gra^.
ces que nous fommes tenus de luy
rendre pour tant de biens qu'il nou$
^ communiqués ^ & dans quoy nous
O ^.
%X2^ LÀ M O K A L E
deuons témoigner la gratitude qné
nous en auons, tanten nos mouue-
inens intérieurs , fans Tardeur & la
iînccritédefquels toute noftre pietc
n*eft que fard, qu'aux geftes mefmes
de nos corps, &:en la mélodie de nos
Toix, âueclaquelleDieutrouue boa
que nous célébrions fes louanges. Et
CCS deux parties de ladoratiou ont
•deu auoir d'autant plus de lieu dans le
'feruice de Dieu depuis le. péché, que
le changement qu'il a apporté dans
nos objets & en nous, en a redoublé
les caufes. Car quant à nous,plus nos
facultés font corrompues, moins font
elles capables de connoifl:re&: de vé-
nérer rEftrc &: les vertus de Dieu,
comme il faut: &: moins elles en font
Capables , plus grands y doiuent cftre
nos efforts, afin de nous défaire de
cette incapacité, c^ de nous ramener,
s'ileftoit poffible , au point de pour
' uoir,fînon égaler l'infinité denoftrç
objet , ce qui abfolument ne. fe peut^
au moins remplir toute la mefure dç
noftre deuoir , félon la nature de nos
puiifanceso Et derechef ^ plus riQU:>
Chrestienne. il Part." iï$
fommcs corrompus, plus Dieu s'eft-il
éleué au defTus de nous , par le droic
qu'il a acquis de nous punir , &: plus
fommes nous defcendus au defTous de
noftre eftat naturel , en nous aflujet-
tiflanc à la peine. Tellement que no-
ftre humilité deuant Dieu ne vient
pas feulement déformais de ce que
nous nous comparons auec Dieu ,
comme la créature fe compare auec
fon Créateur , mais encore de ce que
nous nous trouuons deuant luy com-
me vn criminel deuant fon luge. Ec
pour ce qui eft des objets que cette
nouuelle Difpenfation nous prefente
à contempler , outre la crainte que l^t
reuelation de la luftice de Dieu doit
produire en nous, la patience dont il
vfe en noftre endroit, &:lesbien-fait5
dont il nous preuient &: novis comble
journellement, doiuent engendrer en
nos coeurs des reflentimens de grati-
tude, &: tirer de nos bouches des té-
moignages de reconnoifTance , d'au-
tant plus vifs, que la bonté, ôc Hndul-
gcnce , &: la condefccndance que
nous auons pour nos ennemis, a quel*
ii4 La Morale
que chofe cVimcomparablement plus
bcait&: plus grand , que n'a la bonne
volonté dont nous embraflbns ceux:
gui nous aiment. De forte que fila-
Ôion de grâces a cftc vn dcuoir de
l'homme enuers Dieu pendant le
ten)ps de l'intégrité, non feulement
il ne l'eft pas moins enl'eftatde cor-
ruption , mais iU'eft encore en quel-
que façon dauantage. Parce que le?
crime de l'ingratitude croift à pro-
portion du bien-fait qu'on a receu ; 8c
que le bien-fait elt jugé plus grand
lors que celuy qui le reçoit en efb
moins digne. Et c'eft pourquoy S*
Paul enfeignant que l'Ire de Dieu ïe-
^oit tout a plein manifejlée du Ciel fur
les Nations , &c voulant montrer que
c'a eftétres-juftement , il enadjouftc
cette raifon : C'eft que Dieu leur
ayant reuclé fa Puiifance éternelle &2
fa Diuinité fi clairement en Ces ouura-
ges, que depuis la création du monde
les hommes n'ont pu s'excufer fut
Icurignorance , faute de reuelation,
ils ne l'ont poiët, glorifié comme Dieu
|>ourtj^nt3 ce qui regarde ceprernie^ç
Chblestienne il Part^ z\j
aflie d'adoration , & ne luy ont point
rendis grâces , ce qui concerne le fé-
cond , qui gift en reconnoifl'ance.
Mais Te (tac auquel nous nous crou-
lions maintenant, & la nature de ces
objets nous oblige à y en ajoufter vn
troifiéme , qui conlîfte en la Prière.
le dis premièrement l'eftat auquel
nous nous trouuons maintenant. Cac
en rintegritc , où nous auions toutes
fortes de biens , non àfouhait certes,
mais auant mefmes que de fouhaiter,
la plénitude de noftre félicité nous
exemptoit delà neceffité de rien de-
mander dauantage. A cette heure ^
Dieu nous fait vne infinité de biens;
mais cela n'empefche pas qtie nous
ne foyons fujcts à vne infinité de
maux, ny mefmes que la jouiflance
des biens que nous polfedons ne foie
pleine d'inftabilité, &: que pour la re-
tenir nous n'ayons befoin des foins
continuels de la Prouidence. Adjou-
ftez à cela que ny les maux que nous
endurons , ny les biens dont nous
joiiilTons en cette vie , ne font pas les
fçuls ny meûnçs les principaux que
nous ayons ou à craindre ou à efpe-i
^cv,&c qu il faut eftre bien brutal pour
ne faire point de reflexion fur les fie*
des à venir , dans lefquels nous de-
uons d'autant plus foigneufemenc
pouruoir à noftre condition , qu'elle
doit eftre perpétuelle. Or quel moyen
d'y pouruoir que par Tinuocation du
Nom de Dieu, qui a feul dans la main
le vray bon-heur auquel nous deuons
afpirer, &: qui feul nous peut garentir
des fouffrances éternelles que nous
auons méritées > le dis auiTi puis
apresj la nature de nos objets. Car en
l'eftat d'intégrité, Dieu ne prefentoic
rien à l'homme qui luy donnaft oc«*
cafion d'efperer , que s*il luy deman-
doit quelque témoignage de fa fa-
ueur, ou quelque communication de
fa béatitude , au delà de ce qu'il en
auoit receujil prendroit Ces prières en
bonne part. Parce que non feulement
il ne luy en auoit rien promis de viue
voix, mais mefmes que la Nature des
çhofeSjà la confiderer attentiuementj,
ne luy permettoit aucunement d*ert
jtUQÎr U moindre penfçe. Au liç^
i
Chrestienne'. II. Part! 117
qu'en la condition dans laquelle nous
fommes prefentement , les biens def-
quels il nous preuient, quoy que nous
foyons Ces ennemis déclarés , renga-
gent neceflairemcnt i nous en faire
encore plus , fi nous nous conucrtif--
fons à luy , & fi nous Ten requérons
auecalîeurance, En effet, tandis que
rhomme a vefcu en intégrité, il eft
certain qu'il n'a point prié^quoy qu'il
fuft Saint à merueilles , &: qu'il n'y
cuft rien entre Dieu &r luy qui luy en
cmpefchaftraccés &: la communica*
tion. Depuis qu'il en eft dccheu ,
joutes les Nations de la terre ont re-
cherché TalTiftance du Ciel par leurs
oraifons , quoy que les hommes fuf-
fent merueilleufement mefchans , 6c
<jue la confi:iencc du pèche , &: la re^
uclation de Tire de Dieu, femblaflcnc
mettre vnc barrière entre luy & eux,
qui arreftoit ôc qui rompoit toute
* communion &: tout commerce. D'oà
donc peut eftre venu cela, finon qu'a-
lors Dieu communiquant la félicite à
l'homme , luy donnoit aflés a enten-
^rç ç^w'û youloit au il $*en çontencaft,
2.1? La MoRALEr
6c qu'il n'auoit rien à efpcrer défor-
mais de luy finon la continuation de
fon bon-heur, s'ilperfeueroit en in-
nocence. Au lieu que depuis la déca-
dence de la Nature, &: le changement
denoftre eftat , Dieu a donné aux
hommes tant de demonftrations de fa
bonne volonté, &c tant d'occafions
de croire qu'il a par deuers foy diuers»
biens, qu'il referue pour ceux qui les
luy demanderont , que malgré leur
ignorance &: leur obftination il les »
contraints de le reconnoiftre. Il y $^
plus ; C'eft que le fouuerain bien d*
rhomme eftant compofé du bien mo-
ral ô^ du bien phyfîque , non feule-
ment il n'a pas demandé à Dieu eii^
Teftat de l'inteo-rite . la continuation,
de ce dernier, parce qu'il deuoit fça-
uoir qu'il dcpendoit abfolument de
fa perfeuerance en l'autre ; mais mef-
mesil ne luy a pas demandé la perfe-
uerance dans le premier , parce qu'il •
eftoit remis à (es facultés naturelles,
ôc que Dieu ne les pouuoit fixer Sc
déterminer inuariablement au bien ,
fans faire quelque chofe au deffus dç
\
Chrestiekne. il Part, ii^
l'ordre de la nature, &: qui pafTaftaii
delà des bornes de fon defTein.A cet-
te heure le fouucrain bien lequel ell
propofé à l'homme, eft bien auffifans
doute compofé de ces deux parties,
&: il ne peut pas eflre autrcment:mais
nous auons deu reconnoiftrc qu*il
faut neceffairement qu'il Toit d' vn or-
dre furnaturel. Sa communication
donqucs , en ce qui eft du bien phy-
lique, vient de caufes fort différentes
de celles qui le nous donnoient en
Fintegrité. Ce qui nous fournit Toc-
cafion déjuger que le moral non plus
ne vient pas des principes de la Na-
ture 5 &: que c'eft à Dieu qu'il faut
auoir recours par prières pour en
auoir la participation. Et de fait ,
quoy que les hommes ayent efté fî
eftrangement corrompus en leurs fa-
cultés, qu'ils ne s'en font gueres bien
apperceus eux-rnefmcs, fi eft-ce que
plufieurs Philofophes , fçauans &C
ignorans , de toutes conditions , ont
eu cette opinion que la vertu venoit
ou en tout,ou au moins en grande par-
|:ie,de Hnfpiratiou du Ciel; &: fi quoi-
azo lA Morale
ques-vns s'en font attribué la gloire
priuatiuemcnt à Dieu, ils, oj;t eu pei-
ne à fc garentir de pafler pour des
monftresdeprefomption. Tellement
que la demande du bon fcns , &: du
bon vfage de la raifon , du confentc-
ment prefque d*eux tous , a deu cftrc
la première ôc la plus eflentiellc parti©
cle leurs prières. Mais quand ils ne
Tauroient pas aduoUé, la nature de la
chofe pourtant , & Tcuidence de la
vérité les obligeoitàle faire. Car noa
feulement il eft certain que la vraye
vertu ne leur pouuoit venir que de
Dieu, mais que Tombre mefme qu'ils
en poifedoient, eftoit en eux vn effet
d'vne particulière Prouidence. Et S,
Paul le nous enfeigne affés , quand il
dit que ce que les Gentils fe font bif-
fés aller à tant d'abominations , cela
eft venu de ce que Dieu , pour les pu-
nir de leur ingratitude &: de leur im-
pieté , les auoit abandonnés à eux-
^ mcfmes. D'où il eft clair , que quand
ils ne s'y laiflbient pas aller, c'cftoic
Dieu qui les retenoit, &C qui par quel-
que fçcret frein de fa Prouidence ar-
Chrestienne. II. Part, zii
Tcftoit la propcnfion qu'ils y'auoicnc
parla corruption de leur nature. Si
donc ils cufTent fait, comme ils de-
uoient, reflexion fur le principe qui
produifoit la vertu en eux , ils euflenc
reconnu certainement que pour en
auoirla continuation & raccroifle-
.ment, il falloit Taller puifer dans la
mcfme fource. Et de plus , il ne leur
cuftpas fallu beaucoup raifoner pour
conclure de ce qu'ils en auoient, que
puifque Dieu auoit efté û bon que
de leur en donner les premiers com-
mcncemens à l'heure qu'ils ne la con-
noiffoient point, il leur en donneroic
aulfi les progrés , fi venant vne fois
à la connoiftre véritablement & à
l'admirer, ils luy en demandoient la
pofielîîon auec autant d'ardeur &c
d'afFedion qu elle en eft digne par fon
excellence.
Or encore que' le chant femblc
mieux conuenir à l'Aftion de grâces
que non pas à la Prière , parce que
c'cft d'ordinaire l'épanouifTementquc
la joye donne aux efprits qui porte
les hojaim,es à chanter ^ ôç que la prier
îit LA Morale
rc cft le plus fouuent accompagnée de
triftefle, d'autanç qu'elle n'eft point
fans fentiment de quelque ncceflîté,
îe ne doute pas neantmoins que la
Nature n*induife'en quelque façon à
chanter^aufli bien dans les afflidions,
qui font le vray temps de prier , qu au
temps auquel la iouiffance des bien-
faits de Dieu nous oblige à célébrer
fes louanges. Et la raifon de cela eft^
que le chant ne procède pas feule-
tnent de Témotion de nos cœurs ,
c'cft auilî luy qui la caufe. Car que la
mélodie des voix 6c de leurs accords
foit capable de donner de la ioye &; de
la trifteffe , delalangueur&: delà vé-
hémence aux affedions^de la timidité
mefme ôc du oourage , félon la diuer-
fîté de leurs tons, c'eft chofe qm fc
comprend aifement par la raifon , de
qui fe confirme par l'expérience.
Quant à rcxperience,il n'y a perfon-
ne qui ne fe fente attrifter par les
chants lugubres , &: réjoîiir par ceux
qui font gais : de les Laccdemoniens
allans au combat au fon des flûtes , &;
çhantans les vers de leur Ppççe Tyr-
CHREStlENNÉ. II.PaRT. 113
tscuSjS'en fcncôicnt animer d'vnc no-
ble ardeur; comme Ton dit qu'à vn
certain fon , Alexandre, en quelque
pofture qu'il fuft, le tranfportoit de
telle façon, qu'il ne fc pouuoit empef-
cher de courir à fa halebardc, La rai-
fon âuffile veut ainfî. Parce que ce
n'eft pas feulement l'Entendemenc
qui gouucrne ces paffions; elles dé-
pendent auflide rimagination, auec
laquelle elles ont vne correfpondan-
ce en quelque force |plus naturelle
xju'aucc l'entendement mefme. Or
cftla Mufique vn des objets qui tou-
chent la Fantaifie le plus vincment,
àL qui font les plus efficacieux à luy
donner desimpreflions, &:àluy faire
conceuoir des idées fort viues & fort
^giiTantès. De forte qu'encore qu'il
n*y ait que de l'harmonie , î&: non de
l'articulation dans les voixjà: que par
confequent l'Entendement ne reçoi-
\ie aucun objet qui l'oblige à vfer de
la domination qu'il a fur les appétits,
la feule imagination pourtant les
cueille ou les endort , les élcuc ou les
abbatj àc leur donne la forme & ta
it4 laMorale
conftitution qu'elle a receuë elle^
mefmc. Que fi auec rémocion que
donne l'imagination , vous venés à
conioindrc celle qui peut procéder
de rintcUed , c'eft à dire , allier en-
fcmblc ladiuitc de la Mufique &c de
fcs accords , auec la fignification des
paroles , alors ce ne font plus de finir
pies mouuemens, ce fi^nt des trans-
ports que nous fentons en nos paf-
fions; ce n'eft plus vne telle quelle
chaleur qui s'amafTe autour de nos
cœurs, ce font de grands embrafe^
mens qui faififlcnt toutes les parties
de nos amcs. La nature donc nous ap-
prend à chan,ter auflî bien en priant
qu'en louant Dieu ; mais elle-mefme
^laRaifonnousenfeignent conioinv
tement , que comme l'eftat de nos cf-
prits eft autre en Taftion de grâces
qu'il n'eft pas en Toraifon , il y doit
auoir quelque différence entre les
tons que nous employons en IVne de
en Fautre. Pour ce qui eft desinftruV
mens de Mufique , il n'eft pas du tout
il clair fi ce que les hommes en ont
.^fédans le feruicediuin.cela eft venq
^' 4^
ChrestienneI II. PartT 2.i|
'de l'inftriiclion de la Nature , telle
que nous la confiderons maintenant*
Car il eft bien certain quenoa feule-
înent on n*en vfoit point, mais mef^
mes qu'on n'en euft point vsé enl'in-»
tegrité , la manufafture des Arts
deuant eftre en cet eftat là également
inconnue & non neccflaire. Mais la
Nature maintenant eft autre qu'elles
xi*eftoit alors , 3c félon que le befoia
s'en eft prefenté , elle nous a portés à
diuerfesinuentions, dont elle ne nous
cuft jamais aduifcs (î nous fuffions de«
meures en noftre origine. C'cftoic
en l'intégrité vne chofe naturelle à*
riiomme, que d'aller tout nu. Parce
que d'vn cofté n'y ayant point de de-
fordre dans fcs facultés , il n'y auoic
tien de honteux dans les organes qui
font deftinés à leurs operatios: &: que
d'autre collé n'y deuant rien auoirde
violent ny d^excefTif dans la confti tu-
tion de l'air , il n'eftoir point befoia
de vcftemcns pour fe défendre de fes
injures. A cette heure c'eft vne chofe
iiaturclle à l'homme que de vouloii^
cftre veftu , parce que le déreigle-
P ^
Vië î A M 0 k A I e7
ment de nos appétits , & la mauuaifô
température des faifons , donne quel-
que chofe d'odieux à Tafpei^:, &: quel-
que cliofe de fafcheux ôc d'uTiportun
au fentiment de nos membres. Ce-
ftoic encore en l'intégrité vne chofe
naturelle à l'homme , que de feeon**-
tenter des fruids des arbres pour fa,
jiourriture5&: de Teau pour fon breu-
liage , parce que leur fdubrité &: Pex-
cellence de leurs qualitez, jointe auec
la parfaitement bonne conftitutioa
de fon eftomach , fuffifoit pour luy
rendre fa vie non commode feule-
ment, mais mefmes delicieufe. A cet-
te heure c'eft vne chofe naturelle que
de defirer d'autres alimens, &c mefmes
d'y employer la chair des animaux,
^ delà faire pafler par quelques pré-
parations à cet effet , d'autant que les
fruits des arbr es ont dégénéré de leur
bonté , ik que la conftitution deno-
ftre eftomach a beaucoup perdu de fa
force. On peutdire pareillement que
quand il auroit efté au commence-
ment naturel à l'homme de fe conten-
ter de fon propre chanc dans les cho-^
Ëhrestfenne. II. PàrtT li'T'
tes où laMufique pourroit auoirqucl''
que vtilicé , ce qu'il s'y fert mainte-
nant des inftnimenshe lailTe pas de
venir d' vn inftinflt de la ISfature. Cat
ileft certain que c*ef1: elle qui infti-
guée par le befoin a induit les hôni-»
mes à la recherche des Arts , &: àlà
conftruûion desinftrumens qui font
neccflaires à les exercer, entre le f-
quels il faut conter ceuxquiferitenc
à la Mufique. Et il eft certain encore
que ce n'eft pas feulement la mélodie
des voix qui émeut, c'eft aufli l'har-
anonie des inftrumens , foit qu'ils fe
touchent de la main , ou qu'ils refon-
Tient fous l'archet, ou qu'on les enfle
& qu'on les entonne de l'haleine*
Car puifque nous auons dit tantoft
que dans la Mufique des voix ilfauc
diftinguerfarticulationdela parole ^
qui porte quelque fens à l'Entende-
ment j d^auec les accords Ôc les accens
de la voix, qu'il n'y a que la feule»
harmonie qui recommande j&: il eft
indubitable que ceux-cy ne laifl'e-
roient pasd'émouuoir,quoy que Tar-
ticulacion ny fuilpas, il faut qu^
V 2,
tl8 LA Mo k A LE
nous difions pareillement que la Mu^
flquc des inftrumcns eft toute feula
capable de donner de l'émotion , puîf
queles accords & Tliarmonie s'yrcn-»
contrent. Teftime donc qu'il eft en-*
core en quelque façon de Tinftru-'
ûion de la Nature de mefler cettQ
forte de mélodie dans le feruicedi-
uin 5 &C que fi l'harmonie de la voi^c
ajoufte quelque degré d'efficace m
l'articulation, celle des inftrumcns en
peut encore ajoufter à ce que la voi?fi
& l'articulation en peuuent auoir en-»
femble.Neantmoins il faut icy adjou-t
fterdeuxcliofes. L'vneeft, quecom-*
me delà neceffitédeshabillemens on
en eft venu à leur ornement , & puis
de leur ornement au luxe; & comma
de la necefficé de fe nourrir de la
chair des animaux on apafTé àl'abon-»
dance , & de l'abondance à lafriandi*
fe&àla fuperfluitc; en cette Mufi-
que des inftrumens il fe faut donner
garde de l'excès , qui confifte en leur
trop grande variété ôc en leur trop
grande magnificence. Car il enarriuo
à peu prés de cela comme des viandes*
Chrestienne II. Part! ii^
tQuand on a grand faim , il faut peu
de faufTes pour les faire trouuer bon-
nes. Quand on n'aTappetit que mé-
diocrement éueillé 5 les apprefts vn
peu foigneufement faits les rendent
plus delicieufes de font qu'on en vfc
ausc plus de contentement. Mais fi on
Ta tant foit peu mouffe & languiflant,
la trop grande abondance des vian-
des rétouffe de leur feul afpeft , ôc
rend les meilleurs feftins defagrea-
bles. Et de mefmes à vne ame en qui
le fentiment de la neceffité , ou celuy
de la libéralité de Dieu, eft vif &: pro-
fond, il faut peu d'aide en ces chofes
extérieures pour Tcxcitcràla pieté.
Si la difpofition qu'elle y a n'eft que
médiocre, elle y peut eftrefortvtile-
mentexcitécparlavoix ôc les inftru-
mens employés auec modération. Si
on s*y laifle aller à l'excès , l'émotion
intérieure del'efprit demeure éteinte
&: accablée fous la trop grande occu-
pation &: agitation des fens externes.
^L'autre chofe cft^qu'ilfaut diftinglier
les diuerfes Difpenfations fous lef-
[uelles Dieu a voulu que les hommes
.P3
Ï30 La Morale
ayêt vêciijafin de leur attribuer ce qliï
leur eil: conuenable. En celle dont je
parlemaintenant , &: qui peut eftre
appelléc la Difpenfation de la Natu-
re y non feulement il n'eft pas mal à
propos , mais mefmes il eft raifonna^
blc d'y déférer aux chofes externes ,
;autant qu'elles font capables d^exci-
ter naturellement les efprits à la pie-
té. Car pour ne rien dire de Teftat au-
quel nous confiderons la faculté ,
comme nous ne luy prefentons point
à côtempler d'autres objets que ceux:
qui fe montrent à nous dans les œu-
tires de la Nature, il femble que la
Kaifon vueille que les aides que nous
luy donnons pour exciter plus puif-
famment la faculté à fes opérations ,
foient naturelles pareillement, de que
ce foit naturellement qu'elles y dé-
ployent leur efficace. En celle fous
laquelle les luifs ont vefcu , &: qu'on
peut appeller la Difpenfation de h
Loy , il y a pu auoirdes raifons (qu(?
nous chercherons &: examinerons en
leur temps ) pourquoy Ton a pu emu
«loyer ces aides là ^ non fculcrnienj
Chrestienne. IÏ. Part, ijr
^ans cette fimplicité qui conuient à
Teftat de la Nature^ mais auec plus
iie variété, &c mefmes plus de magni-
ficence, Carlaconftitution du peu-
ple a qui la Loy a efté donnée , le rc-
queroit ainfi; &:la façon fous laquel-
le Dieu luy prefentoit les objersqui
deuoient Témonuoir à la pieté , y
obligeoit encore je ne fçay comment
dauantage. Parce que toute cette
économie eflant typique, ce quiétoic
£guré par le feruice extérieur de la
Diuinitc , ne pouuoit eftre commo-
dément reprefentc que par quelque
chofe de magnifique &: d'éclattant,
Et quant à la dernière Difpenfation ,
qui eft celle de TEuangile de lefus-
Chrift , elle ne requiert point toute
cette magnificëce qui accompagnoic
le feruice de Dieu fous la Loy, parce
que contenant la chofe mefme que
les types reprefentoient , elle n'a rien
d'allégorique ny de figuré; &: de plus^,
d'autant qu elle eft toute furnaturel-
le,tant eu égard à la conftitution des
facultés, qu'à la reuelation des obiets,
les aides qui concribuent à leur effic.t-
JL52/ I-A Morale
ce &:à Icuradiuitc , y doiuent bcaiC
coup moins tenir de la condition de
la Nature qu'elles n'ont fait fous les
autres. Reftè vne chofe à examiner,
fçauoir fi les facrifices tant eucharilH-
ques qu'expiatoires que Ton a em-
ployés dans le culte diuin prefque par-
lai toutes nations , ont eilédcrinlli^
tution de la Nature. Carc'eft vna
matière dont la Théologie traitte à la
vérité j mais dont on peut auflî dire
quelque chofe dans la Morale. Et
quant aux facrifices que Ton n'a faits
finonà intention de remercier la Di-
iiinité de fes bien-faits,ilfenible quil
y ait moins de péril à affirmer quo
c'eft par vn inftinft de la Nature que
les hommes les ont offerts. La raifoa
en cft qu'il n'y a rien en eux à confide-*
rer que la mort des belles qu'on im*
moloit,&la deftination qu'on en fai^
foit à cet vfaorc, de témoigner ainfi
fa reconnoiffance enuers Dieu. Or
il n*y auoit rien de vicieux dans U
mort des beftcs 5 parce que les ani««
^aux font en la puiflance de Thom-
Chrestienne'^ ir. PartJ 153
41 efté en faliberté de leur ofter la vie
pour les employer à Tes alimens , pour-
quoy n'eult-il pas pu s'en feruirpour
vn plus excellent vfage? Quant à cet-
te confecration par laquelle on les
deftinoit à témoigner fa gratitude à la
Diuinité , à la vérité il femble que les
hommes pouuoient douter ficelaluy
feroit agréable. Ce qui eft afles pour
arrefter toutadle de deuotion, qui ne
peut aucunement plaire à Dieu fi elle
n'eft accompagnée de quelque con-.
fiance qu'il ne la trouuera pas mau^
uaife. Autrement , faire vne chofe
dont on a quelque foupçon que Dieu
ne Tappronuerapas , eft vncarafterc
certain qu'on ne le confidere pas auec
afles de reuerencc, Neantmoins , la
chofe eftant aucunement indifterentc
cnellemeflue, de tuer vne befte , ou
de ne la tuer pas, les hommes Tont
toujours deu confiderer comme telle,
.&par confequentn'eftre pas retenus
de le faire par ce fcrupule de con-^
fcience que de fa nature elle fuft
mauuaife, 3c digne deTauerfion de
l^xeu. Si donc ils fe font détermines
Ij4 ^^ Morale
à la faire , feulement par ce mouue^
ment 5 qu'ayant reccu de la liberalito
de Dieu leurs troupeaux , ils l'ont
voulu reconnoiftre parce moyen là,
en luy en offrant vne partie , il fem^
ble qu*ii n'y arien de criminel en cet
aûe , &: que la Nature mefmc y don-
ne quelque inclination. Mais quant
aux facrificcs propitiatoires, il femblo
qu'il en faille faire vn tout autre ju-
gement. Parce qu'à la vérité , fi les
hommes ont pu témoigner leur gra-
titude par la mort des belles , ils ont
bien pu témoigner par le mefmc
moyen qu'ils fe confeffoient dignes
de mort. Et chacun Cf ait que c'eftoit
là le premier vfage de cette forte de
facrifices. Mais quant à l'expiation^
ils n'ont peu efperer de la faire pac
leurs vidimes , finon eu égard à la
coulpe réelle & véritable par laquelle
la pieté oblige naturellement l'hom-.
me à la fouffrance des effets de la Co-
lère de Dieu 5 ou eu égard à la coulpe
typique &: ceremonielle^par laquelle^
non la nature des chofes^maisrinfti-
tutionde Dieu avoulu quelepechi
Chrestiekne. ir. Part. 135-
bbligcafl: Miomme à quelque chafti-
ment corporel. Or la Nature ne leur
ô peu donner rinftinâ: d'auoir égard à
ce dernier; parce que rinftitutioii
n'en eft venue que de la pure volonté
de Dieu , 8c n'a eu lieu finon entre les
IfLaëlites,& non entre les autres Na-
tions. Et elle n'a pas deu leur donner
rinftin£t d'auoir égard au premier,
parce que lamortd'vn animal n'a rien
de proportionné au démérite du cri-
me de Tliomme. Et de fait 3 les Sages
<i'entre les Payens ont bien reconnu
quelefang des beftes n'eftoit pas ca-
pable d'appaifer la colère de leurs
Dieux, &:onten cela condamné Ter-
ieut ôc la fuperftition des peuples. De
forte quejetrouue bien fondée l'opi-
nion de ceux qui ont eftimé , que fi
les facrijSces propitiatoires dont les
Payens fc fontieruis, ont eu quelque
bon principe , ils font venus du pre-
mier commandement que Dieu eu
auoit donné au commencement , ^
que dans les fiecles fuiuans la cliofe
cil demeurée par tradition , encore
<3u'on ait perdu la fouuenance de
t^6 LA Morale
leur origine. Mais quant aux facriiî-
ces d'hommes viuans qui ont eftc
en vfage en diuerfes Nations, &: mef-
nies entre nos anciens Gaulois , ils
rendent bien témoignage certes que
ceux qui les oifroient ont creu que le
péché eft quelque chofe de grand, dC
parquoy l'homme mérite la mort. C'a
bien mefmes efté vn argument qu'ils
n'ont pas entièrement ignoré que la
juftice de Dieu a quelque chofe de
terrible, & d'inexorable en fa rigueur,
puis qu'ils ont pcnfé que pour les cri-
mes des hommes elle demandoit ne-
cefTairement leur vie. Mais outre que
ce qu'ils en ont creu eftoit encore in-
finiment au dellbus de ce qu'il en fal-
îoit croire , parce qu'elle demandoic
non pas la vie dVn feulement, mais
de tous ; n'ayant point de commande-
ment de Dieu d'en vferainfi, ils n'ont
pu l'entreprendre fans vne damnablc
témérité;; &: n'ayant point de droit
fur la vie de leur prochain,ils n'ont pu
la luy ofter de la façon fans vne hor-
rible barbarie. Mais c'efl: afles par-
le dufcruicc de Dieu. Paflbns à lar
^ Chrestïenne7 il Part^ 237
confideration du refte des vertus dç
rHommc.
ffë 3ë Ifê sfê Ifê itS Ifê JTO ira siS §fê Ifê iti ifê * Ifê 3fê Iti
VES DEVOIRS DE V HOMME
cnuers fes prochains ; ^ première'*
ment k l égard de la commune focie-*^
té qne Us hommes ont enfemhle.
I'Ay dit ailleurs que quand Tliomi
me auroit efté créé pour viure tout
feuljil y a pourtant diuerfes chofes cf-
quelles la naturelle excellence de fon
cftre Tobligeroit à pratiquer la vertu ;
mais que neantmoins le fécond objet
fur lequel il en doit déployer les ope-
rations 5 eft fans doute Thomme fon
femblable. C'eft pourquoy de la
confideration du feruice qu'il doit à
Dieu, mon deflcin m'oblige à pafler
de plein pied à celle des vertus que
nous deuons pratiquer enuers nos
prochains. Or pouuons nous confi-
xlerernos prochains en deux façons ;
c'eft à fçauoir en regardant chacun
d'eux en particulier, félon les diuer-
138 ÎA Morale
fes relations qu'il pciitauoir à nôftrè
éaard ; ou en les regardant tous en
commun &en gênerai, félon la focie-
té qu*ils entretiennent cnfemble. De-
rechef, cette commune focieté qu'ils
^ntentr'eux, peut cftre coiifiderée
dans la Communion d'vne mefme na-
ture & d'vn mefme fan g , ou dans la
participation de mefmes loix politi-
ques. Et je dis premièrement dans la
communion d'vne mefme nature^,
parce que quand nous ne ferions
point tous defcendus dVn mefmei
cftre j & que Dieu nous auroittous
créés vn par vn , comme il eft certain
c]u'il afait les Anges , nous ne laifle-
rions pas d'cftre obligés refpedtiue^
ment à ces deuoirs de charité, dont la
reigle &: la mefure générale eftd'ai-*
mer nos prochains comme nousmef*
mes. Car toujours , d'cù qu'vn autre
iiomme fuft venu , il feroit homme
comme nous 5 &: par confequent di-*
gne de Tamour qu'vne ii excellente
nature mérite* Et les fages ont toû-^
jours eu ccfcntimcnt ^ &: ont appelle
de ce nom d'H^maràré la cendre fl'a
ChrestienneT il PartT 255
ides affeûions que produit en nous la
confideration delà communion dan^?
vn mefme eftre. Ariftoteauoit cette
opinion que le monde eft éternel, non
pour fa durée feulement , dont il ne
p^euoyoit point de fin, mais encore
eu égardàfon commencement^parcc
qu'il ne rcconnoiffoit dans le temps
aucun premier point de fon exiften-
ce. De là s'enfuit qu'il ne rcconnoif-
foit point non plus de confanguinito
Vniuerfelle entre tous les hommes , ck:
qu'il n'euft pas accordé qu'ils fuffenc
venus d'un feul eftre. Et neantmoins»
il eftablit vn droit entre les hommes^
parce qu'ils font tels, &:c'eftlà deifus
quelaplufpart des enfeignemens qu'il
donne pour l'exercice des vertus,fonc
fondés 5 principalement en ce qui
concerne la juftice. Audi dit-on que
donnant l'aumofne à vn mendiant, SC
eftant aduerti que fa libéralité cftoic
fort mal employée, parce que le men-
diant ne valoit rien , il refpondit qu'il
y confideroit , non pas les mœurs ^
mais la nature de l'homme. Mais j'a-
joute aufli la coinnuniou dvn mefm^
54^ ÏA Moral?
fang, parce qu'on ne fçauroit dptô
combien cette confideration , que
tous les hommes font defcendus d'va
mefme tige , doit ajouter de poids
^ de ftabilitc à cet amour que cette
participation d'vn mefme eftre efta*
blit cnrr*eux* Car tout le genre liu*
main doit eftrc confideré comme vue
mefme famille ) dont le premier père
cft à la vérité mort il y a long-temps^
de forte que Pimage qu'il a prouignée
defoydans Ces premiers defccndans^
s'efl: par tant de degrés Se dégénéra*
lions merueilleufement obfcurcie,
mais non effacée tout à fait pourtant*
Si bien qu'il n'y a homme viuant,fut-
iî venu des terres Auftrales, ou de Tf-
fie du lapon , dans le vifage duquel
BOUS ne dénions reconnoiftre quel*
ques traits de celuy du premier perc ,
^qui nedoiue exciter en nous queU
que fentiment de fraternité. En effet,
il eft bien certain que la confanguini-
té laquelle eft entre les luifs , entant
qu'ils font tous defcendus demefmes
Patriarches ^ eft plus étroite que celle
que tous les hommes ontenfcmble ,
parce
Chrestienne II. Part^ 241
parce qu'ils font tous venus d'Adam,
Car autant de générations qu'il y a
entre Adam de lacob , autant y a-t il
de degrés d'éloignement qui nousfe-
parent à proportion dauantage des
Indiens, que les luifs, pour fi éloignés
qu'ils foient, ne font feparés les vns
des autres. Mais pourtant celan'cm-
pefche pas qu'il n'y ait prés de trois
mille cinq cens ans entre la naiffance
de lacob & le temps auquel nous vi-
uons.Et toutefois, parce que lesluifs
fçauent qu'ils font iflus de ce Patriar-
che 5 Se que réciproquement ils ne
doutent pas de leur extraftion^ils con-
feruent encore ce nom de frères en-
tr'eux , & gardent toujours en leurs
cœurs quelques afFeftions fraternel-
les. Et quand le monde dureroit en-
core deux mille ans, qui eft à peu prés
le temps qui a coulé depuis la creatio
du premier homme jufqu'à la naifian-
ce de lacob, ils auroient toujours les
mefmes fentimens & les mefmes affe-
âions, pourueu qu'ils n'oubliafTenc
point l'origine de leur race. Ce qui
monftrc que tadis que l'on a quelque
O .
142' £a Mo raie
certaine connoiflance du commuS
tige dont oncftifTu, on reconnoift
fa parenté , &c que Ton fent quel-
que chofe des mouuemcns que la
confanguinité engendre. Bien cft
vray que les peuples qui ont vefcU
fous la feule Difpenfation de la Na-
ture & de la Prouidence , n'ont
point eu de fi certaine connoif-
fance du commun principe du genre
humain , que les luifs en ont de leur
cxtradion d'Ifraël , &: qu'encore à
cette heure il y a de tres-gràndes na-
tions dans les vues 2>c les autres Indes,
qui ne fçauent du tout rien ny de la
première fouche de leur eftre , ny du
moyen par lequel elles ontefté tranf-
portées au pays où elles habitent
maintenant. Mais je parle icy non dô
ce que les hommes ont fceu de leur
commune origine , mais de ce qu'ils
en ont deu fçauoir , & de ce que la na-
ture mefme des chofes leur en pre-
fente à recueillir de fa contempla-
tion, par le vray difcours de la raifon,
&; par la lumière de Tintelligence.
Or je dis que le difcours de la railbn ^
Chrestienne. il Part^ 24J
fîPhomme en vfoic comme il fautjuy
doit faire trouuer dans la Nature des
cnfeigncmens indubitables que le
Monde a eu commen cernent, &: que la
création du Monde fournit des docu«
mens non moins euidens,que tout le
genre humain s'eft prouigné d'vn feul
homme, & qu*ainfî il y a quelque fra-
ternité entre nous tous. Car fi le
Monde a eu commencement , il faut
que le genre humain en ait euauffi,
puis qu'auant le temps de la créa-
tion de rVniuers il n'y auoit point
de lieu pour fon habitation , ny
pourfouftenirfon exiftence. Et file
genre humain a eu commencement,
puis qu'il eftoit capable de fc proui*
gner par la génération , il eftoit beau-
coup plus conuenable à la fagefle du
Créateur de fuiure cette voyc de fa
propagation qu'vne autre. Parce
qu elle eft plus naturelle, & que nous
voyons que par tout où les caufeis or-
dinaires de la Nature pcuuent arri-
uer. Dieu n'en employé point d'ex-
traordinaires : &: parce encore qu'elle
eftoit plus propre pour engendrer ^
Ï44 ^^ Morale
pour conferuer les fentimens de Ta^
mour&de la chanté entre nous ; ce
qui conuient parfaitement bien aux
inclinations de la nature de Dieu , ôc
à Texcellcnce de la noftrc. Et de fait,
dans la façon de laquelle les familles
fe forment , nous voyons vn exemple
de celle de laquelle fe font première-
ment formes les hameaux: &: dans ceU
le des hameaux, celle qui a donné l'o-
rigine aux villes. D'où il eft aifé de
remonter au peuplement des Prouin-
ces, ôc puis après à celuy des Royau-
mes y ^ enfin à celuy de FVniuers.
Car comme les familles font compo-
fées de plufieurs perfonnesifluës dVn
mefme perc , les hameaux fe font
compofés de plufieurs familles fortics
dVn mefme ayeul , &: les villes fe font
faites de TafTemblage de plufieurs ha-
meaux, comme Ton dit que Tliefeus
recueillit les peuples de TAttiquc
dans Athènes. Tellement que tous
les habitans de la première ville au
commencement n'ont eu qu'vn mef-
me bifayeul , ny les habitans d'vnc
Prouince^ c^ui fc font difperfés par
Chrestienne ir. Par? Ï4f
colonies ôccn diucrfes dations, n'ont
eu qu'vnmefme Patriarche^des reins
duquel ils font defcendus , comme il
fe voiden la nation desIuifs.Et de là
les peuplades partant plus auant, ont
occupé ce qu'on appelle les Royau-
mes, c'eft à dire, de grandes contrées,
telles que font la France ou PEfpa-
gne, la Syrie ou la Mefopotamie, d'où
enfin la race dVn premier homme a
embrafle toute la terre habitable , &:
paflé mefmes dans les régions les plus
éloignées, à trauers les montagnes,
les riuieres,&: les mers. Or outre que
la confîderation de cette confangui-
nité générale , nous doit faire tenir
vniuerfellement tous les hommes
pour nos parens, elle nous fournit en-
core de belIç^Kiftruftions pour di*^
uers deuoirs 4e la vie humaine. Car
comme il eft certain que plus on s'é-
loigne du commun principe de fon
élire , plus cette parenté s^efïace , ôc
plus s'affoiblifTent auffi naturellement
les reffentimens qu'on en a; il eft pa-
reillement hors de doute que plus on
eft proche de la fouche dont on a tiré
%4^ La Morale
fon origine, plus cette confanguinité
cftfenfible, &: plus doiuenteftrc vi-
ues ôt inuiolables les afFedions qui
s'en produifenten nos cœurs. De for-
te que nous deuons beaucoup aimer
noscoufins ifTus de germain, &c nos
coufîns germains encore plus, &: plu5
encore nos frères, à proportion de ce
que l'image de noftre père reluit plus
vifîblément en eux. Là où donc il eft
queftion de chofes qui touchent la
parenté , comme font , ainfiquedic
Ariftotc, les nopces & les funérailles,
S£ s'il y en a encore quelques autres
de cette nature , ceux qui nous font
les plus proches nous y doiuent
eftrc les premiers en confideration.
Et cela ne peut pas receuoir aucune
difficulté entre les fages. Que s'il y
en aquelcune en cette matière , c'eft
areigler les degrés de cette proximi-
té en certaines occurrences fur leC-
quelles les jugemens des hommes font
differens , ou la nature de la chofe
mefme aucunement ambiguë. Car
perfonne ne douce qu'en cet ordre
que je viens de reprcfenccr, les frere^
Chrestienne. il Part. 147
hc tiennent le premier rang, &c les
confins germains après , &: ainfi de
degré en degré dans la mefme ligne.
On ne doute pas non plus que la pa-
renté qui giften cofanguinité,nefoit
plus proche &: plus eftroitc que celle
qui ne confifte qu'en alliance & en af-
finité feulement. Car tout ce que
peut faire Talliance c'eft d'imiter la
confanguinité ; ce qu'aufiî fait elle
très-certainement ; mais tant y a que
les copies ne font iamais à comparera
l'original, & que telles fortes d'imita-
tions ne fçauroient égaler le premier
modelle. La raifon en eft euidente en
ce que dans la confanguinité la nature
eft dans fon propre fiege , au lieu que
ce qu'il y a de naturel dans Taffinitc
vient par communication. D'où re-
fultc que les relations qui nailTent de
la confanguinité font immédiates;
car la nature n'a rien mis , par exem-
ple 5 entre le père &: fils. Mais les
relations qui fe produifent de Taffi-
nitc, font par fentremife de quelque
autre chofe: caria brus, par exemple,
p' eft fille de ce peve là , que par 1 in«
a„4
148 La MoralëT
teruention de fon fils qu'elle aefpou-
fé. Or les deuoirs fuiuent la nature
des relations , Se font , fans aucune
doute , plus cftroits où les relations
font plus conjointes. Mais quelques-
vns ont eftimé qu'ils deuoicnt plus
aimer leurs frères que leurs enfans, dC
ce n'eft pas chofe encore ce femblc
bien nettement décidée , lequel des
deux , du frère ou de l'oncle , doit
eftre eftimé le plus proche dans la
confanguinité. Pour le premier, Plu-
tarque rapporte qu vne femme Per-
fienne, quand on luy demanda pour-
quoy elle aimoit mieux fauuer la vie
à fon frère qu'à fon fils , dit qu elle
pouuoit auoir d'autres enfans , mais
non pas d'autres frères , d'autant que
fon père & fa mère eftoient morts ; ôC
ajoute ce Philofophe, (Ju'e//e refpondit
(dgement. Il parle ainfi fans doute par-
ce qu'il auoit deffein de recomman-
der/W///>///r^i^^r«^&5 dont il compo-*
foit vn Traitté ; car au fonds cette
rai fon là n'eft pas pertinente. Dans les
deuoirs il ne faut pas confiderer fi
flous pofTederons quelque chofe ^ ou
Chresttekne* II. Part! 24^
fi nous ne la pofTederons pas; il y faut
auoir égard feulement à ce quife doit^
tL c'eft pourquoy nous les appelions
de ce beau nom de deuoirs en noftro
langue Françoife. Et ce qui fe doit ,
c'eft ce quiell honnefie^^ bem^^ hom,
en vn mot , qui mérite de la loùango
entre les chofes morales. Si le pereôC
la mère de cette Perfienne cuflenc
cfté encore viuans, &: en eftat d auoir
desenfans, fa raifon n'euft point eu
de lieu , & ainfi elle euft préféré la
conferuation de la vie de fon fils à
celle de fon frère. Or ce qu'il y a do
plus &: de moins dans raffcdion que
nous deuons auoir pour nos frères &:
pour nos cnfans,ne dépend pas de
1 accident de la mort qui furuient à
ceux qui nous ont engendrés , mais
delà dignité de l'objet que nous ai-
mons, & des relations qui Tenuiron*
nent. Autrement, par cette raifon,
jamais vaillant homme n'iroit à la
mort pour la conferuation de fon
pays, jamais bon fujet ne s*y cxpofc-
roit pour pour fauuer la vie à fon
Prince, ^ jamais bon amy ne feroit
2.50 t> K MoHALE
ce que firent Damon & Pythîas , qui
font fi célèbres dans les hiftoires. Car
on peut bien recouurer & des amis j
&: des Rois , &: des chofes qui cqui-
poUent à ce qu'on appelle fon pays j
mais la vie^qui nous cft naturellement
auffi chère que celle d*vn frère , ne fo
peut pas recouurer quand vne fois
on Ta perdue. Si cette queftion fo
decidoit par les mctes à la pluralité
des vofx, contre vne il s*en tfouue-
roit des millions qui feroient d'autre
fentiment, parce qu'elles confiderenc
leurs frères comme ceux qui font for-
tis des mefmes entrailles dont elles
fontaufliifluës; mais elles confiderenc
les leurs comme leurs propres entrail-
les d'elles mefmes 5 pour lefquelles il
n'y en aprefque pas vne qui n'ait au-
tant Se plus de tendreffe que pour foy •
Certainement il n'y a personne qui
puiffe reuoquer en doute que nous
ne dénions plus aimer nos petes Se
nos meres,que nos frères &; nos fœurs.
Et neantmoins nos pères &: nos mères
nous aiment encore beaucoup» plus
<jue nous ne les aimons • Commenç
Chresttenne. II. Part.' ïyi
cîonc eft-ce que la dilcftion fraternel-
le pourroic venir en 'comparaifon do
celle que nous auons pour nos en-
fans ? L'erreur en cela dépend de ce
qu'on ne diftingue pas afles bien Iz
différence qui eft entre la relation du
père à l'enfant, & celle du frerc au frc*
re. Celle dupera a Tenfant eft com-
me de la caufeàTeffet, au lieu que
l'autre eft comme de deux effets pro-
cedans dVnc mefme caufe. Ainfilo
père regarde fon enfant directement
comme fien : les frères ne s'cntre-re-
gardent comme tels finon par refle-
xion fur le commun principe dont ils
partent^Si donc vous comparés la re-
lation qui eft entre deux frères ,auec
celle que deux beaux-freres ont cn-
tr'eux,celle-cy eft plus reculée, com-*
me nous auons déjà dît , &: l'autre eft
proches immédiate. Mais à compa*
rer ce rapport que les frères ont Tvn
à l'autre , auec celuyquicftdupere à
Tenfant, celui-cy eft abfolument im-
médiat &:dire(3: , au lieu que Tautre a
quelque chofe d*entremoyen , parce
<ju*ils ne fe touchent que dans leur
IJi LA Mo RAIE
père. Le pcrc eft donc plus obligé à fa
conferuation de fou enfant , parce
qu'il luy touche de plus prés^que non
pas à celle de fon frère. Or c'eft de
îamour que doit procéder le foin de
la conferuation ; d'où refulte que fon
âffeftiôn enuers fon enfant doit eftro
plus grande. Auffi par le commun
confentement de toutes les nations
raifonnableSj c'eft aux enfans queles
pères laifTent leurs biens par fuccef-
fion, &: cen'cft qu'à leur défaut que
l'hérédité en vient aux frères. Ce que
chacun eftiniant eftre de l'inftitution
de la nature, parce que les pères font
dans leurs enfans par reprefentation ,
il eft clair que la conferuation de nos
enfans nous doit eftre en plus grande
recommandation : car c'eft en la pof-
feflîon du bien que confifte la confer-
uation de la vie. L'autre queftion,
dans laquelle les frères &: les oncles
entrent en comparaifon , pourroit
auoir de la difficulté dauantage. Car il
femble que la relation d'oncle oblige
à plus de refped à caufc de l'inferio-
ricé du neveu^ Sc que l'image de l'au-
CHRESTIEÏrNE. II. PART." Zfj
torité paternelle reluit en quelque
forte plus clairement dans la perfon-
ne de l'oncle qu elle ne fait en celle
du frère. Neantmoins il eft certain
que dans les deuoirs que la confan-
guinité produit , les frères doiuent
cftre préférés aux oncles &? aux ne-
veux, parce que leurs relations font
plus proches '&: plus étroittes. C'eft
dVn mefme principe que les frères
font ifTus immédiatement ; au lieu
que Toncle & le neveu font tellement
defcendus dVn mefme tige , que l'vn
en eft plus éloigné que l'autre d*va
degré, &: qu'au lieu que les deux frè-
res voyent dans le vifage l'vn de
l'autre l'image de leur principe com-
mun, Toncle ne la void dans le vifage
du neveu, le neveu ne la void dans le
vifage de Toncle , finon par Tentre-
mife de celuy qui eft père à Tvn ô^
frère à l'autre feulement. Et dautanc
qu'il eft naturel aux hommes de s'ar-
refter plùtoft à la confidcration des
chofes prochaines , &: qui fe peuuenc
contempler diredement,que de por-
ter la veuë de leurs efpucsfur cdlcs
Ïy4 ^^ MoRALÏ
qui font plus loin , & qui ne fc peu-
lient voir que dans quelque pli ÔC
dans quelque reflcchifTenient, l'oncle
n'aime pas tant fon neveu parce qu'ils
font defcendus d'vn mefme eftoc,
que parce qu'il aime fon frère, lequel
il void reuiure en celuy qu'il a engen-
dré 5 &: dans TafFedion que le neveu a
pour fon oncle, il ne confîdere pas
tant leur commune extra<3:ion de
l'ayeul dont ils font fortis, que la rela-
tion immédiate de frères que fon on-*
clc &: fon père auoicnt enfemble.
Auflî , par le confentement de toutes
les plus fages nations , les frères font
préférés aux oncles en ce qui eft des
fucceffions ; comme fi la nature nous
apprenoit que la conferuation des
frères nous doit eftre en plus grande
recommendation que non pas celle
àes oncles. Et quant à ce qui eft du
refpeft 5 il eft vray que la relation
d'oncle nous oblige en cet égard à
quelque chofe de plus que ne fait
celle de frère. De quoyl'on peutren«
dredeux raifons. LVne eft, que le
refpe£t de frère à frère eft réciproque
Chrestienne. II. Part, lyj
à peu prés en pareil degré , parce que
Timage du pcre dont ils font ifTus ,
paroift également en eux. Au lieu
qu'entre l'oncle &le neveu il n'en va
pas de mcfme ; parce que fi le neveu
void dans la perfonn e de fon on cle Ti-
tnage de fon ayeul emprainte immé-
diatement , l'ayeul ne void l'imagé
de fon perc en la perfonne de fon ne-
veu, fmon moins viae &: plus effacée
à caufe de Tcloignement d' vn degré :
ce qui laluy rend à proportion moins
confiderable. Tellement qu'en céc
égard le neveu eft de beaucoup infé-
rieur , là où les frères femblent cftrc
dans vne relation tout à fait égale. Et
file neveu void en fon oncle quelque
reffemblancc de fon propre père, qui
luy en remette l'idée deuant les
yeux , il la y void toute entière dc
ians aucune altération ; ce qui excite
en fon ame quelque reffemblancc de
ces refpcfts qu il auoit quand il re-
gardoit ceux qui luy ont donné fon
cftre. Mais fi les oncles voyent l'ima-
ge de leurs frères en la perfonne de
leurs neveux, c'cft l'image de leurs
aj? ÏA MôRAIE:
frères feulement , qui ne produit pas
tout à fait les mefmes fentimens de
refpeâ:, que produit la confideration
des pères. L'autre eft Tinegalitc de
laage , qui donne de la vénération
mefmes à ceux entre qui il n'y a point
de confanguinité, & qui fait que les
vieillards font fouuent appelles de ce
nom de pères. Et de fait, quelque
égalité que les frères , entant que frè-
res, ayententr*eux, fieft-ce queles
aifnés , qui précèdent les autres de
bien loin en Tordre de la naiflance ,
les précèdent aufli à proportion en
dignité. £t bien que comme frères
ils fe doiuent entr'aimer également,
Se que mefmes le rcfped qu ils s'entre-
doiuent à caufe qu'ils portent égale-
ment rimage du père dont ils font
iflus, doiuc eftre tout à fait pareil , fi
.cft-ce que celuy que l'auantage de
l'aage produit , met quelquesfois
prefque autant d'inégalité entr'eux,
que celle qui eft de Tenfant au père.
Jvlais cela n'empefche pas que, com-
me je Tay montré cy-deiTus , la rela-
tion de loncle au neveu ne foit plus
éloiç^uce
Chre^tiëï^ne. ÎI ParT' i^y^
èlàignée dans la coiifanguinité , que
celle que les fieres ont encr'eux ; ny
que par confeqiient raffeftion qui
s'en produit j ne doiuc auoir quelque
chofe déplus vif ^ de plus inuiolable,
«& déplus tendre.
Quant à ce qui cft de là Gommii*
liion que les hommes ont en mefme
police^clle fcmble eftre bien difFcren-
^te de celle qui confîlte en leur con^
fanguinité. Car premièrement ceiU
de la confanguinitc eft vniuerfelle ,
parce que tous les hommes font def-
cendus d'vn mefme père, &: ohtefté
créés dVn mefme fang , au lieu que
toutes les polices du monde font fe*
parées 5 6c qu'il n'y à point entre les
hommes de fouueràin Magiftrat ^
dont tous les Eftats &c toutes les Re*
publiques de la terre dépendent com-
me d'vn principe commun . De plus ^
ks deuoirsquinaiflent.de la confan^
guinité font purement naturels , Se
ont leurs raifons déterminées d'vné
mefme façon par tout j les pères &: les
enfaas , les oncles &c les neveux , lc%
frères èC les couûnSj ^ gcnevalcmeul
"' R
TyS LÀ Morale
tous ceux qui ont entr'eux quelque
proximité éc quelque liaifon par le
làng, rayant également étroitte en
koutes nations , fans que la diuerfîte
<les lieux en mette entre leurs rela-
tions, ny par confequent entre les de-
noirs qui naturellement en refultend
Mais quant aux deuoirs qui naiffent
de la comuni5 politique, parce qu'ils
procèdent de la conftitution des loix,
^quelesloix qui règlent les polices
Befont pas de me fine façon en tous
lieux 5 il faut auilî necelTairemcnc
qu'ils foient difTemblables. Garilefh
bien vray que les fagcs Legiflateurs
conforment leurs loix autant qu'il fo
peut à celles de la Nature, &: que
leur principal but deuant eftre de
former les hommes à la vertu , ils ne
c[oiuent,sûl eftpoffible, ny défendre
ce que la Nature permet, ny permet-
tre ce qu elle défend , en ce qui re-
garde les chofes morales. Mais le
changement que le péché a apporté
aux affaires du monde, eft tel, qu'il y a
fallu eltablir des loix , &: par elles
ÀQS relations^ qui a'auoyeatpomtd^
CHRESTlENNEr IL Part. IJ^
ïicu auant le péché , &: qui, quoy qu(3
rihftiturion de la Nature en fa prc-
miere intégrité n'y ait point de part ,
fontpourtant inuiolables. Telle eft,
par exemple , celle qui eft entre les
uiaiftres & les valets , entre les fouue-
rains Magiftrars&les fujets , ô^s'il y
çn a quelqu autre femblable. Enfin,
la neccilité des chofes humaines eft
telle 5 que dans l'eftabliflement des
polices non feulement il a fallu allef
bien loin au delà des inftitutions de
la Nature , mais mefmes y côntreiie-
ïiir5& faire céder la majefté du droit
naturel à celle du politique. Car il eft,
pour exemple , fans aucune doute ,
que dans la comparaifon des deux
fexes, l'auantage de la nobleffe , du
courage, & de la prudence, eft du
cofté du mafculin, & qu'à cette occa-
fion, à fuiure exaftement la Nature,
Tautorité du gouuernement luy ap-
partient plutoft qu'à l'autre entoure
forte de focieté. Et neantmoins nous
voyons quelques polices eftablies de
telle fiçon, quelapuiffance fouuerai-
ne y eft entre les mains d' vne femme :
2.^0 LA Morale >riL/
ce qui oblige les hommes à certains
deuoirs aufquels ils ne feroient nulle-
ment fujets autrement. Neantmoins
deux chofes font icyfouuerainemenc
à confiderer. L'vnc eft , qu'encore
qu il n'y ait aucun fouueram magi-
ftrat entre les hommes , à qui toutes
les polices du monde fe rapportent
comme à leur centre , fi cft-ce que
Dieu eH le Roy des Roy s , ^ le Seigneur
des Seigneurs. Ce que l'Ecriture faintc
ne dit pas feulement parce que les
Rois&: les Potentats de la terre font
infiniment inférieurs en dignité au
créateur de l'Vniuers , comme en
chaque empire les gouuerncurs des
Prouinces , &: les magiftrats fubalter-
nes font inférieurs au Souuerain;
mais encore , parce que comme elFe-
âiuemcnt le Souuerain en chaque
Eftat gouuerne par {es Lieutenans ,
de forte que plufieurs Prouinces ne
font finon vn mefme Royaume , dont
toutes les parties fe rallient en la per-
fonne &: en fautorité d'vn mefme
Roy : Dieu gouuerne effediuement
par les Rois ^ pai les autres ^Quuc;;
Chrestienne. II. Part? 2?i
rains Magiftrats , comme par fcs
Lieutenans en tout le Monde , telle-
ment que la terre habitable n'efl
qu'vn Empire, dont toutes les parties
&: toutes les focietés s'vnifTent cn-
femble fous l'autorité du Créateur.
Comme donques quand vn Angeuin
va en Bourgogne, il faut qu'il s'acco-
mode aux Couftumes de cette Pro-
uince là , parce qu'encore qu*elle$
foient fort différentes de celles d'An-
jou,fi eft- ce qu'elles y font fouftenuës
de l'autorité du Roy, duquel l'Ange-
uin eft fujet, en quelque Prou in ce de
la France qu'il fe trouue ; quand vn
François va en Allemagne , il eft
obligé de s'affujettir aux Loix du
pays, parce qu'encore qu'elles foient
différentes de celles de France , fi eft-
ce qu'elles font appuyées de l'autorité
de Dieu, à qui nous deuonsobeïffan-
ce en quelque endroit de la terre que
nous nous rencontrions. Car c'eftpar
luy que les puiffances fouueraines
font en eftat ; & par confequent c'eft
de luy que leurs conftitutions, quand
eiles ne contiennent rien qui choque
^ëi LA Morale
fonferuice&la Vertu, tirent leur ma^
jefté &: leur force. L'autre cliofc eft,
qu'encore que les droidts delà Police
contrarient quelquesfois à ceux de la
Nature en certain égard , ils ne laif-
fent pas d'eftreen quelque forte con-
formes à la Nature en vn autre. 11 eft
du droit de la Nature que le fexo
iRafculin ait vn confiderable degré
d'autorité fur le féminin ; mais il eft
du droit de la Nature aufllî qu'il y aie
vn certain ordre en la focieté , qui
quand il eft vne fois bien eftabli , de-
meure facré Se inuiolable. Car c'eft
vne inclination naturelle qui conjoint
les hommes en certaines focietés ^
bien que la force &: la façon de ces fo-
cietés là ait aucunesfois quelque cho-
fe qui choque les inftitutions de la
Nature. Mais il eft raifonnable que
(es inftitutions particulières cèdent
aux plus générales, &c comme dans la
phyfique,les chofes pefantcs vôt con-
trempnt,& les légères defcencjent en
bas, pour fatisfaire à cet ordre de tout
rVniuers , que pour fa conferuatioi^
fes parties fe tiennent vnies s dans i^
Chrestienne. il Part! lij
focieté des hommes il faut que les re-
lations particulières fouffrent quel-
quesfois quelque peruertiflement ,
afin de faire régner cette générale
eonftitution, que leurfpcieté, & Tor-
dre par lequel elle fe maintient, fe
conferucnt inuiolablement , quand
vne fois ils ont pris vne légitime for-
me. Et de là rcfultent quantité de
chofes dans lefquelles les hommes
ont de belles reigles de leurs actions.
La première eft , que tout homme de
bien &c d'honneur aime la forme de
gouuernement qu'il void eftablie en
fon pays , &: s'interefTe en fa confer-
uation , félon qu'il s'y trouue obligé
par les conjonftures des temps , & par
les occurrences des chofes. Car fi les
puiffances fouueraines font de finfti-
tution de Dieu , comme fa Parole le
nous apprend , la confciencc nous
obligea reuerer les chofes qu'il a efta-
blies^ ôc à les maintenir entant qu'en
nous eft. Et fi c'eft de la manuten-
tion de l'ordre public que dépend la
<K)nferuation de la focieté , comme
^expérience le monftrc ; qui fouffre
R 4
iéf4 LA Morale
la perturbation de l'ordre quand illa
pcutempefcher, abandonne la focie-
té, &: par mcfme moyen il renonce à
l'humanité, d'où rinclinationàlafo-
cieté germe. Ne feruirbit icy rien de
dire qu'il y a des formes de gouuerne-
ment qui font plus excellentes que les
autres , de que toute ame genereufe,
&; qui a du zele^our le bien public,
doit tafcher d^introduTre dans la fo-
cieté dont il fait part , la forme de
gouuerner la plus belle & la plus vti-
le. Car premièrement, toutes les for--
Pies de police qui font au monde, foie
pures &^ fimples , comme on parle,
îbit mixtes & tempérées, comme elles
le font pour la plufpart, font fujettes
^quelques inconueniens; non peut-?*
cftre à caufe d'elles mefmcs, niais pac
Je vice de Tefprit de rhomme , qui
abufe de toutes ehofes, & plus encore
peut-eftre de celles qui font plus ex-
cellentes , que de celles qui le font
moins. Tellement que tout bien con-
lîdcré, il feroit malaifé de décider la-
quelle eft la plus auantageufe , parce
me celles (juisot les plus aç)ble§ & Içs
Chrestienne. II. Part. itÇ^
meilleures, font peuc-eftreplusfujec-
tes à corruption , & qu'au contraire,
celles qui ne femblent pas fi fujettes
à dégénérer , ont moins de bonté ôi^
d'vtilitéen elles. Déplus, il eft cer-
tain qu'il n'y a point de forme de gou-
uernement fi abfoluoîent bonne en
elle-mefme , qu'elle foit propre pour
le génie de toutes fortes de nations,
La Monarchie eft meilleure pourvu ^
peuple , TAriftocratie pour vn autre,
&: vn autre fe peut mieux gouuerner
luy-mefme par fcs propres loix. Et ce
qui paroiftra plus eftrange ^ ^ qui
neantmolns eft tres-vray , vn mefme
peuple a quelqucsfois befoin de chan-
ger d'efpece de domination , félon
que fcs affaires ou (es inclinations
changent. Car les Romains, qui pour
quelque temps fe crouuerent bien de
la domination des Rois, ^ qui depuis
ayant pafle par diuerfes variations, re-
duifirentleur Eftat à la forme Démo-
cratique, tempérée en quelque façon
de l'autorité du Sénat , retournèrent
enfin à ce pomt qu'ils eurent befoin
^§ finipçreyvs 5 dç qui la puiif^nce
l66 LA îvl O RALE
cftoit Royale. Puis donc que cç^ cho-
ies là r/arriuent pas fortuitement , &:
que c'eft dVne fpeciale Prouidenco
que dépendent tous ces eftablifle-
lîiens, il eft du deuoir d'vn homme
iie bien deprefumer que la domina-
tion fous laquelle il vit , fi elle n'eft la
meilleure en elle mefme , à les com-
parer prccifément , eft neantmoins la
plus propre pour la nation à laquelle
Dieu Ta donnée. Tellement que ce-
celuy qui entreprend de la renucrfer,
non feulement fe rend coupable d'vn
attentat contre Tautorité de Dieu,
mais commet vne imprudence contre
fon pays , &: contre le bien du peuple
dont il il fait partie. Mais quand il y
auroit quelque vice côfiderable dans
le gouuernenientderEftat, & quand
ilferoitauiTi certain comme il eft or-
dinairement douteux, qu vne autre
forme de Republique conuicndroit
mieux à telle ou telle nation, que non
pas celle qui de longue-main y eft
eftablie , vn homme de bien ne de-
uroir pas laiil'cr pourtant de s'oppofer
au changement, à caufe des defordre^
^ i
Chrf.stiénne. II. Part, z^y
^ue telles cntreprifes prodnifenr.
Qiielque incommodité qui le remar-
que dans la forme du gouuernemenc
d'vn Ellat, ncantmoîns, parce que
c'efl: vn eftablifîement de Dieu, il
faut vne vocation particulière de fa
part pour le ruiner , &: pour ea
mettre vn autre en fa place. Et fans vn
commandement exprés du Ciel , ou
c^uelqucs mouuemens extraordinaires
il héroïques , qui equipollent à Tau-
torité d'vn commandement exprès,
vn attentat de cette nature n'eft ja-
mais fans crime. le diray encore quel-
que ciiofe de plus.- Qiielque cor-
ruption que Ton voye , non dans la
première forme d'vn Eftat, mais dans
ion adminiftration, il n'eft pas permis
niefmes d'entreprendre de le refor-
mer, &; de le ramener à fes principes ,
fans y auoir vocation; principalem.enc
fi on y employé les voyes de fait , ^
les clîofes dont l'vfage n'appartienc
finon à la puilfance fouuerame. Cac
il eft incomparablement moins vi-
cieux que ceux à qui Dieu a mis le
louucrain poiiuoir en la main , ea
2.^8 La Morale
abufcnten quelque façon , que non
pas que ceux à qui il ne l'a pas com-
mis, s'ingèrent de leur mouuement,
fous quelque prétexte que ce foit , à
fe l'attribuer eux-mefmcs. Mais ce
u'eftpas à cela que je veux mainte-
nant m'arrefter. le diray feulement
que CCS changemens ne fe faifans ja-
mais fans guerres, foit eftrangeres»
foit inteftines, ny par confequent fans
de grandes confufions, &c fans grande
cffufion de fang , il feroit fouuent
beaucoup plus expédient d'endurer
quelque incommodité que ce fuft,
que d'y vouloir remédier par des
moyens fi violens , ôc qui mettent
l'Eftat entier en péril eminent de rui-
ne. C'eft à faire aux Empiriques dc
aux Charlatans, d'entreprendre la cu-
re des maladies inueterées , &: qui ont
quelque racine dans le tempérament
naturel du paient, par des médecines
corrofiues , &: qui donnent des con-
vulfions. Les fa?,es &c entendus Me-
decinsfe contentent de remèdes pal-
liatifs , &c de diminuer autant qu'ils
peuueut la vigueur du mal ^ de fes
Chrestiennê il Part^ 2.6^9
{ymptomes, afin que le malade &: luy
puiflent fubfifter enfemble long--
temps. Quant à la caufe mefoie qui le
produit, ils aiment mieux la remettre
àlaProuidence de Dieu &:à la Natu-
re y qui font quelquesfois des mi-
racles là où on en attend le moins.
Bieneft vray que les anciens ont mis
entre les aûions dicrnes de o;randc
louange , les entreprifes qui le font
faites contre les tyrans. La deliurancc
d'Athènes de dcfTous la domination
des Trente 5 celle de Thcbes &c du
chafteau de la Cadmée ; le meurtre
de Iules Cefar , &: quelques autres
chofes femblables , fî on en croid dC
Philofophcs5&: Poètes, &: Hiftoriens,
& Orateurs , ont efté non feulement
dignes d'vne recommandation im-
mortelle, mais mefmes d'eftrc propo-
féescn exemple à tous les fiecles fui-
iians. Mais c'eft chofe ncanrmoins en
laquelle il eft aifé de fe tromper , à
qui n'y apporte les diftindions & les
circonfpedions conuenables. Autre
eft la tyrannie qui confifte en Tabus
d/yne puillancc légitime ; ^ autre
'vLjo t A Morale
celle qui gift en rviurpation d'vhé
puiflaiice illcgitime , & que de droit
on n'a du tout pouit. De celle là fe
doit entendre ce que i'ay ditcy-def-
fus, quil n'y a que ceux qui y ont
vne jufte &: autentique vocation de la
part de Dieu , qui foient fondés à la
réprimer par la voye de la violence.
Mais de cellc-cy la condition eft ex-
trêmement différence. Car le tyran
ii'eftantrien quVn homme piiué,cn
qui Dieu ny le Public n'ont point
mis le caractère de fouuerain , celuy
qui s'oppofe à fon vfurpation^defencl
feulement fa liberté qu'on luy veut
rauir injuftement ; chofeen laquelle
il eft jufques là naturellement aurtî
bien fondé , qu'à fe garentirs'il peut
de la confpirationdes brigands , qui
I attendent en quelque palîage. le dis
expreiîcment , jufques là : car enfin ,
il le defiein d vn vfurpateur reuilîc , il
en faut faire auec le temps vn tout au*-
rre jugement qu'on ne fait d'vn bri-^
gandagc. Parce que dans le brigan-
dagCjiion feulement Taélion de celuy
qui Tcxcrcç eft vicieufe ^ maisauffi k
Chrestiïnke. ïL PartT 'iy%
chofe mefme , qui tend à Textindjon
de toute juftice, &c à i'abolition de la
focicté. De forte que nul con^ntC"
prient de volonté , nulle interpofition
de ferment^ nulle fucceiïiô de temps,
ne la peut jamais rendre légitime.
Au lieu qu'en l'affaire dVn vfurpa-
teur , qui empiète la feigneurie fur
yne ville auparauant libre, il n'y a que
Tadion feule injufte, la chofe en elle-
iTiefme , qui eft d'eftablir vne certai-
ne forme d'Eftat fous la domination
d'vn feul , tient vne belle place entre
les Puiffances fuperieures qui font de
l'ordonnance de Dieu,^ quiferuent
à laconferuation de la focieté d'entre
les hommes. Tellement que quand
vne fois la chofe eft eftablie par le
fuccés de la victoire 5 &: que le con-
fentement des vaincus , & le ferment
defideUtéy font interuenus, le vice
de l'aftion demeure englouti dans la
bonté de la chofe mefme. Sur tout
quand elle a pailc de rvfurpateur à
fcs fuccelfeLirs fans aucune interrup-
tion, 6c qu'elle a efté confirmée par
quelque intcrualle alTés coafidcvablv
iyi La Morale'
de tempSjCenx qui y tiennent lieu de
fujets n'ont pas mefme Tappàrence de
droit de fereftablir dans la liberté de
leurs ancefttes. Autrement fi en telles
chofes la prefcription n^auoitlieu, on
ne verroit autre chofe que foûleue-
mens &: feditions,&: n'y auroit jamais
rien d'afleuré dans Teftat des chofes
du Monde. Or pour continuer dan$
la recherche des leçons qu'on peut
tirer de ces cofiderations pour la con-
duite de la vie, ce refped à l'ordre pu-
blic Se à rinftitution de Dieu va fî
auant , qu'il n eft pas permis à vn
vrayement homme de bien de fe de-*
fendre de l'outrage qu'il en reçoit^au-
tremenr que par la patience. Ce que
Socrate , &: Ariftide , &c Phocion^ 6^
Themiftocles, &c Camillus, &: Metcl-
lus, &:Ciceron3 &: quelques autres
illuftres Grecs & Romaiûs, ont ratifié
par leur exemple. Car quelque mau-
liais Ci aitcement qu'ils ayent receu de
leurs concitoyens , les vus en ayant
elle bannis , &: les autres priués de la
vie , ils n'en ont pourtant jamais eu
de nuuuais reflentaneut i, ou s'ils en
Chrestiennê il Par? ïtj
l'ont eu quelcun , il * uè les a au
iiioins jamais emportes jufques à
prendre les armes contre leur patrie*
Et la raifon de cela eft , qu'encore
que la Nature nous autorife à nous
<lefendre d'vn particulier, &: mefnves
-jufques à luy ofter la vie pour nous
rconferuer, la Raifon pourtant ne nous
ipermet pas d'en vfer demefme cotre
le Public. Cardas vn particulièr^nous
iic confiderons rien flnon foneftre,
.auquel le noftre eftant égal en toute
autre chofe, il eft en cela préférable à
noftre égard, qu il nous eft beaucoup
plus proche comme eftant à nous.
Au lieu que dans l'ordre public, nous
confiderons en noftre prochain , ou-
tre Teftre , la dignité , & le caraftere
de fuperieur, qui d'autant qu'il eft de
Dieu , doit preualoir en noftre efprit
par deflus cette cofideration , que nô-
tre eftrc nous appartiét. De forte qu'e-
ftantcgal à mon fouuerain en ce quî
eftdel'eftimation de Teftre mefme ,
parce qu'il n'eft tien qu'vn homme
non pkis que moy , &c mon eftre me
deuanteftie en^juelque particuliers
S
^74 ^^ Morale
confideration par deirusle fien, parce
qu'il eft à moy ; le fien pourtant le doit
infiniment emporter à la balance de
moneftime par cette raifon , qu'il eft
fouuerain , & que je fuis fujet , dC
qu'en luy reluit vn rayon delà Diui-
nitc 5 dont le refpeûmedoiteftre in-
uiolable. Et de plus , dans mon eftrc
n'eft contenu que Tintereft d'vn
homme feulement : au lieu que dans
les p.erfonnes où refidc l'autorité de
Tordre public , eft contenu l'intereft
de TEftat &: de la Republique toute
entière. Or comme dans Teleélion
des maux , il faut toujours, qui peut,
choifir le moindre; dans l'elcdtion
des biens , il faut préférer le plus
grand, &:celuy quia le plus d'eften-
duë. Tellement qu'vn homme de
bien fouffrira plûtoft toutes fortes de
maux en particulier , que de fe porter
pour s'en garentir à ruiner ou mef-
mcsà troubler l'Eftat dont il fait par-
tie. Enfin , delà refulte neceflaire-
uient que tout homme de bien doit
tafcher de contribuer tout ce qu'il
peut à l'ornement & à rvtilité^de ia
CHRÎstiÉNNÈ. If. Part? 177
ï^epublique. Car ceux qui ne font
bons que pour eux-mefmes ^ ne fe
confidereiit que comme des eftrcs fe-
jparésdu commerce & de là commu-
nication d'ail truy. Tellement qu'ils
Viueht ne plus ne moins que s'ils ha-
bitoienttous feuls dans le fonds dV-
nè Ifle deferte. Or la Nature nous a
formés, non pas feulement pour cette
focietéque la confanguinité eftablit
entre nous tous, mais aulîi pour celle
qui a fon fondement dans la police^
Comme donqùes les corps naturels ,
tels qu'eft celuy de l'homme, font tel-
lement compofés, que leurs membres
ne trauaillent pas feulement chacun
pourfoy-mefme , mais auflîpourla
conferuatîôn du tout , les parties des
corps politiques , qui imitent en cela
la fageflfe de la Nature , doiiient eftre
animées d*vn noble zèle j qui ne fe
borne pas à l'vtihté des particuliers,
mais s'eftende à tout le Public. Et
tomme dans les corps naturels^ Dieu
à mis certainis inftinds en chacun des
membres qui les compofent , depoft-
pofcr leur propre conferuationà celle
Sa.
^7^ 3La Morale
du tout , de forte que le pied ich
main n^ font point de difficulté de
Vexpoferà toutes fortes de dangers,
jpour en garentir le gros du corps -, la
Raifon doit donner à toutes les par-
ties d*vn corps politique cette gène-
"rôfitc, de poftpofer fon bien &:fon
Intereft particulier à celuy de tout
l'Eftat. Et quoy que beaucoup de
monde, peut-eftre, negoufte pas ce
fentimeht ; il trouue pourtant lieu
fans difficulté dans toutes les âmes vu
peu rcleuées.
Ï>£S DEVOIRS DES HOMMES
' i^ir'euX) à V égard de ce qtiHls font
QH fuperieurs ou inférieurs les vnsaux
autres.
DAns Tvne & Tautre de ces corn-»
munions, politique^&naturelle,
dont nous venons de parler , l'ordre
cft tellement conftitué, que les hom-
mes font neccflairement (liperieurs 6c
inférieurs les vns aux autres: de forte
Chrestienne. II. Pab^tÎ iff
que leur focicté ne fubfîfteroit pas
autrement. Car la naturelle eftablic
les pères fur les enfans ; & la politi-
que les Magiftrats furies fujets ; les
vns & les autres auec autorité de gou-
uèrner&: de commander : d'où naif-
fcnt diuers deuoirs dont l'explication
eftfouuerainement importante dans
la conduite de la vie. Mais de plus, le
Droit qu'on appelle des Gens , c'eft à
dire, le jugement des Nations, a efta-
bli les maiftres furies valets auec vne
telle puiffance , qu'encore qu'elle ne
foit ny naturelle , comme celle des'
Pères , ny Politique , comme celle
des Magiftrats, fieft-ce qu'elle a ac-
couftumé d'efhreeftimée plus grande
&: plus abfoluë que toutes les deux.
Or eft-il bien vray que les Chreftiens
ont en quelque forte abrogé entr'eux
cette fuperiorité de MaiftreSj &: cette
fujetion d'efclaucs , qui eftoit en vfa-
ge parmi les anciens. Tellement que
Texplication des deuoirs qui naifl'enc
de ces relations n'eft plus maintenant
fi necefîaire à noftre Morale ^ qu'elle
eftoit autrefois , lors que cette corn-
2,78 LA Morale
ïpune inftitiiçion des peuples cftoiç
en vigueur. Et neantmoins non feu-
lement mon deflein ne feroit pas
complet fijen'entraittois en quelque
façon 5 parce que quoy qu'il en foiç
cette couftume u'çft pas abolie en
toute la terre 5 &: que les Chreftiens
niefmes ont des Efclaues au nouueau
nionde 5 fur lefquels ils exercent la
mefme domination que les luifs , ôc
les Grecs , & les Romains ont exer-
cée furleslçurs : mais encore quand il
n'en refteroit aucune trace en rVni--
qers , la, connoiffancç en peut telles
ment feriiir à d'autres fujets , qu'il ne
la faut pas pafTer fous filence.
Or quant à ce qui eft des deuoirs
des pères enuersles enfans , &c des
enfans enuers les perçs , j'en ay die
dans la première partie de la Morale ,
ce que j'ay creu que la Nature en euft
enfeignc aux hommes s'ils euflent
perfifté en intégrité. Ce donc qui
m'en tefte maintenant à difcourir^
regarde feulement ce que la Nature
en apprend depuis que nous auons
dégénéré de noftre origine. Or il n'y
Chrestienne. il Part.^ zji
a point de doute que comme elle
nous a donné le droit de Teducation
denosenfans , auflî d'vn codé nous
en a-t-elle ordonné le foin, & de l'au-
tre elle nous a armés de l'autorité d'y
employer la correûion & le chafti-
ment, pour donner de l'efficace à nos
foins 5 &: rendre leur éducation fru-
âueufe. le dis premièrement quelle
nous en a ordonné le foin. Car puis
que nos enfans font hommes comme
nous , nous les deuons aimer entant
que tels , & pouruoir autant qu'il fe
peut & qu'il fe doitparles offices de
la charité, à tout ce qui les concerne.
Et puis qu'ils ont leur cftrede nous ,
de forte qu'ils font comme vne par-
tie de nous - mefmes , l'amour que
nous auons pour nous , &: celle dont
nous les embraflons , doiuent eftre à
peu prés égales. L'homme donc étant
produit au monde par la conduite de
la Prouidcfice ^ pour y faire les fon-
dions de deux eftres , l'vn phyfîque,
l'autre moral^ce foin qui regarde l'é-
ducation de nos enfans , fe diuife ne-
cefl'airement en deux branches; dont
S4,
zîo ïa Morale
Tvne fc rapporte à la conferuation de
leur vie, 5c Tautre concerne leur in-
ftruftion à la vertu. Or quant à ce qui
eft de leur vie , la Nature nous en fei-
gne non feulement à en auoir foin en
leur fournifTant la nourriture de iour
en iour , autant que leur neceflité
le requiert &C que noftre faculté le
permet : mais auffi à y pouruoir au-
tant que nous pouuons pour l'adue-
nir, ce qui encloft neceffairement
deux chofes. L'vne eft detafcherà
jie cofumer pas tellement les moyens
que Dieu nous a: communiqués , à
nos vfages particuliers , que nous ne
laiffions quelque chofe après nous
pour leur fubuenir. Car ce que S,
Paul dit que les percs thefaurifent four
leurs enfans^ eft fans doute de Tinftru-
ftion de la Nature. Parce que puis
que nous nous prouignons en eux, dç
forte que nous fubfiftons en leurs per-
fonnesà Thcure que nous ne fomme^
plus, il eft raifonnablc que la foUici-
rude que nous auons naturellement
pour la conferuation de noftre eftre ,
5'eftende fur eux au delà de noftre
Chrestienne. II. Part. iSr
vie, pourl'entretenemcnt de la leur.
L'autre eft , qu'autant que nous le
pourrons, nous les rendions capables
de pouruoir pareillement à eux-mef-
mes, &c à leur pt)ftericé auffij cequife
fait en leur apprenant à trauailler
dans vne honnefte vacation , chacun
félon la condition en laquelle il a
pieu à la Prouidencc de nous mettre,
Etlaraifondecclaeft , que noftre la-
beur ne reiiflît pas toiijours telle-
ment, que nous puiflionslaiiTer à nos
enfans après nous dequoy fournir à
toutes leurs neceflités. De forte qu'il
eft beaucoup plusfeur de leur laifler
en la main comme vn outil, ou comme
vn gage de leur fubfiftance à l'adue-
nir, foitles fciences,ou les arts, ou les '
autres inuentions dont l'induftrie de
Miomme fe fcrt pour gaigner fa vie
honneftement , que de nous en re-
mettre aux rentes que nous pouuons
laiffcrapres nous. lointque le maria-
ge eftant capable de nous produire
pUifieurs enfans , fi le bien que nous
pouuons auoir acquis , eft confidera-
ble çTifon tout , &: fournit au foufte-
iSl la Morale'
nenicnt de la famille toute entière
quand elle eft vnie , il ne le fera pas
à beaucoup prés tant quand il fera
partagé , &: ne fufïîra pas à plufieurs
quand la famille fera diuifée. Enfin ,
quand il y pourroit fuffire en quelque
faço,fi eft' ce quefinosenfansnetra-
uaillent pas pour les leurs, corne nous
auos trauaillé pour eux, il fera abfolu-
ment impolîîble qu ils les laiflent auflî
auantagés comme nous les aurons
laiflesî & cette portion de noftre bien
qu'ils tiennent de nous , s'ils n'y ad-
joûtent rien par leur labeur,vcnant à
eftre fubdiuifceàleurpofteritéjfc di-
minuera de telle façon > que leurs en-
fans tomberont dans vue piteufe de-
cadence. Or bienqueledeîir de ceux
qui tafchent d'éleuer leurs enfans à
des conditions beaucoup plus hautes
que la leur, tiennent fouuent trop de.
l'ambition , & que ce foit vn des plus
ordinaires bourgeÔs de la corruption
de riiomme , ce nclaillepas d'eftre
vne inclination naturelle, ô^ que Ton
ne peut juftement blâmer, qued'ef-
fayer à les mamtenir au moins dans vn
Chrestienne. II. Part. z8}
cftat proportionné à fa propre digni-
té ,&: à celle de fcs anccftres. Et
encore n'eft-il pas défendu de leur
procurer, s'il fe peut, quelque peu
plus d'auancement , pourueu que
ce foit par d'honneftcs & légitimes
moyens, à celle fin de les rendre d'au-
tant pins capables de feruir 6c à au-
truy &: à eux-mefmes.Pource qui re-
garde leur éducation à la Vertu , To-
bligation y eft encore plus étroite,
tant à caufe de Teftime que nous en
deuons faire en elle-mefme, que pour
Timportance incomparable dont leur
eft fa poffeffion. Car quant à elle ,
c'eftlefeul vray bien , en comparai-
fon duquel à peine les autres font-ils
defirables. Voila pourquoy , mefme
l'vtilité quelle peut produire mife à
part , elle doit exciter &: allumer en
nos efprits vne grande admiration ,
&: vne merueilleufe amour de foy ,
non feulement pour en joiiir quant à
nous, mais aullî pour en faire joitir les
autres. Et plus nousauonsde proxi-
mité auec eux, plus doit eftre forte
en pous Imclmation de les en ren*
284 La Morale.^
dre parcicipans ; tellement que ceux
que nous confiderons de que nous ai-
mons comme nous , nous doiuent
eftreencét égard en vne confidera-
tion &: recommandation fingiiliere.
Mais otttre cela Timportance de fa
pofleffion eft ineftimable. Car c'eft
elle qui nous rend agréable la joiiif-
fancc des autres biens, &: qui en rele-
ue legouft; c'eft elle qui détrempe
&:qui adoucit l'amertume de tous nos
maux, &c qui nous en rend les poin-
tures moins fenfibles 5 c'eft elle qui
régit noftre vie comme le gouuernail
fait vn vaifleau, fans quoy nous don-
nerions à toute heure à trauers les
bancstk: les rochers; c'eft elle feule qui
tait que nous fommcs hommes , &:
fans elle nous porterions fous l'appa-
rence de l'humanité , la btutalité des
beftes , &: la mefch an ceté des dé-
mons; c'eft elle enfin qui feule nous
accompagne dans les ficeler à venir,
au lieu que tous nos autres auantages
s'enfeueliffent auec nous & periifent
fous la tombe. Tellement que quand
nousnelaifterions aucun autre bien à
ChrestienîTe. II. .Part, x&j
nos enfans , ils s'en pourroient en
quelque façon p'afTer pource qu'ils
pofledent celuy-là ; & quand ils au-
roient tous les autres à fouhait , s'ils
font priués de la .Vertu , ils ne leur
peuucnt eilre finon dommageables.
î'ay dit auflîque la Nature nous y
munit de l'autorité d'y apporter la
correftion &: le chaftiment félon la
neceflîté des occurrences. Si l'hom-
me cuft perfifté en intégrité , la natu-
re euftefté fi belle ôcfi noble dans fcs
enfans, quefe portans d'eux-mcfmes
à la V ertu , les foins d'vne fort exaftc
& fort fcrupuleufe éducation y euf-
fent cfté moins neceflaires. Mais
quand il en euft efté befoin,lefuecés
en euftefté tel, que les corrections de
la parole y enflent efté fuperfluës,
tant s'en faut qu'il euft fallu y em-
ployer les chaftimens de la maïUo
Dans fa corruption il en va tout au-
trement. Parce que le mal que les
Théologiens appellent le Péché ori-
ginel, donnant naturellement à tous
les enfans vnetres-forte inclination
vers le vice, les autres parties de le-
x%6 LA Morale:
ducation , qui confiftenc en enfei-
gnemcns,en exhortations , eii exem-
ples , &r en louanges , ne peuuent
auoir alTés d'efficace pour les rame-
ner du cofté de la vertu , fi Ton n'y
ajoute des remèdes plus violens.Et le
premier &: plus conueiiable à la natu-
re de rhomme , eft celuy de lareprê^
henfion , laquelle confifte en paroles,
êc qui par confequent vadireftement
à la raifon . Car l'enfeigneihent eft îâ
déclaration de la nature du vice & de
la vertu, pour détourner de Tvn par
fa laideur naturelle, &r pour attirer à
Fautre par fon excellente beauté.
L'exhortation y ajoute ordinaire^
mentlareprefentation de la peine, St
refperance de larecompenfe, ce qui
ajoute beaucoup à Tcfficace des au-
tres motifs. L'exemple fe fert de l'vft
ôc de l'autre. Mais ce que l'enfeigne*^
ment Se l'exhortation ne font voir
que fousvne idée generalcjles exem-
ples le circonfcriuenr Sc le détermi-
nent par la fingularité des citcon-
ftances ; ce qui le rend plus recon-
noiffable ôc plus agiflant. La louange
Chrestiennë il Part^ 187
nous pr&nd par l'amour que nous por-
tons à nous mefmes, àc par l'approba-
tion d'autruy ; ce qui e(t vne anfe
par laquelle nos cfprits felaiffent ma-
nier aifement. Lareprchenfion nous
prend par la mefme anfe à reuers , en
nous faifant honte de nous mefmes ,
&:en nous en donnant du jugement
que les autres font de nos adions. Ec
tout cela va direûement à Tintelleâ: ,
faculté très-excellente, &: feule capa-
ble d,e reconnoiflre la différence da
vice ô^ de la vertu , mais qui a peu de
force dans les enfans , au prix de ce
que peuuent en eux les facultés ou
la Colère &: la Conuoitife ont leur
fiege. Voila pourquoy Thomme n'y
agiflant pasaffés , il eft neceflaire d'y
chaftier l'animal ; ce qui ne fe fait
que par lefentimcnt de la douleur
corporelle. Car ce font les inclina-
tions de rirafcible &: de la Concu-
pifcible, lefquelles proprement font
animales^ qui empefchent ordinaire-
ment les enfans de s'affeclionner à la
vertu 5 &: qui les portent aux actions
&: aux habitudes vicieufes. Ec ces
2.8iÇ LA M O R A LE
inclinations là tendent naturelle-
ment à la volupté î car la Conuoitife
Ta pour objet 5 & la Colère penfe en
trouuerdans l'exécution de fa ven-
geance. Or les contraires fe répri-
ment & Ce gueriffentpar les contrai-
vtes : c'cfl: poùrquoy il eft necefTaire
deleur oppofer de la douleur. Mais
dautant que ce chaftiment ne tend
.:finon à ramendcment de ceux qui le
fentent5troischofesyfontiinguliere-
ment à obferuer. LVne eft , que les
pères qui le difpenrenr, ne s'y laiftenc
emporter fînon par raffeft.ion laquel-
le ils ont pour leurs enfans , &: par le
defir qu'ils ont de les corriger de leurs
vices, 3c de les former à la vertu. le
ne dis pas abfolument qu'ils ne s'y
laiilent point emporter par la Colè-
re. Car il y a vne colère qui ne procè-
de que de Tabondancc de Pamour
qu'on a pour ceux contre qui Ton eft
irrite. Et fi celle là n'eftoit louable.
Dieu n'en qualiiîeroit pas comme il
fait les mouuemenSjS'il faut ainfî dire,
qui le portent àchaftierlcs fautes de
{es enfans. En effet , il eft maKaifc
d'aimer
Chrestienne. II. PartT z89
^'aimertout eiifcmble beaucoup vne
pcrfomie &! la vertu , de neantmoins
ne fentir point d'uritation de voir
que celle-cy eft négligée ou trop peu
aimée par l'autre. Mais je dis qu'en-
core qu'on fe fente émouuoir à cha-
(lier fon enfant par la colère 5 ce doit
eftre par celle qui ne procède point
d'autre principe que de Taffedion
qu'on a fourluy.Et ficela eft, iln'efl:
pas à craindre qu'on y commette au-
tun excès: parce que l'excès ne peuc
venir que de quelque autre paflîor^
qui n'a rieri de commun auee les af-
fedions ôc les tendrefTes d'vn père.
La féconde eft, que comme les cha-
ftimens corporels tiennent en quel-
que forte lieu de médecines , on ne
les employé finon comme on fait les
medicamens. Or les fages Médecins
ne les donnent ny trop violens ny
trop frcquens. Parce que s'ils font
trop violens, ils irritent plùtoft le mal
qu'ilsnelcgueriflent, &: mettent de
l'intempérie dans les parties, de enfla-»
ment les bonnes humeurs. Et s'ils
font trop frequens.la Nature s'y habi-
T
Ï9<i LaMorale
taë, de forte que par raccouftumah-
ceils perdent leur aûiuité. Or eft-cc
icy d'vn codé vn merueilleufement
fage précepte, &c tiré des fources mef-
mes de la Nature, Pères, n'irrité s f oint
'VOS enfans : & de l'autre , c'eft vne
grande incongruité en matière de
prudence 5 que de rendre inutile par
(a fréquence vn mal qui pourroit eftre
efficace &: auantageux par la rareté.
Car quoy qu'il en foit , le chaftimcnt
eft vn mal , que Ion ne doit, s'il cft
|)offibIe, nyfoufFrir foy-mefme , ny
fairefentiràautruy, s'il n'en reuient
quelque vtilité. Si donc on n'en tire
aucun vfage, c'eft fureur que de s'ob-
ftiner par colère ou à le fouffrir , ou à
le faire j & brutalité plus que barba-
re que d'y vouloir prendre plaifir.La
troifiéme eft , que dans les fautes des
enfans lefquelles pafTent jufqucs au
crime , de forte que TEftat ou la Re-
publique y a mtereft , les pères, quel-
que douleur qu'ils en fcntent , s'ab-
ftiennent pourtant de cç,s chaftimcns.
La raifon en eft que quand les enfans
font capables de commettre de ces
CHKESTÎENfTÊ. IL PaRT^ i^f
trimes , à peine font-ils plus en aag^
cVeftre coitigés de la maih. C'eft de-*
formais Tentendetnent qui les doit
Conduire, à Tâmendement duquel
j*ay déjà dit que les reprehenfions
verbales , les louanges , les exem^
pies , & les exhortations , & les enfei--
gnemensfontdeftinés. Qiiefilevicô
s'cft tellement emparé de Vinttllcdt^
que ces moyenslà ne Tamendent pas,
les chaftimens corporels enuenime-
tot plûtoft les pafEos des jeunes gens^
&irriter5t plutôt leurs mauuais cou-*
tages, qu'ils ne réduiront leurs affe-
ôions fous' Tempire de la Raifon»
îoint que les chaftimens légers ne
font pas proportionnés à Tatrocitc de
ces aàions; 3c lesfupplices quilcui?
font proportionnés, ne doiucnt pas
cftre en la difpofition des pères. Car
s'ils ne font pas Magiftrats , ce n'efl:
pas à eux que touche le foin de la
manutention de la majefté desloix,
& de l'intcteft du Public. Et s'ils le
font 5 la tendreffe ne leurconuient
pas , parce qu'ils font Magiftrars ^ ny
la rigueur, parce qu'ils font percs. Si
191 L A MoR AÎE
Tvne les amoUifToir , pour relafcher
de la fcucrité des peines ^ ils feroient
tort à la Police 5 qui ne fe peut pas
maintenir que par la vigueur des
loix. Si Tautrelcs reijdoit inflexibles
à la pitié, ils ofFeilferoient la Nature^
qui fi elle ne s'égare de Ces reigles,
donne d'inuiolables tendreffes aux
pères a l'endroit de leurs enfans. Or
auonsnous déjà veu combien la con-
feruation des droits de Tvne &: de
Tautre doit eftre reconimandable à
tout homme de bien &: d'honneur.
Quant aux Magiftrats , ce n'efl: pas
fans raifon que les Anciens les ont
appelles de ce nom de Pères, veu la
reiTemblance qu'a la relation qui
ell: entre leurs fujets & eux^auec celle
qui eft eftablië entre les pères ôc leurs
enfans. Il eft bien vray que fi vous
aués égard à la caufe qui produit la
relation du père au fils^dautant qu'el-
le eft nacurelle , 3c qu elle confiftc
en la génération 6c en la propagation
de i'cftre , ces deux choies n'ont pas
cntr'elles beaucoup de rapport : fi ce
n'eft que Ton vueiUe dire que c'eft
Mi
Chrestienne. il Part^ t^j
dans reftabliflemcnt des founerains
Magiftrats que gift l'eftrfc , l'eflencc ,
Se la forme de tout Eftat politique ,
& que de là elle fe prouigne dans tous
les membres inférieurs. Mais fi vous
regardés à leurs effets , il ne fe peut
rien dire de plusfemblable. Car com-
me les pères font obligés à auoirfoin
de la conferuation de la vie de tous
leurs enfansen gênerai, &:de chacun
en particulier, c'eft le propre d'vn
bon Magillrat de veiller continuel-
lement tant au bien gênerai de la Re-
publique , que de chacun de Ces fu*
jets. Et comme les bons pères ne re-
gardent pas feulement à leurs enfans
pendant leur vie , mais effayent aies
laiflcr à leur aife , mefmes lors que
quant à eux ils ne feront plusjlcs bons
Magiftrats ne regardent pas feule-
ment aux chofes prefentes, mais font
pafïer les effets de leur vigilance iuf-
ques à la pofterité. Tellement que
Ciceron témoigne en quelque lieu
que s'ileuft preueu que la Republi-
que de Rome euft deu périr quelque
iour y pour G. éloigné que cet acci-
T3
4cnt cuft cfté dans les ficclcs à venir,
il en euft receu dés fon viuant vnc
douleur inconceuablc. Etcommeies
bon$ pères apportent à leur poflîble
Tabondancc dans letirs familles 3 &
auanccnç le plus qu'ils peuuent hon-.
iieftemenc leurs enfans; les bons Ma-»
giflrats n'épargnent rien pour rem-
plir leur Republique de félicité , &ô
autant que le permettent la juftice &C
réquité , ils procurent de tout leur
pouuoirl'auancement de fa grandeur
ô^ l'augmentation de fa gloire. Enfin,
comme les bons percs employeur tou-
tes fortes de moyens pour éleuer leurs
enfans à la vertu, parce que c'eft de
cela principalement que dépend leur
contentement Se leur bon-heur , les
bons Magiftrats vifent principale-
ment à rendre leurs citoyens &: leurs
fiijets gens de bien, parce que c'eft de
là principalement que dépend la féli-
cite des Eftats , 6c la gloire de leurs
empires. Or comme j'ay dit cy-deffus
que la corruption furuenuë en la Na-
ture auoit oblige les pères à vne difci-
pline plus exafte en Veducation de
Chrestienne. II Part? i9f
leurs enfans, &: qu'elle les auoit ar-
jnés dcraucoritc d'vfer enuers eux de
corredion ôc de chaftiment , je diray
icy pareillement que c'eft elle-mefmc
quiafaicquêla diuine Prouidencc a
eftabli les Magiftrats politiques , &
qu'elle leur a donné lapuiffance de
faire des loix pour le gouuernement
des Republiques , èc d'vferdes voyes
de fait pour les faire exécuter. Carfî
les hommes n'auoyent point d'incli*
nation naturelle au mal , ou fi l'incli-
nation qu'ils y ont eftoit facilement
corrigible , il ne leur faudroit point
d'autres inftrudions que celles de la
Nature , pour les faire viure comme
gens de bien en toute forte de focie-
té ; ou s'ils auoient befoin de quel-
ques loix politiques au delà de celles
que la Nature mefme prefcrit , il ne
faudroit que les propofer en public,
& exhorter les citoyens à les lire &: à
les pratiquer i&l'obeïflance fuiuroit
d'elle-mefi-ne. Mais les paffions des
hommes font deuenuës fi corrom-
pues ôc fi violentes , que non feule-
ment les loix de la Nature ne fuffifenc
T4
^9^ La Morale'
pas pour les reprimer, de forte qu*il
eftbefoind'vne infinité de conftitu-
tions politiques qui les arreftent ôâ
qui leur déterminent leurs mouue-
mens ; mais mefmes qu'il y faut em-
ployer les fupplices , fans la crainte
defqucls il feroit abfôlument impoifi-
ble de conferuer au monde aucune
fociete. Car Fimpudicité rempliroit
tout d'adultères & d'antres fcandales
de mefme nature ;k violence fouille-
roit tout d'homicides ôc de fang ; l'in-
jufticedefoleroit tout par fes larcins
&c {es brigandages ; l'infolence &c la
pétulance renuerferoit toute diftin-
âion de perfonnes 6c de chofes, 5£
mettroit tout en confufion : en va
mot, les bons, qui font toujours en
plus petit nombre, demeureroient af^
fujettis àla tyrannie des mefchans, ce
qui eft le plus grand renucrfement
qui puifle arriuer aux chofes du mon-
de. Pour dônques y obuierila efté
neceffaire que comme dans les famil-
les les pcres ont le pouuoir de remé-
dier aux defordres par les cliaftimens,
dans les Eftats l'es Magillrats eufTen^
j
Chrestieî^e II. Part^ 297
l'autorité d'y poufuoir par rexecu-
tiondes peines , &: parla pratique de
la feuerité des Loix. Car comme
chaque famille efl; ainfi qu'vn petit
Eftat 5 chaque Eftat efl: comme vue
grande famille 5 où la fubfifl:anGe des
perfonncs &: des chofes dépend de la
conferuatiofi de l'ordre ^ Se la confer*
uation de l'ardre, de la crainte d'eflirc
puni. Mats quoy que ces chofes fe
reffemblent en beaucoup d'égards,
elles ont pourtant entr'elles de fore
notables différences. Car leschaftir
mens des pères font ordinairement
doux, èc ne paffent jamais jufques à
flétrir leurs enfans d'ignom:nic , ou à
les mutiler de leurs membres , ou à
leur faire fouffrir la mort. Et fi quel-
ques-vns ont attribué aux pères le
droit d'infliger de tels fupplices à
leurs enfans, ils ont enfin reconnu
qu'ils fe trompoient , &: ont corrigé
leur erreur par cette confideration
entr'autres , que c'efl: vn manifefl:e
attentat à la puiffance politique. Car
les enfans font tellement à leurs pè-
res^ qu'ils fqnt à la Republique quand
19% ÏA Mb K AIE
& quand. De forte qu'il importe %.
FEftat de prendre connoiflanec du
mal qui arriue à l'vn de (es membres.
Et quand il n'y auroit point tant d'in^
tereft qu'il y a , U vie & Thonneur
des hommes eft de trop grande confî-»
deration , pour eftrc laiflc à la difpo-^
fition d'vn particulier , &: au caprice
de fa fantaifîe. Parce qu'encore quQ
d'ordinaire les pères font indulgens
cnuers leurs enfans, il y en a pourtant
de farouches & dénaturés^que la pre^
cipitation de leur courroux , Se leur
brutale infenfibilitc , porteroit à des
exécutions barbares. Et quanç àTex-
heredation , il eft vray que c'eft vn
chaftiment rigoureux , dont les loix
politiques donnent en quelque forte
la puifl'ance aux pères. Mais le mal
pourtant n'en eft pas abfolument irré-
médiable quand les enfans retour-
nent à leur deumr ; Se s'il ternit en
quelque façon le luftre de leur bonne
réputation, il ne les rend pourtant pas
infâmes : s'il les priue des biens de la
-famille , il ne leur ofte pas les mem-
bres qui font neceifaires pour en ac-»
Chrîstiennb. II. Part. 199
quçrir^ & s'il incommode leur vie ^il
Xic les en priue pas pourtant, & ne les
rçtraiichc pas comme des membres
gangrenés , qui corrompent le corpi
de la Republique. Encore ont les loix
publiques apporté tant de précau-
tions à l'exheredation , elles en ont fi
exactement expliqué les caufes , elles
ont voulu qu'on y apportaft tant de
cirçonfpedion & de formalités , elles
ont donné tant de moyens aux enfans
de fe pouruoir alencontrc , &c les ea
releuent fi facilement quand il fe
trouue qu'on y a manqué , que dVit
cofté elles ont aflcs donne à eatendre
aux pères qu'ils ne doiuent fc portei:
à cette feuerité qu'après vne délibé-
ration bien meure , &C fur de grande^
extrémités , &: que de l'autre elles s*y
fontreferué furlapuiflancedespcïes
l'intendance de leur jugement, parce
que la Republique y cft intereflce en
quelque façon. Mais quant aux Magi*
ftrats, les peines qu'ils infligent tou-
chent l'honneur, vont jufqu'à la mu-
tilation des membres , 6c paffent mef^
mes jufques à la mort, qui eft tout ce«
$09 LA Morale
la à quoy fe peut eftendre la puiffancc
des hommes les vus fur les autres.
La raifon de cette différence eft cel-
le que j'ay déjà touchée , que les cha-
ftimcns paternels peuucnt fuffire à la
correftion des enfant , parce qu'ils ne
font pas encore fi endurcis au mal ,
que ce remède n'y puifTe apporter do
Tamendement , jufques à ce que la
raifon domine en eux*, &c qu'ils puif-
fent exercer Ips adions de la Vertu
fous fa conduite. Mais quant aux
hommes faits , fi le Vicê y a preualu
fur la lumière de la Raifon , il faut à
leurs partions des corredifs plus vio-
lenSj&deschaftimens plus terribles.
De plus, il eft bien certain que les
pcres, quand ilschaftient vn de leurs
enfans, ont quelque égard à profiter
aux autres pav* rexemple de leur dif-
cipline 5 pour les retenir en leur de-
uoir ; mais neantmoins leur principa-
le vifée eft fur celuy qui a péché, à ce
qu'il fe donne garde à î'auenir de
tomber en pareilles fautes. Dansles
punitions infligées parles Magiftrats
iln'en va pas de mefme.Çarleur prin-
Chrestienne- It- Par*,t.^ 3ot
cipal é^ard eftde feruir par l'exemple
à rinftruftion de leurs autres fujets:
& quant à ce qui eft du criminel , ils
ne pcnfent que fort peu , ou ne pen-
fcnt du tout point à l'amendement
de fa vie. Parce que s'ils le punilTent
de mort, il n'y aura point de lieu d'a-
mendement pour luy à l'heure qu*il
ne fera plus : de s'ils fe contentent
de l'infamie ou de quelque chafti-
ment corporel , la flétrifleurc de fou
honneur , quelque homme de bien
qu'il peuft deuenir , le rend prefque
entièrement inutile à la Républiques
Et en Cela paroift encore vne autre
notable différence qui eft entre les
Pères Se les Magiftrats : c'eft que
ceux-là ne fe portent à chaftier leurs
enfans que par l'abondance de TafFe-
£tion qu'ils ont pour eux; voila pour-
quoy ils font ce qu'ils peuuent pour
les corriger 5 V afin qu'ils deuiennçnc
honnclles gens^iS^ dignes de leur naïf-
fance. Au lieu que le motif de la fe-
uerité des Magiftrats n'eft pas dans
l'afteûion qu'ils portent au criminel ,
mais dans le rcfpçd qu ils ont pour la
502. LA Morale"
maj cftc des Loix,& dans le liele qu'ils
ont pour l'vtilité du public , ôc pout
la conferuation de la focicté toute
entière. Enfin^l'autorité que les pères
ont de chaftier leurs enfans , cft Vné
Conceffion de la Nature, qui veut que
celuy qui a donne Teftre , foit prépo-
fé aie conferuer , &: à le rendre tel
qu'il faut pour faire les fondions de
la vertu; &c n^eft pas befoin que pout
leur donner ce droitily interuienne
aucune autre foit inftitution de Dieu,
foit conftitution des hommes* Maià
quant à l'autorité que les MagiftratS
ont de punir , ce n'eft pas la Nature
qui le leur donne. Hors la fuperiotité
&: l'infériorité qui eft entre les petes
ô<:les enfans , la Nature met vneen-*
tiere égalité entre nous, en nous pro-*
duifant tous libres. Or naturcllemenC
vn égal n'a point de pouuoir ny d'em-
pire fur fon égal 5 foit pour luy com-
mander en fes adions , foit encore
beaucoup moins , pour entreprendre
quoy que ce foit fur fon honneur 3^
fur fa vie. Bien eft vray que depuis le
changement arriué au monde par le
Ghrestienne. il Part. 305
p^ché, il y en a qui naiflent beaucoup
auantagés par deflus les autres , tant
en ce qui eft des forces du corps, que
mefmes en ce qui eft des dons bc des
qualités deTefprit. Et Ariftote veut
que ceux qui font eminens en toutes
fortes de vertus , &: particulièrement
en celles qui font propres augouuer-
nemcnt;, (oient ordonnés par la Natu-
re pour eftre Rois &Souucrains Ma-
giftrats des autres. En quoy il n'eft
pas dcftitué deraifon. Car il eft de la
difpofition de la Nature, que les cho^
fes plus excellentes dominent fur cel-
les qui le font moins , comme les
Cieux fur les elemcns 5 & particuliè-
rement que les natures plus intelli-
gentes foient eftablies à la conduite
de celles qui ne le font point, ou
au moins qui ne le font pas tant : &
c'eft ce qui a donné à l'ame la domi-
nation fur le corps , &: à l'Entende-
ment l'empire fur toutes les autres
puiifances de Tame. Mais à cela il y a
deux ou trois chofes a répondre. La
première eft qu'encore qu'ordinaire-
ment on appelle dons de Nature ces
304 l'A Morale
grands auantages du corps ^dcFa^
me qui rendent quelques - vns des
hommes extraordinairément excel-
lens, fi eft-ce qu'à proprement parler,
ce font dons de Dieu.Naturellement^
depuis noftre corruption , nous de-
urions eftre également tarés en nos
corps & défectueux eh nos efprits ;
tellement que s'il y a de la diftinftion
entre nous ^ principalement fi c'eft
<]Uelque chofe d'vn peu éclattant , il
faut necefTaircmeftt que ce foit cjuel-*
que particulière efficace de la Proui-
dence de Dieu qui nous difeerne. Ec
c'eft ce qui a fait queles Payens mcf-^
mes ont appelle les Héros, des enfaris
des Dieux , n'eftimant pas qu à la
confiderer en elle-mefme , la Nature
Jiumaine foit capable de ces gtandes
& admirables produdions* De forte
que ceux qui font tels portent en eux
quelque caraCtere de la Diuiftité, qui
leur donne quelque autorité fur ceux
qui leur font fi diifemblables* La fé-
conde eft, que ces Héros font fi rares,,
que s'il n'y auoit de fouueraine Ma-
giftratuic que pour eux, il faudroin
que
Chrestienne il Par^ fSf
^ue bienfouuent la plufpart du mon-
de fuft fans ordre , vn feul ^ quelque
vertueux qu'il foir^n'eftant pas capa-
ble de gouuerncrvn grand Empire^ô,^
ne s'en trôuuant pas affés pour les
eftablir fur toutes les parties &c les fo-
cietés de TVniuers. De forte qu'il
faut laifl'er tout aller en confufion, ou
bien auoir recours à quelques autres
moyens &: à quelques autres perfon-
nés, pour ce qui ell: de reftabliffement
&: de l'adminiftration de la puifTanco
fouueraine. La troifieme eft , que
quand il s'en trouueroic plus fré-
quemment 5 il ne fuffît pas à vn hom-
me d'auoir des qualités eminentes, 8c
dans ces qualités là quelque droit
de s'eftablir augouueruement : il faut
auflTi qull foit reconnu pour tel , &:
que les autres à cette occafîon luy
rendent vne foumifTion volontaire*
Autrement s'il n'eft pas reconnu Toa
refîfteraà fa domination; & de la re-*
fiftancc viendra la confufîon &c la rui-
ne de la focieté , au lieu que nous
cherchons fa conferuation &: fon or-
dre» Si vous mettes à part les autres
V
I
^O^ L A M O R A L E
vertus morales, dans Icfquelles il eft
certain que Iules Cefar n'eftoit pas
fort excellent 5 & que vous ayés
égard à la prudence politique , à la
grandeur du courage, &: à la capacité
de rentendement, jamais homme ne
fut plus capable de régner que luy , J
ny plus digne d'vn grand Empire. Et '
eu égard à Teftat auquel eftoit la Ré-
publique de Rome alors, il luy eût efté
expédient de le reconnoiftre pour tel,
&: de luy déférer volontairement ce
qu'il afFedoit auec vne ambition fî
démefurée.Neantmoins,parce qu'en-
core que les Romains fuflcnt pour la
plufpart deuenus tout à fait efclaues
deleurs vices 5 ils cftoient pourtant
fort jaloux de la liberté de leur Eftat,
ils s'oppoferent tant qu'ils peuret aux
deffeins de ce perfonnage , &: quand
il en fut venu à bout , ils luy ofterent
la vie, parce qu'ils ne pouuoient fup^
porter fa domination. Ce qui caufa
parmi eux vne infinité de malheurs,
de defolations, de profcriptions,&: de
carnages. Tellement qu'il cUncccC-
faire ^ ou que la volonté de Dieu in-
'
Chrestienne. il Part.^ jof
teruienne manifeftement à reftablif-
fement desfouuerains Maiftrats, afin
que de quelques qualités qu'ils foient
doués 3 les hommes cèdent & fe foû-
mettent à vite fi puiffante autorité 3
ou que la domination fe défère par le
confentement des fujets ^ afin que
l'ordre s*entretienne par vne volon-
taire obeïffance. Par ce moyen ce ne
fera pas vne puiflfance naturelle ^ telle
qu'eft celle des Pères fur les cnfans ^
ce fera vne autorité fondée dans la
Volonté de ceux-là qui la deferenr,
oudans la manifeftation de celte de
Dieu. Mais de quelque façon que ce
foit, toujours eft-ilneceffaire que les
Souuerains Magiftrats foient reue-
ftus d'vne autorité diuine. Car la Na«=i
ture autorife bien vn particulier à
ofter la vie à foti prochain afin de con-
feruer la fienne, quand il ne le peut
faire autrement. Et la mefme Nature
autorife pareillement toute vne com«
munauté à s'oppofer à main armée à
la violence de ceux qui la viennent
opprimer par voye de fait. Mais quant
à fau'e des loix qui dénoncent , par
V2.
3o8 La Morale
exemple , peine de mort à vn larcin
commis clandeftinement &: fans vio-
lence 5 de force que celuy qui en
fouffre le dommage ne court aucune
rifque de fa vie, & que la Republi-
que n'en efl pas ouuertement mena-
cée d'opprefïion &: de renuerfement ,
c'eft chofe qu aucun homme n'auroit
droit de faire , ô^ beaucoup moins
d'en venir à la réelle exécution , s'il
n'eftoit armé de Tautorité de celuy à
qui feul appartient la vie de tous les
hommes du monde.
Refle à confiderer brieuement la
puifTance des Maiftres fur les valets.
Et quand je dis les valets , j'entens
ceux qu'on nommoit autrefois efcla-
iies, & non cette forte de mercenai-
res dont nous nous fcruons mainte-
nant, & qui eftoit , comme je croy ,
inconnue entre les anciens. Car ces
gens qui fe louent à nous pour nous
feruir au long d'vne année ,
font de leur condition libres , ôc ne
font feruiteurs fin on entant qu'ils
nous engagent non tant leur liberté
que leur peine , pour vn certain prix
Chrestienne. II. Part. 305
&: pour vn certain temps feulement-
Or eft-il bien vray qu'ils s'obligent à
la fouffrance de quelque chaftiment
delà mani , s'ils viennent à manquer
au trauail qu'on a ftipulé de leurs
pcrfonncs. Mais neantmoins , parce
que ce font hommes libres , &c qui ne
prétendent pas, quand ils s'obligent à
nous, déroger à leur eftat , il n*ya
point de doute qu'ils ne prétendent
pas nous donner fur eux le droit que
les Maiftres ont autrefois eu fur leurs
efclaues. Auffi voit-on que quand on
les traitte tant foit peu rigoureufe-
ment, les Magiftrats viennent à leur
fecours,&: les garentiflent de la vexa-
tion qu'on leur fait , comme des per-
fonnes qui font partie de la focieto
au gouuernement de laquelle ils font
eftablis, &: qui ont vn droit commun
auec les autres citoyens, &c mefmes
auecque leurs propres maiftres. Mais
quant aux efclaues des temps pafTés ,
leur condition eftoit extrêmement
différente. Car foit qu'ils enflent efté
pris en guerre , &: vendus par le vam-
queur; foit qu'ils fe fullent vendus
510 tA Morale
cux-mefmes ; foit enfin qu'ils fuffent
nés en ce miferable eftac , tant y a
qu'ils auoient perdu leur liberté ; ce
qui tiroit necefTairement deux cho-
fcs en confequcnce. L'vne eft, qu'ils
n'eftoient aucunement les maiftres
de leurs adions , mais qu'ils dépen-
doient abfolument de la volonté de
ceux à qui ils eftoientafleruis , com-
me fi ç'euflent efté des inftrumens en
leur main ^ à peu prés comme font les
belles. Car encore que la Nature leur
eiift donné vn entendement &: vne
volonté , au lieu que les belles n'en
ont point , fi eft-ce que dans leurs
allions ^ il ne leur eftoit pas permis
de dépendre de ces principes , non
plus que s'ils n'en eufTent point eu ,
fmon entant qu*i!s s'accordoient auec
l'entendement &c la volonté de leurs
Maiftres. L'autre eft, qu'ils n'eftoient
pas eftimés faire partie de lafocieté
politique dans laquelle ils viuoient,
fînon entant qu'Us eftoient en lapof-
feflîon de leurs Seigneurs, ^ qu'ils
faifoient partie de leur bien^ comme
les bgeufs c^ les chenaux qui ferucnu
Chrestienne. II. Part^ jii
au charroi ôc au labourage. Or posé
la juftice de la première de ces cho-
'fes 5 celle-cy s'en enfuit neceffaire-
ment. Car il eft bien vray que dans
les chofes qui regardent le gênerai de
l'Eftat, la volonté dufujet fe doit ac-
commoder à celle du fouuerain , 6c
c'eften cela proprement que confîftc
la fujetion politique. Mais dans cel-
les qui le concernent, luy &ra famil-
le, en particulier , il vfe librement de
la conduite de fon entendement , ôC
des mouuemens de. fa volonté , pour
former fes refolutions , &: pour les
exécuter comme bon luy femble. Et
c'eft en cela que confifte la liberté
des particuliers , qui ne fe perd ÔC ne
s'anéantit pas par la fujetion à la puif-
fance fouueraine.Or vn homme libre
de cette façon peut faire partie de
l'Eftat, ôc auoir des droits communs
auec toutes les autres perfonnes qui
lecompofent. Quant auxefclaues,
puifque des actions qui les concer-
nent , &: leurs femmes , &c leurs en^
fans, ils n*ont pas le principe au de-
dans d'eux-mefmes ;> mais dans l'en-
V 4 '
jît ï A M O R A t E
tendcment &: dans la volonté de ceu?c
à qui ils font aflcruis , & qu'eftant
abfolument à autruy , ils n'ont du touc
rien qui leur foit propre, quelle place
peuuent-ils tenir dans TEftat public,
&:»quel droit commun peuuent-ils
èuoir aûec ceux qui le conftituent?
Que s'ils ne font pas capables de te-
nir rang entre les perfonnes qui font
partie dVnEftataflujetti à vn Soyuc-
rain , beaucoup moins font-ils capa-
bles d'eftre citoyens d'vne Republi-
que libre. Car le citoyen d^vne ville
libre peut auoir fa part en i'admini^
ftration du. Gouuernement public ."
tellement que non feulement; dans
les affaires qui le concernent en parti-
culier il peut vfer de la liberté de fa
volonté, mais encore en quelque fa-
çon là où il s^agit des communes. Or
comment pourroit auoir cette liberté
d*agir à fa volonté en ce qui regarde
le publiCjCçlui à qui il n'eft pas permis
d'en vfer dans fcs affaires particulie-
3H5S ? Toute la difficulté donc,s'il y en
a, gifl; à fçauoir fi c'eft chofe qui puiiTe
^ftre Jufte que d'ofteraux hommes
Chrestienne il Part. 315
cette liberté que laNatureleurauoic
donnée.Ie n allegueray point icy que
la Parole de Dieu , au Vieil Se au
Nouueau Teftament, confirme ce
droit des Gens , & cette inftitutioii
des peuples , parce qu'en cette fé-
conde partie de la Morale je n ay
égard qu'à ce que la Raifon de Thom-
me peut recueillir delà contempla-
tion des chofes mefmcs , Se non à ce
qui luy peut eftre perfuadé par auto-
fité.Iediray donc feulement qu^à ce-
luy à qui on peut juftement ofterle
plus, on peutaufTi juftement ofter le
moins, & que fi en luy oftât le moins,
on luy conferuele plus, dont neant-
moins on le pouuoit fort juftement
dépouiller , il a fujet de s'en louer,
tant s'en faut qu'il ait matière de s'en
plaindre. Orperfonne ne doute que
celuy qui a de juftes armes à la main,
&c qui eftpar la vidoire demeuré le
maiftre de fon ennemy , ne foit fon-
d é en droit de luy ofter la vie s'il veut.
Caries juftes armes , entre les mains
de ceux qui ont le pouuoir de les em-
ployer^ tels que font les Souuerains ^
514 La Morale
ne font pas feulement pout fe défen-
dre des attaques de fes ennemis, mais
aiiflî pour les attaquer ; & non feule-
ment pour les attaquer , mais auffi
pour les punir, quand vne fois par la
vidoire on les a mis en fa puiiïance.
Cette punition làdonquespouuant,
s'ilplaiftainfi au victorieux, confîfter
fort juftementen lamort, c'eft faire
grâce, &c non pas tort au vaincu, que
de luy ofter fa liberté en luy confer-
iiant la vie. Car comme je Tay nion-
tré ailleurs , la vie eft beaucoup. plus
que la liberté , quoy que quelques-
vns,par vn ingénient erroné, cftimenc
celle-cy préférable. Il femble qu'il y
ait quelque peu moins de juftice à re-
ceuoir vnhommeàfe vendre volon-
tairement : parce qu'il n'y peut eftrc
induit il ce iveft par quelque renuer-
fement d'entendement qui luy fafle
méprifer vne chofe fî precieufe qu'eft
la liberté , ou par quelque irrémé-
diable extrémité de Ces affaires , qui
I*empefche de pouuoir autrement
pouruoir à fa vie. Or ne faut-il pas
abufer de la folie des hommes ^ mais
Chrestienne. II. Part. 31J
la guérir s'il fe peut j &: quant à l'au-
tre neceilité , il y faut fubuenir par
charité , &s non pas s'en preualoir
pour afTeruir indignement celuy que
la Nature auoit créé libre. Neant-
jnoinSjil faut que ceux qui ont intro-
duit cette couftume dans le monde,
ne Payent pas jugée tout à fait repu-r
gnante àlaraifon, &: puis quelle a
efté confirmée par le côfentément de
toutes les Nations , qui en ont faie
vne partie de leur Droit commun , il
y doit auoir quelque grande apparen-
tée de juftice. En effet Dieu mefme,
qui auoit donné aux cfclaues d'entre
les luifs la faculté de reprendre leur
liberté après quelques temps s'ils vou^
loient 3 leur permet pourtant de de-
meurer enferuitude à perpétuité, s'ils
fetrouuentbien deleursmaiftres. En
quoy s'il n'approuue pas la laichetc
de ceux qui s'affcruilTcnt ainfi volon-
tairement^ au moins n'improuue-t'il
pas auffi la domination de ceux en la
puiflance defquels ils demeurent. La
raifon de cela eft que d'vn codé l'im-
pofîibilicp de Iç poiiuoir nourrir foy-
^i(y La Morale
mefmc contraint quelquesfois les
hommes à de telles extrémités, qu'où
bien il faut qu'ils fe laiffent mourir
de faim 5 ou bien il faut qu'ils enga-
gent leur liberté pour laconferuation
de leur vie. Or aimer mieux mourir
de faim que de s'afleruir à vn autre ,
c'eft vne brutale férocité j parce qu'a-
près s'eftre afferuiron peut recouurer
fa liberté -, au lieu que la perte de la
vie eftabfolument irrémédiable. Et
(déplus, quand la feruitudc feroic
perpétuelle , elle n'empefche pour-
tant pas entièrement vn honneftc
homme d'exercer les fondions de la
vertu: mais la mort oftant à^ Thommc
fon eftre &: auec luy fes facultés , re-
tranche toutes fes opérations, quelles
quelles foient, dans leur racine. D'au-
tre cofté , la diuifion des biens , qui
s'eft faite entre les hommes, leur en
en a tellement acquis non la poifef-
fion feulement , mais auflî la proprié-
té , qu'ils la peuucnt fort bien retenir
fans faire tort à perfonnc. Tellement
que la charité les oblige bien à fubue-
nir en quelque forte à la nçccflité des
Chrestienne. II. Part^ 317
fouffreteux, maislajuftice ne peirniec
pas qu'on leur ofte ce qu'ils ont légi-
timement acquis , pour fournir à la
nourriture des autres. Si donquesla
puiflance politique difpofe tellement
des chofes , qu'elle pouruoye à faire
trauailler les panures valides, & à fai-
re contribuer charitablement tout le
gênerai dVne Republique à la fubfi-
flance de ceux qui ne le font pas, il eft
du deuoir de chaque citoyen de s'y
porter volontairement , tant parce
que Tordre public le veut, que parce
que les charges diftribuées à plufieurs
ne leur font pasinfupportables. Mais
fila puifl'ance politique ne s'en mefle
pointjpar quel droit diuin ou humain
vn honncfte homme fera-t'il con-
traint de fe priuer des biens qu'il a ju-
ftement acquis, &: de fe réduire peut-
cftreluy & fcs enfans à la mendicité,
pour fubuenir feul à la calamité des
autres ? Comme donc l'extrême ne-
ceffité rend en quelque forte jufte
l'adion de celuy qui fe vend luy-mef-
me , quand il ne peut viure autre-
ment, le péril de tomber en cette ex-
3i8 La Morale.
treme neceflité , s'il ne conferuoit
fou bien, peut aufiî en quelque forte
rendre iuftel'aâion de celuy qui l'a-
cheté, &: qui donne la vie à vn hom-
rneau prix de fa liberté. Qiiant à
ceux qui naiflent efclaues,il n'y a pas
moins de iuftice en leur cfclanage^
quelque chofe qui d'abord paroi ifeî
autrement. Il fcmble qu'il foit bieil
rigoureux , 6c bien indigne de l'ex-
cellence de la nature de l'homme ^
que comme les petits des beftes font
eftimés vn fruit qu'elles produifent
au maiftre qui les poffede , parce qlieî
lafouche mefme encftàluy , les en-
fans des homes foiêt tenus en mefme
rang , & poffedés parleurs maiftres à
mefine tiltre &: par mefme droit*
Neantmoins il n'y a point de doute
que les enfans appartiennent en par-
tie à leurs pères qui leur donnent
Tertre , en partie à la Republique au
milieu de laquelle ils font nés. Or
des chofes qui font à nous il efl: cer-
tain que nous en pouuons difpofer,
pourueu que nous n'y facions point
de préjudice au droit d'autruy. Si
Chrestienne. II. Part^ 519
donc vn père fe vend, à la condition
que les cnfans qui luy naiftront fe-
ront vendus auec luy, &: feront repu-
tés comme vn fruit croiifant pour
fon maiftre , & que la Republique ,
qui y a auilî fon intcreft , confentc à
lavendition, ce qu'elle fait par Tefta-
bliiTement de ce droit , qui peut dou-
ter que fur les principes que nous
auons déjà pofés , le contraû ne foie
bon & légitime > Et de là s'enfuit
neceflairement que fans aucune in-
jufticelaferuitudc fe peut continuée
de génération en génération , fans
qw'il foit permis aux neveux , ny aux
arricre-neveux, s'ils ne font légitime-
ment affranchis, de fe tirer eux-mef-
mes de dcffous la domination de
leurs maiftres. Parce que le droit de
feigneurie, ainfi que tous les autres
droits de la famille , palTe des pères
aux enfans,&: des auteurs & teftateurs
aux héritiers , &: que les héritiers le
pofledentauifi entier qu'il a efté pof-
fcdé par leurs anceftres. D'où vient
encore , que ce qui femble d'abord fi
barbare, qu'entre les hommes il y ait
310 LA MORAXÊ
commerce d'hommes leurs fembla*
blés , comme il y en a des animaux ,
n'eft pas deflicuc de toute iuftice
pourtant. Car puifque lafeigneurie
eft vn droit , lequel on poflcde à peu
prés de la mefme façon qu'on fait les
autres , il n'y a pas plus d'injuftice à
le tranfporter à vn autre par vne
conuention volontaire dans laquelle
il interuienne quelque recompenfc
ou quelque prix , que de le tranfmet*
tre à fon fils comme le refte de fa fuc-
cefTion , ou de le laiffer à fon héritier
par vne difpofitionteftamentaire» De
tout cela il efl: aifé de recueillir quelle
eft la puiflance que les Maiftres ont
fur leurs efclaues, &: quelle eft la fa-
çon dont ils doiuent en vfer. Car ce
neft pas vne puiflance naturelle >
comme celle des pères furies enfans,
puifque ce neft pas la Nature qui la
donne, &: mefmes quelle y répugne
pluftoft. Ce n'eft pas aufli vne puif-
fance politique , comme celle des
fouuerains Magiftrats ftir leurs fujets,
puifque la puiflance politique laifli
aux fujets la liberté de difpofer des
valons
•liions quilès'^oiiGernent en pàtti-*
culier ^ &nè domine , qu'en ce qui
touche le gouuernemeiit public. Ec
s'il yû quelque empiré oti lé foiiue-
rainMagiftrat prétende aiioir'furfesr
fujéts quelque tel pôuûoîr que 'lés:'
maiftres ont! fur leurs efclaues ^ c'éfl:
que la forme du gouuerhémeiit y eflr
-meflce de telle forte que les fujets
n'y font pas feulement fujets , • mais
ûuflî en quelque façon valets. C'eft
donques vnépuiffance telle que celle
que nous auons fur toutes les auttes
chofes qui font à rlbusv&: dontnoci?
pouuons difpofer à' rioftre volonté;
quoy que noftre %lotité doit tou-
jours eftre celle de gens qui font mo-
dérés & fages. Tellement que dans
les chaftimens qu'on leur applique,
ce n eft pas raffeftion qu'on a pour
leurs peribnues qui règne , comme
quand les pères corrigent leurs en-
fans ; ce n'eft pas non plus le zélé
qu'on a pour le bien public qui y
porte, comme quand les Magiftrats
appliquent àlcurs fujets lesfupplices
prefcrxts par les loix j c'elt l'uitereft
'ïjlt. L A M O R A I. E '
particulier de celuy qui en eft le Cci^
gneur, qui pouruoit à ce que ce
qui eftàluy ne luyfoit pas inutile ou
dommageable. Et comme quand vn
hoyau & vne faux , qui luy feru^nt
en fon bien champeftre , font émouf-
fés ÔC rebouchés, il les racommodc
&:les acere à coups de marteau , afin
de les rendre bons à leur vfages ; de
comme quand vn bœuf ou vn che-
ual font reucfches à leur deuoir, il les
y forme &: les y dreffe auec laiguil-
Ion ôc le foûet^afin qu'ils luy feruenc
aux chofes aufqucUes ils font defti-»
nés î quand fcs efclaues fc rendent
refradaires à fes volontés , il les y ré-
duit par le chaftimcnt, afin d'en tirer
les vtilitésaufquellcs leur labeur peut
eftre propre. Car toutes ces chofes
là (ont tenues dans vne famille
ainfi que des inftrumens , dont on ne
fait en cet égard autre confîderation,
qu'entant qu'ils peuuent contribuer
aux vtilités ôc aux commodités de
leurmaiftre. Neantmoins, comme
j'ay dit , il en faut vfer comme des
gens fages , 6c qui fçauent mettre dç
ChRESTIENNE II. PART^ ]tj
U différence entre les qualités de
leurs inftrumens. Car vn foc & vne
faux eftanc des cliofcs infenfibles , ôô
qui ne fe corrigent point par la dou*
leur , il ne faut garder autre mefure
aux coups de marteau qu'on leur don-
ne, finon comme il eft neceflaire pour
le^ remettre en bon cftat.Et fi le mar-
teau n'y fuffit , il n'y faut pasTnefmes
épargner k violence de la forge.
Quant aux animaux deftitués de la
Raifon, comme font les bœufs & le»
chenaux , parce qu'ils font difcipli^
iiables parlé chaftiment, il y en faue
employer autant qu'il eft necefTair©
pour les corriger. Mais dautant qu'il
y en a quelqiies-vnt enuers lefquels
les carefles & les autres aides de cette
iiature , font autant ou plus efficaces
pour les réduire, que le peuteftre le
chaftiment^ il eft de la fagelTe & de la
bonté des homrties de s'en feniir li
où elles peuuent produire ce bon ef-
fet, plutoft que de mal-traitter ces
animaux , &: de les matter par la vio*-
lence. Et les bons écuyersle prati-
quent delà façon, dcpeUrquelatrof»
314 " Ca Morale ^
grande rigueur n'augmente la fou^
gue naturelle du cheual, ou ne dimi-
nue fa vigueur & fon alegrefre. 'Mais
quand' la rigueur &: la douceur y
Teiiffiroient également , de combien
eft-il plus digne de Ihomme de trait^^
ter les beftes mefraes humainement,
que de prendre plaifir à les tourmen-»
ter fans ncceffité ? Encore donques
que les efclaues ne foîcnt conftderés
iinon cômmedesinftrumens, fieft-iï
«iu d^uoir des maiftres de regarder
-de quoy la nature les a faits capables.
Or la nature les a doiiés de raifon ^ ôc
ies a rendus difciplinables par la , au
lieoi quej les? beftes ne le font que pat
le cKaftiment ou' par les careffes .Tel-
lement que d^en vfer firiiplement
comme on fait des ciiofes deftituées
<îe fentiment, c'eftles raiialer au def-
fôus de la condition des animaux -, ôC
d'en vfer feulement comme l'on fait
de celles qui font priuées de raifon,
c'eft: les- abbaiffer au deflous de la
condition des hommes. Ce quiell vn
trop grand renuerfement dans la Na-
ture. Il faut doue premièrement taf-
Chrestienne. il Fart? jty
cher de les auoir par la raifon &: pai:
la douceur, &: n'y employer le fenti-
ment de la douleur ,finon après auoir
expérimenté que ces autres moyens
fontabfolumentim^tilcs. Gomme do
fait, il y a quelques efclaues qui font
naturellement fi malins, que la raifon
p'a aucun pouuoir fur eux , ^ qu'ils
abufent des carcffes ^ de la debon-
naireté de leurs maiftrcs , de forte
qu'on eft forcé d'employer enucrs
eux malgré qu'on en ait, .les mt^fmes
remèdes dont on fe fcrt pour tirer
quelque vfage des beftcs féroces,
Ncantmoins , quand on eft obligé
d'en venir là , encore y faut-il foi-,
gneufement obfcruer aiuerfes cho-»
fes. ^ La première eft , qu'on ne s'y.
laifte pas tellement tranfporter à la
colère , qu'on pafte mefure dans le
chaftiment. le ne dis pas qu'on ne s'y
mette point en colère du tout. Car
il eft bien vray que de laifler émou-
uoir cette paillon contre vne chofe
inanimée, commetft vncfcie ou vn
foc , c'eft vne chofe tout à fait indi*-
gne de l'homme ,'^^parce qu'on .n'en
X.5
j:^tf La Morale
peut reccuoir d'ofFenfe , qui cft h
caufe la plus naturelle &: la plus ordi-
naire du courroux. Et de s'y laiflec
emporter contre les animaux defti^
tues de la Raifon , c*eft chofe qui à la
vérité n'en eft pas du tout fi indigne ,
parce qu'encore qu'on n en puifTe re-
ceuoir d'affcnfe , fi eft-ce qu'on y
void quclquesfois de la malignité ,
contre laquelle il eftauflî en quelque
façon naturel de s'irriter : mais néant-»
moins va homme fag;e doit prendre
garde a ne s'en emouuoir que rorç
médiocrement &: pour peu de temps ,
dautant que le mal qu'ils font eft fans
injure, puis qu'ils not point d'enten-
dement3& que leur malignité,pour h
mefme caufe , n'eft pas morale , mais
feulement vne ombre de vice moral.
Oeft pourquoy Socrate, en qui la rai-
fon eftoit bien lumineufe 6c bien for-i.
te, difoitquequi a receu vn coup de
pied d'vn afne en pafsât^ne fe doit pas
tellemét laiffer aller à fbn reifentimerj,
^u'il luy en redonne vn autre. Qu?nc
fux cfclaucs 5 parce qu'ils font doiié^
4çi'^fon 3 leur malice eft vrayemeni
CHRESTIENVEr It/ Part? JI7
morale , &c les maux qu'ilsTont tien-
nent lieu ct*ofFenfe, quand ils font ac-
côpagncs de malignité & de mefpris 5
ce qui eft proprement la caufe natu-
relle du courroux, C'eft pourquoyon
fepeut bien irriter contr'éux ^ & fc
laiflfer inciter par cette irritation à
leur appliquer les corredions dont ils
font dignes. Mais ïieantmoins il faut
que ce foit auec beaucoup de rete-
nue &: de modération , & qu'on y ap-
porte dautant plus de prccaution,que
l'on y peutpafler les bornes auec plus
d*impunité, de qu'il y a dans cet objet
de noftre courroux moins deconfide-
rations qui en modèrent la violence.
A cette occafion Platon fe fentanc
extraordinairement émcu par lofFen-
fe dVn fien valet , pria vn amy de le
chaftier, de peur que fa paffionne
lemportaft à y commettre quelque
excès qui nefuftpas digne dVnhon-
nefte homme. Car quant à ce qu'il
femble que les Stoïqucs ont abfolu-
ment condamne toute émotion de
colère en telles occafions , c'eft vn de
ces paradoxes qui ne confiftentqu'ea
X4
3 ijî : .K ï A T 3Vf O R AX E
n-jagnificence de paroles, &: non ei^
realitc4'a<ît;ions. ; Catfon mefme 5qui
leiireufliÊiic leçon àitous de laprati»
que de leur^jctogmes ., fe mit en telle
çolcxcconXtX^yi} de fçs.feruiteursqui
luy qi\.^ (ç>n^ÇpèQlpYS qu'il Je voulait
tupïy ^.-i^qH'il" Ipy dpnna:vn coup de
poing dop^Ui^'^enfanglaptia la main 5^
^y fit venir vi-be;infl,ammarion confi-
derable. Sans doute il auoit eu de.
r.cnfleuredaasrefpritauant qu'il luy
en vintÀ lamain} car la raifon toute-
pure, fans aucun mélâge de paflio^n'a
pas accouftumé d'auoirde fi grandes
émotioiis ,; ^ny de produire des adion^-
fi violentes.,; La féconde chpfe eft ^
qu'encore queja puiflançe dçsmai-
fii.cs fur leurs efclaues femble eftre
plus grande que n'eft celle despercs
furies enfans, oudesfouuerains Ma-
giftrats fur leurs fujets , & qu'on les.
confidere feulement comme vne ef-
pecc d'mftrurnens, fi eft-ce qu'elle ne
fç doit pas eftendre iufques à leur
piler la vie , quelque offenfe qu'ils
aycnt commife. Parce que d'attribuer
qepouuoirlà^uxmaillrcs entant que
Chrestienne. II. P*art. 319
maiftres , c'eft chofe qui palle de bien
loin les bornes de la raiion. Si vn
homme eft efclaue parce qu'il a eflé
pris en guerre , le vidorieux luy a
donné fa vie pour fa liberté, &: n'a ny
peu ny deu fe referuer l'autorité ,
après Tauoir priné de fa liberté , de
luy ofter encore la vie quand la fan-
taifîe luy en prendra. Ou il falloir la
luy ofter lors que la vidoire eftoit ré-
cente , ôc qu'on n'auoit encore rien
change dans le droit lequel elle ac-
quiert ; ou depuis qu'on a commué fa
peine de mort en feruitude , il fe faut
tenir dans ces termes, &: ne fe repen-
tir pas delà mifcricorde dont on a
vfé. S'il eft efclaue dautant qu'il s'eft
vendu foy-mefme volontairement,
puifque c'a efté , comme nous auons
veu, pourlaconferuation defa vie,!!
eft à prefumcr qu'il n'a pas eu inten-
tion de donner à fon maiftre la puif-
fance de laluy ofter quand il luy plai-
roit. Joint que n'ayant pas la puifïan ce
defcTofter à foy-mefme, parce qu'il
faifoit partie de l'Eftat public, quel-
que intention qu'il ait pu auoir en fe
5ÎO La MoRAtf
vendant, il n'a pu donner fur foy plu J
d'autorité à autruy qu'il en pofTedoit
luy-mefme. Etd*autre codé quand la
Republique luy a permis de fc ven-
dre , pour l'intereft qu'elle y auoit,
elle a deu fe referuer cette intendâcc
fur celuy qui l'a acquis , que de ne
commettre pas aux caprices de fa vo-
lonté, vne chofe fi precieufe qu'eft U
vie dVn homme. Et défait, la Repu-
l)lique ne confent point autrement à
ce que les hommes fc priuent eux-
mefmes de leur liberté , finon en fc
referuantle droit de la leur redonner
quand il luy plaira , &: qu'il fera-ainfî
jugé expédient pour l'vtilité commu-
ïie. Et quand Toccafion s*eft prefen-
téede lefaire,Ies Romains, les Grecs,
les Carthaginois, Tout ainfi pratiqué,
foit en dédommageant les particu-
liers, & en leur rendant le prix qu'ils
enauoient débourfé, foit mcfmesen
les en fruftrant, félon la neceflitédes
occurrences. Or ce feroit vne chofc
impertinente à vne puiflance fouuc-
laine^ de retenir ce droit furlesefcla-
ues 3 qiie de les pouupir aifraaçhir ^
Chrestienne. ir. Part. 331
& neantmoins remettre leur vie &:
leur mort à la difcretion de leurs mai-
ftres. Car outre que la vie eft plus que
la liberté, &quequi fe refcrueleplus
cft prefumc fe referuer auffi le moins,
û le maiftre veut ofter la vie à fon fer-
iiiteur, comment eft-ce que fa liber-
té luy fera rendue par la Republique ?
Et d'attribuer ce pouuoir là aux mai-
ftres entant que Magiftrats , il eft en-
core moins delà prudence politique
de le faire^que de la donner aux pères
fur leurs enfans. Parce que fi d'vn
coftcil eft à craindre que l'indulgen*
ce des pères ne'leur fafle relâcher Te»
xecution des loixau préjudice du pu-
blic 5 il eft encore plus à craindre que
la feueritc des maiftrcs ne la leur faflc
pratiquer auec trop de rigueur à fon
dommage. Or en cette matière il
vaudroit mieux pécher en indulgen-
ce qu'en cruauté , & conferuer les
hommes, quels qu'ils foient, en eftre,
en attendant leur amendement , que
non pas précipiter leur condamna-
tion &: leur mort , pour auoir trop toft
^efefperé de la correction de leur vie.
352, lA Morale
Et Cl d'autre cofté il eft fcandaleiix &S
de mauuais exemple , de voir vn père
iiifcnfible aux' affedions naturelles,
exercer fur fon enfant toute la ri-
gueur desfupplices capitaux , il arri-
uera fouuent dans les crimes des ef-
claues qÙ il ny aura que le public in-
terefTc , que le maiftre négligera cet
intercftpourfuiure le fien 5 &: pour
conferuerau préjudice du public va
efclaue qui luy eft vtile. loignésà ce-
la que la fouueraine Magiftratura
n'ayant point de caradere plus ex-
prés, ny dVfage plus cleué, ny en qui
reluife plus Tautorité de Dieu mef-,
me,que lapuiflance de vie &: de mort,
il n'eft ny de la forme des "Republi-'
ques,ny de la bien-feance de l'ordre,
ny de la majefté d'vn Eftat^d'en met-
tre indifféremment Tadminirtration
entre les mains de tous ceux à qui il
peutéçheoir d'auoirdesefclaues. La
troifienie eft finalement, que quelque
fuperiorité que ce droit donne aux
maiftres fur les feruiteurs , de forte
qu'ils font tellement éleués au deifus
d'eux, qu'ils n'ont, ce femblc , aucu%
CHJR.ESTIENNE. II. Part.' 333
droit commun qui les ramené à la
proportion les yns des autres, fi eft-cc
pourtant qii'ils doiuent penfer qu'ils
ont vn mefme Dieu, dont Teminence
infinie les réduit tous à l'égalité , vu
iTiefine Créateur , qui les a tous for-
més dVn feu! Tang , & qui par ce
moyen a eftabli vneinuiolable con-
fanguinité entr'eux tous , de vn mcf^
jne fouuerain Seigneur , par deuers
lequel il n'y a point d'égard à Tappa-
rence des perfonnes. Dé fierté qu'il
fait plus d'eftat d'vn efclaive fage &t
qui le craint , qu'il ne fait d'vn Po-
tentat vicieux hc contempteur de la
pieté ; &qu'il y a par deuers luy re-
compenfe pour rhumilité,^: la vertu^
& les bonnes qualités des plus mife*
râbles d'entre les humains, au lieu
qu'il a referué la feuerité de fcs juge-
mens pour les Grands d'entre eux qui
s'éleuenttrop par orgueil, & qui fou-
lent aux pieds fcs ordonnances. Or
qui penfera ferieufement à cela , il fe-
ra impolfible que cette méditation ne
luy donne desfcntimens de douceur,
des inclmatiqns d'Iiumanitéjdes afîe-
35J t.A Morale
ftions en quelque forte fraternelles^
cnuers tous ceux auec qui nous auon'^
ces relations antre les autres , c^eft
que nousn'auons quVn mefme Do-
minateur dans les Cieux , ny quVa
mefme eftoc. Se vne mefme fouche
de noiftre origine dans la terre.
Il a efté neceffairc pour cxpliquet
comment les fuperieurs fc doiuent
comporter enuers leurs inférieurs ,
que je me fois vn peu eftendu à mon*
crer fur quoy leur puifTancc cft efia*
blie. Cela fait, il n'eft pas befoin que
J'infifte beaucoup à faire voir en quoy
confifte le deuoir des inférieurs en-
tiers ceux que la Nature,ou la Police,
ou le Droit des gensa eftablis auydct
fus d'eux , parce quecclaparoiftde*
formais affés de foy- mefme. Car
quant à ce qui eft des enfans, j'ay dé-
jà dit ailleurs que la Nature les oblige
tellement à l'honneur, à robeïflancc,
& à toutes fortes de marques de gra-
titude enuers ceux dont ils tiennenC
reftrcj&labone nourriture à la vertu,
qu'ils ne fçauroient jamais par aucun
bien- fait égaler celuy qu'ils tiennenC
Chrestienne. II Part. 334
d'eux ; tellement que robligatiori
qu ils leur ont cftabfolumentindifro-
luble. Et ce que la Nature en Ton en-
tier enfcigne ainfî généralement , les,
cnfans font tenus de le pratiquer
dans les occafions mefmes qui ne peu-
uent auoir lieu finon dans la eorru-»
ption &: dans la décadence des cho*
fes du monde. La première dont je
feray icy mention eft celle en laquel-
le le père ^ la mère tombent en quel-
que neccflîté pour ce qui eft deTen-
tretenement de la vie. Là fans doute
cft-il du deuoir des bons enfans, non
feulement de leur fubuenir par cette
charité commune que nous deuons
auoir pour tous les humains, mais en-
core de fefouuenir que l'effet eft in-
digne de Teftre qu*il a , s'il ne fait
tout ce qu'il peut pour le conferuer à
fa caufe . Ce que les Grecs ont repre-
fenté par vn mot qui apprend aux
hommes à tirer cétenfeignementdes
beftes mefmes. Car dautant que la
cicoigne rend à fonpere&à fa mère
quand ils font vieux, les mefmes foins
qu'ils ont eus d'elle quand ils eftoient
33<^ lA Morale
ïcnnes, ils appellent, faire lacicoîgne
afon tour, les offices que les enfans
Tendent à leurs pères en telle occu-
rence.Cen'eftpas que cet oifeaufça^
che faire reflexion ny fur la relation
d'enfant au père , ny fur les fuites qui
en dépendent , &: que nous appelions
du nom de deuoirs ; mais c'eft que
comme lia pieu à Dieu qu'il y euften
quelques beftes vne vaine ombre dé
la raifon , pour faire honte aux lïom^
mes s'ils n'vfent pas comme il faut de
celle qu'effefliiuement il leura don-i-
Tiée, il a voulu qu'elles reprefentaA
fent auffi quelquesfois vne fombre
imaee des deuoirs moraux, afin de
nous reprocher nos manquemens u
nous ne les pratiquons pas conformé-
ment à Texcellcnce de noftre nature.
QiT^and doi^iques nous ne pourrions
fournir à noftre neceflîté &: à laleui*
finon en leut doimant vne partie de
noftre fuc , nous deurions autant que
nous pourrions imiter cette Romaine
qui alloit allaitter fon père en prifon,
éc qui pour le fouftenir n'épargnoit
pas fa propre fubftance. La féconde
eft y.
Chrestienne. II. Part,' 537
cft, quand non parle défaut des cho-
fes neccflaires à. la nourriture ,.mais
par quelque accident que ce foit,
ceux qui nous ont engendrés font
dans vn manifefte péril de mort , le-^
quel nous ne pouuons empefcherfi-
non en nous y expofant nous - mef-
mes. Ce n'eft pas l'ordre delà juûice,
ny fans doute la raifon , de receuoir
vn père à fouffrir pour le crime de fon
£Is, ny vn fils à fubir la punition pour
la faute defon père. Neantmoinsles
affections naturelles des pères enuers
les enfans, &: les émotions de la pieté
des enfans enuers les pères, doiuenc
élire fi véhémentes , que fi l'occafion
le requeroit, & fi c'eftoit chofe quife
pûft, ils fuffent réciproquement dif-
pofés àencourir toutes fortes deha-
fards pour la conferuation les vns des
autres. Et fi dans ces horribles pro-
fcriptions qui fe font pratiquées à
Rome autrefois , dutempsde Carbo
&: de Cinna 5 de Marins & de SyU
Ja 5 de Marc - Antoine &c des autres
Triumvirs, il s'eft trouué despercs
<qiufe foient déguifcs pour fe rublli-
Y
33? LA Morale
tuer en la place de leurs enfans, ou des*
cnfans qui.fe foient ofterts àfouffrir
la mort pour leurs pères, ils ont égalé,
mais non furpafTé la mefure des fen-
timens qu'vn beau & généreux natu-
rel doit imprimer en nos âmes. Il y a
feulement cecy de différence entre
les pcres 6c les en fans en cet égard',
que fi les pères le font, c'eft par abon-
dance d'affedion, &c non par les rci-
glesdudeuoir ; au lieu que les enfans
y font obligés par celles de la recon-
noifl'ance. Toutefois, il faut toujours
icy diftinguer l'intereft public d'auec
le particulier , &: où il ira du premier,
faire ccfler la confîderation de Tau-
tre.Car fi vn fils garde vne place pour
le fcruice de fon Prince ôc pour la
feureté de TEftat, &c qu'on luy amène
fon père fur la contrefcarpe , auec
menaces deluy plonger le poignard
dans le fein s'il ne liure la place à Ten^
nemy, il doit bien faire ce qu'il pour-
ra pour fauuer la vie à fon père par
quelque action gcnereufi.% y deuil-il
courir rifque de laficnne , comme fit
le jeune La Cieutat.Mais s'iln'y a pas
Chrestienne. il Part.' 539
moyen de facisfaiie tout enfemble à
fon père & à fon Roy , il ne luy tour-
nera pas à déshonneur d'auoir préfé-
ré le public à fes affeûions naturelles.
La troifiéme eft quand les mauuais 5C
rigoureux traittemens d'vn père dé-
naturé femblent difpenfer vn fils de
l'obeïfl'ance & des refpeds aufquels
il ne manqueroit pas s'il n'auoit point
de mécontentement ny dejufte fujec
d'irritation. Car il femble d'abord
que l'iniquité d'vn père enuers fon
enfant , le defcharge d'vne partie de
l'obligation qu'il a contradtée par la
naifl'ance. Neantmoins il n'en eft pas
ainfi. parce queTobligatio qu'il a à fon
père n'eft pas née d'vne conuentioii
volontaire^ par laquelle ils foient te-
nus de quelques deuoirs l'vn à l'autre
réciproquement ^ de forte que fi l'vn
vient à y manquer , elle foit eftimée
nulle à l'égard de l'autre. C'eftvn
eftabliflement de la Nature , qui a
précédé à régaid du fils toute opéra-
tion de fa volonté. Elle n'eft pas mef-
me fondée en quelque relation mu-
tuelle , telle qu'tft celle des frères
Y z
,/
340 La Morale
entr'eux , qui précède bien tout
ade de leurs volontés à la vérité ,
mais qui toutesfois conftituë vne
telle égalité de Tvn à l'autre , qu'ii
femble qu'il y ait quelque appa-
rence de juftice, fi Tvn manque de fa
part à TafTeftion 6c au refped: , que
l'autre fe difpenfe de le rendre. C'eft
la fuite ôc la dépendance naturelle
dVne relation qui met vne fi grande
diilance ôc vne difproportion fi ex-
trême entre le père &: le fils , que
quand le père cclferoit abfolument
d'aimer fon fils , le fils pourtant eft
toujours également obligé d'honorer
ôc de refpecber fon père. Et que tels
foient les mouuemens d'vnc nature
vrayement genereufe , il en appert
entr'autres par l'exemple de ce Tor-
quatus ; qui nonobftant la rigueur
inexorable que fon père luy tenoit ,
le deliura pourtant de la vexation du
Tribun qui tenoit fa vie & fon hon-
neur en efcheq, par l'accufation qu'il
auoit intentée contre luy deuant le
peuple. Tout cela pourtant n'empef-
chc pas que la puiilance politique
Chrestieîtne. II. Part^ 341
n'alteftabli certaines loixfotis lapro-
tediondefquellçsils ont mis les bons
cnfanSjContre la violence ôc Tinjudi-
ce des mauuais pères. Car dautant
que 5 comme i'ay dit , ils ne font pas
feulement à leurs pères , mais auflîà
VEftat,c'cft à la puifTance fouueraine,
qui tient entre fes mains le gouuer-
nement du Public , de pouruoirà ce
qu'il ne foufFre point de dcfordre ny
de dommage par le vice des particu-
liers. Ceft pourquoy t;andis que les
enfans fonten lamaifonde leurs pe-
resi leur vie eft fous la protection du
Magiftrat ; &: quand ils font famille
à part , leurs biens mefmesleur font
conferués par Tautorité des loix pu-
bliques ; tellement qu'ils y peuuenc
auoir recours fi leurs pères leur font
quelque tort. le voudrois pourtant
qu'on obferuaft en cecy fort exade-
mentdeuxreigles.^ LVne, qu'ils n'y
fuflent point receus finon dans les
chofes d'importance , & où ils fouf-
frent quelque fignalée lefion. L'au-
tre , que ce ne fuft pas proprement
leur action qu'on y receuîl , mais que
342^ l'A ■ Morale
le Public y agifl: pour eux, & les main^
tint dans leurs droits , fans qu eux-
mefmes s'en meilaflenc. La raifôn ért
eft, que puifque c'eft à caufe de l'in-
tereftdcrfftat que ces loix font efta-
blies 5 c*e(l à ceux à qui l'exécution
âcs loix eil commife qu appartient
laconferuation de cet intereft pu-
blic. Et rinfirmité humaine eftanc
telle qu'il eit tres-difficile , ou mefme
impoilible , de plaider de fon chef
contre qui que ce foit' , fans auoir-
quelque auerfion contre luy, il fau-
droit exempter les enfans delà ne-f
ceflicé d'auoir procès aucc ceux qui
ies ont engendrés , afin de conferuer
en eux l'honneur &: le refpêftqiti eft
deu à l'autorité paternelle. Car quant
àn'auoir recours à la défenfe des loix
contre les injures des pères finon où
il s'agit de chofes de grande impor-»
tance, &:où le.Pjfblic mefme cft'in-.
tereiîé , qui ne void qu'il eft du de*
uoir des enfant de fupporter tout ce
qui fe peut auant que d'eftre occa-
fion que l'autorité du Magiftrat flc-
tnfreparfcs corrections ^ pai'fesrç*
Chrestieknb il Par. 345'
prehenfions la rcputation delà con- -
Milite de leurs pères ?
Quanta ce qui eftde robeiffancc
que les fujets doiuent à leurs Magi-
ftrats, la reigle en dépend de la confi-
deration de la diuerfe forme des Po-
lices. Cardains les Republiques li-
bres, rautorité'fôuueraine eftant par
deuers le peuple tout entier, 6c Tad-
lîûniftration en cftant entre les mains
des Magiftrats qu'il a eftabliSjChâque
particulier doit obeifTanGeauMagi-
ftrat , mais le Magiftrat mefme doit
eftre foûmis à la majeftc de tout le
peuple. Tellement qu'autres doiuenq
cftre les fentimens des particuliers
quand ils fe confiderent à part , à l'é-
gard de ceux qui tiennent l'admini-^
ftration du pouuoir public , autres
quand ils font tous en corps dans vnor
légitime affemblée. En cette premie-'
re façon ils font fujets ; en cette autre
ils ont leur part dans Tautorité fouuc-
raine , jufques là que les pères mef-
mes doiuent obeïr à leurs enfans , Se
leur porter de l'honneur quand ils
font dans les fondions de la M agi-
Y 4
344 La 'Morale.
ilrature publique. Ce que Fabius
Maximusfçeut bien pratiquer enuers
fon fils quand il vint à exercer le
Confulat. Dans les fcigneuries Ari-
ftocratiqucs , où la majeilé eft toute
entière par deucrs vn^cnat, il y faut
diftinguei les dcuoirs du peuple d'a-
iicc ccuxdu Sénat mefme. Parce que
quant au peuple , foit que vous en
confideriés les particuliers feparé^
ment, foit que vous les regardiés en?
gênerai , ils {ont toujours inférieurs
&fujets 5. &: par conféquent obligés
àrhonueur&: à robeïflance. Mais
pour ce qui eft du Senat,les Sénateurs
confiderés à part font fujets au Sénat
entier, quoy que quand ils font affem-
blés en corps, il n'y en ait pas vn d'en-
tr'euxquine poflede vn rayon de la
JMajeftéfouuerâine. Et à cetteocc^
fion, bien quervfagcdecefouuerain
pouuoir ne conuienne finon au Sé-
nat en corps, fi eft-ce que le carade-
re de dignité qu'il imprime en chaque
Sénateur à part, oblige ceux du peu-
ple à quelque reuerence enuers luy,
mefmes quand il eft hors des fon-
Chrestienne. II. Part. 34^
aions du Public , &: feparé d'auec
rafTemblcc. Car comme il eft de la
nature des chofes 5 que ceux qui fonc
inférieurs en dignité refpedent ceux
qui y font fuperieurs, il eft aufli hors
de toute conteftation , que celuy qui
de quelque cofté qu'on le confidere
eft toujours fujet 5 eft de beaucoup
inférieur en dignité à celuy qui a Iç
droit de prendre place entre ceux à
qui la foUueraine puiftance a eftc
commife. Enfin , pour ce qui eft des
Monarchies, le deuoir des fujets y
dépend de la conftitution de TEftat.
Gar s'il eft purement royal, c'eftà dire
politique, chaque particulier y eft en
partie libre , en partie fujet. Libre,
à regard des adions qui le concernenc-^
luy ïc fa famille en particulier : fujet,
à regard de ce qui concerne le gou-
uernementdcrÈftatmefmc. Encore
donques qu'il puifte difpofer de ce
quilc concerne à fa volonté, fieft-cc
qu'en ce qui touche Tordre public ,
il y doit vne obeïflance toute entière.
Et dautant que dans les Monarchies
lamajeftc eft par deu^ers le Roy feul.
54^ ÏA Morale
au lieu que tous les autres fontfujcts^
ôc que ncantmoins le Roy ne pou-
tiant pas tenir feul les refnes du gou*
tiernement , il faut qu'il y employé
desLieutenans Se des Magiftrats in-
férieurs, qui font bien fouuent fous-
ordonnés les vus aux autres , félon la
grandeur de l'Empire &: le befoindu
Public ; l'honneur leur eft deu à
chacun félon fon degré, & l'obeïflan-
ce quand & quand félon reftcnduô
de leur jurifdldion , &: félon la natu-
re ou la grandeur de leur pu'ifïknce,
Neantmoins, parce qu'on ne les ho-
nore &: qu'on ne leur obéit fi non dau-
taht.qu'ils portent le caractère du
Sottuerain , de qu'il leur a communi-
c[ué fon pouuoir , non feulement il
ai'y a point de proportion <întrerhon-
iieur qu'on leur défère &: celuy qui
eft deu au Roy , puifque leur dignité
cft d'vne efpece différente tout à fait,
maisdautant qu'ils n'ont aucun pou-
uoir que de luy, s'il arriue du confliit
entre leurs commandemens , c'eft
fans difficulté à celuy du Souuerain
quelefujet doit-l'obci/lance. Dans
Chrestiekne. II. Part.' 347
les gouueniemens Monarchiques ou
les Princes ont fur leurs fuiets quel-
que droit femblablc à celuy que les
maiftres ont fur leurs valets , les de-
iioirs de la fu jet ion s'étendent juf-
que s à ceux de la feruitude, à propor-
tion de ce que ce droit eft plus ou
moins limité. De forte qu'ayant cy-
deflous à parler du deuoirdcs efcla-
ues enuers leurs Seigneurs , je me
contenteray de ce que l'aydit icyde»
l'autorité politique. Cela donc ainfi
brièvement expliqué , je n'ay a y
ajoiiter que deux reigles générales.
*La première eft celle que i'ay déjà
pofée ailleurs , c'eft qu'y ayant tant
dediuerfes formes de gouuernemenc
politique au monde , qu'à peine en
fçauroit-on trouuerdeux qui fe ref-
fembknt entièrement, & de plus vn
mefme'eilat changeant de temps en
temps de telle façon infenlîblement ,
qu'à peine y reconnoit-on les traces
de la forme qu'il auoitauant plufieurs
fîecles, il eft de touthomrne de bien
de l'aimer tel qu'il le trouue prefen-
renient , &c mcfmes , quand il auroïc
^4S La ^Mor ale
befoin de quelque reformation , de
ne l*attenter pas fans vne légitime
vocation, &: de fe montrer fouuerai-
nement ennemy de toutes fortes de
broiiilleries. L'autre eft , que s'il en a
receu quelque dommage ou quelque
outrage en particulier, il luy foit per-
mis à la vérité d'y remédier autant
qu'il pourra par lavoye delà remon-
ftrance 6c de la fuppli cation : parce
tque s'ilii'eft pas -défendu de s'addret
fer de la façon au Dieu du Ciel , il le
doit eftre beaucoup moins où il s'a-
gift de ceux qui ne portent que quel-
que image de fa puiflanceenlaterre.-
Que fi cette voye là ne reiiflît pas , il
fe difpofe plutôt à fouffrir patiem-
ment, qu'à exciter , ou mefme à en-
durer quà fon occafion il s'excite
quelque trouble dans la Republique.
Parce qu'en ce qu'il fouffre , il n'y va
que de fîntereft d'vn feul, au lieu que
dans le trouble public , il y a des mil-
lions entiers deperfonnes &: de famil-
les intercflees. Or y a-t'il prefquc
autant de proportion entre le mal &:
k bien , qu'entre le bien d'vn parti-
Chrestienne II. Part? 34^
culier & celuy dVne Republique
toute entière.
Quant aux efclaues, dautant qu'ils
ne font plus à eux, &c que tout le droit
qu'ils auoient de difpofer de leurs
adions cft deuolu entre les mains de
leurs maiftres, leur deuoir gift à rap-
porter tous leurs foins &: toute leur
induftrie au bien & à l'auantage de
ceux qui les ont en leur pouuoir. Et
puifque la feruitude les a réduits à
cette condition, qu'ils font réputés
feulement comme des inftrumens en
la main de leurs feigneurs , la reigle
eenerale de leurs deportemens efi:
qu'ils font obligés à vne entière
obe'ifTance. Car ne deuant point au-
trement vfer de leur jugement ea
leur conduite , finon autant qu'il eft
necelfaire pour bien exécuter les or-
dres qui leur font donnés, c'eft de là,
&: non de leur propre volonté, qu'ils
doiuent prendre la tablature de leur
vie. Que s'ils y manquent, ils fe doi-
uent volontairement foûmettre au
chaftiment , comme à vne efpece de
fatisfaction qu'ils f^nt tenus de don-
35^ L A M ORALE
ner à ceux aufquels ils font affujec-
tis, pour le dommage qu'ils ont
receu par leur defobeiflancc ou leur
négligence. Et quand leurs maiftrcs
s'ylaifTeroienten quelque forte em-
porter à leur courroux , pour y pafTer
les bornes de cette douceur &: de
cette modération dont nous auons
parlé cy-defTus , les efclaues neant-
moins ne fe doiuent pas émanciper
de leur fujetion , ny prétendre que
cela leur donne le droit de s'affran-
chir de laferuitude. Laraifon en eft,
que dans l'excès du chafliment les
jnaiftres pèchent bien contre Dieu^
qui eft leur commun feigneur à tous ;
ils pèchent bien peut-eftre encore
contre TEftat, qui fe referue toujours
quelque droit fur les efclaues; ils pè-
chent enfin contre l'humanité mef-
nic 3 $c contre les deuoirs de cette
vniuerfcile confanguinité que la Na-
ture a cftablic entre nous quand elle
nous a tous fait defcendre d'vne mef-
me tige. Et tic ces fautes ils font te-
nus de rendre conte de au fbuuerain
.Magiftrat, qui ajesinterefts duPu-^
Chrestienne. II. Part, ^yi
blic entre les mains, ôc au Créateur de
r Vniuers, qui eft le proteâeur de Ces
Loix& de celles delà Nature. Mais
quant aux efclaues mefmes , en per-
dant leur liberté , ils ont perdu tout
droit de la repeter ^deforteque pour
s'en remettre en poireflîon , il faut
qu'ils attendent le fecours d'vne
puilTance fuperiçure. Dautant que
par la fcruitude il fe fait vn tranfporc
de tous les droits qu'on auoit aupara-
uant entre les mains de celuy à qui
on eft aflerui, & qu'il n'eft pas permis
de le reprendre fans fon abfolu con-
fentement, finon qu'on y foit refta-
bli par vne autorité fureminente.
Pour ce qui eft des reuoltes que les
efclaues ont quelquesfois faites ^
main armée , comme quand ceux de
Tyr coupèrent la gorge à leurs mai-
ftrcs, ôc quand ceux de l'Italie firent
la guerre aux Romains fous la condui-
t<; de Spartacus, ce font des attentats
à peu présfemblables aux briganda-
ges . Encore fi les brigands n'ont point
de droit de domination ny d'entre-
prife fur les paflans qu'ils attaquent
352' LA Morale
fur les grands chemins &: au coin des:
bois , les paflans n'en ont point aufll
fur eux finon celuy que leur acquiert
la neceffité de leur défenfe. Au lieu
cjueles efclaues font en la puiflance
\àc leurs feigneurs , de telle façon
c^u'ils ne fe font pas mcfme referuéle
clroit de leur rcfifter, en cas qu'ils ex-
cédent en leurs chaftimens.Car qui à ^
<îroif de refifter cft égal en cet égard
ii celuy à la violence duquel il eft
fondé de s'oppofer.Or entre Tcfclaue
& fon feigneur le droit des Gens a
cftablivne telle difproportion , qu'i!
n'y refte plus rien de cette nature qui
les égale. '
Reftcnt donc deux enfeignemens,
qui font communs &: aux cnfans Se
auxfujets 5 &: aux efclaues. L'vn,
que riionneur, lafujetioUj&robeïf-
fance qu'ils rendent à leurs fuperieurs
chacun en ce qui les regarde, ne con-
fille pas en aâions Se en contenan-
ces extérieures feulement , mais pro-
cède d'vne bonne Rentière difpofi-
tion du cœur , fans quoy l'apparence
de la vertu n'a rien debonny de loua-
ble.
Chrestienne il Part^ 3^5
ble. Et cette difpofirion intérieure
doit anoir Dieu pour motif, félonies
diuers é2:ards aufquels fa Prouidence
fe manifefte en la difpenfation de
toutes ces chofes. Car les enfans l'y
doiuent refpeder comme l'auteur de
la Kature : lesfnjets comrhe Tinfti-
tuteur des Puiflances qui font en
cftat : &:lesefclaues comme celuy qui
far fa Prouidence gouuerne telle-
ment rVniiiers , qu'il n'y arriuc rien^
iion pas mefmes les plus fafcheux eue-
Hetnens, &c qui nous reduifent aux
J)lus grandes extrémités , je ne diray
fas feulement fans fa permiffion^mais
iwefmes fans fon efficace. De forte
que s'il a voulu qu'ils tombaflent
fous la puilTance d'autruy, c'efl: à eux
à s'hiimilier fous fa main , & à con-
former entièrement leur volonté à
la fienne. L'autre , que l'obeilTance
qu'ils doiuent à leurs pères , à leurs
Souucrains, &: àleurs maiftres , nt
s'eftetid pas iufques à leur faire faire
des chofes ihjuftes Se dcshonneftes,^^
qui font contre la Morale de la Na»
ture 3 &^ contre les inftitucions de
z
354 ^^ Morale
Dieu. Car quelque fuperioritéque
les pères , les fouuerains, &: les mai-
ftres puiilent auou'à l'égard de ceux
qui leur font fournis , celle de Dieu
eft pourtant iniînuTient au deiTus;
d'où vient que les refpefts que nous
luy deuons àcetteoccafion font in-
comparablement plus inuiolables.
Encore donques que ce que les Apo-
ftres ont dit autrefois , qu il n'eft pas
jufteny raifonnable d'obéir aux hom-
mes au préjudice des commande-
mens de Dieu , ait efté prononcé à
l'occafion d'vne chofe extraordinai-
re, Se qui n'eftoit pas de la portée de
la Nature , mais de la rcuelation de
Dieu, fi eft-il tiré de ces notions com-
munes dont la droite raifon des hom-
mes les rend tous participans ou ca-
pables.Témoin en foit que Socrate,
conuié à fe déporter d'inftruire la
jeunefle de la ville d'Athenes^ô^ de la
former à la vertu, s*en défendit com-
me les Apoftres firent depuis , 5C à
peu près en mefmes termes. Car dau-
tant qu'il s'ellimoit fufcité de Dieu
pour la rcformacion des mœurs des
Chrestienne. il Part. 3^5-
Athéniens de fon temps , il répondit
à ceux quiTen voivloient dertourner,
quil eftoit plus raifonnable qu'il
obeift à Dieu que non pas aux hom-
mes. Ce qui doit eftre à tous les
hommes qui ont des fuperieur^ ,
de quelque (orte que ce foit , vne
reigle générale &: inuioUble de leur
vie.
VES DEVOIRS DV MJKT
(^ de la femme entr eux.
DAns les confiderations que j'ay
faites fur l'intégrité de la Na-
ture, j'ay mis le mary & la femme en
quelque degré d'égalités d'inégalité
en diuers égards. Car ic les ay faits
égaux en cela que ce font deux cftres
raiionnables, qui concourent de mef-
mc rang à la production de leurs en-
fans 3 qui ont fur eux vne autorité
Z i
-y^ laMorale
non dépendante l'vn de l'autre, com-
me s'ils compofoicnt enfemble vu
petiteftat Ariftocratiquc, 3c qui ne
font pas fous-ordonnés au gouuerne-
ment de leur famille , mais que leurs
enfans doiuent confiderer en quel-
que forte comme également fouue-
rains. Et ic les ay faits inégaux en ce
que le fcxedervneftantplus auanta-
gé que celuy de l'autre , non feule-
ment dans les qualités corporelles ,
mais auflî en celles de Tefprit , s'il ar-
riue de la diuerfitéd'aduis entr'eux,
le fexe le plus parfait le doit empor-
ter, comme fi dans les chofes qui dé-
pendent de leurs communes delibe-
rations,ilauoitla prerogataie d'y con-
tribuer deux fuffrages. Quant aux
deuoirs que leurs relations produi-
fent naturellement , je m'en fuis la
mefme fi amplement & H particuliè-
rement expliqué , que fi les chofes
eftoicnt demeurées dans ce bien-
heureux eftat auquel Dieu les auoic
mifcsau commencement, il ne feroïc
pas befoin que )> Me icy beaucoup
de nouuelles réflexions. Mais l'ay
Chrestienne. il Part. 3^7
quand &: quand aduerci en quelque
lieu, que ces paroles de la Genefe ,
prononcées à la femme incontinent
après le péché , Tes dejirs fe rapporte-
ront à ton mary , d" il aura Çeïgmurie
eu domination fur toy y ont quelque re-
lation à ce que la décadence de la Na-
ture peut auoir apporté dans la focie-
tcdu mariage , qui n'y eftoit pas au-
parauanr. Et il eft fans doute que le
pcché a mis la femme en quelque
plus bas degré d'infériorité , & dans
quelque plus grande dépendance à
l'égard de fon mary , qu'elle n'euft
eftéfinonsfuifions demeurés en no-
ftre origine. Ce que quelcun pour-
roit bien imputer à vne efpece de
chaftimentj de ce qu'ayant appris de
fon 'mary la défenle de manger de
l'arbre de fcience de bien & de ?nal^ Se
de ce qu'ayant tant befoin de fon
confeil dans la refolution qu'elle
auoit à prendre à l'heure de la tenta-
tion, elle l'auoit abfolument néglige,
&: puis s'eftant corrompue la premiè-
re par la tranfgrelTion, elle auoit en le
feduifant , abufé de Taffedion qu'il
35^ LA Morale
auoit pour elle. Neantmoins y quand
cela ne tiendroit point lieu de chafti-
ment en fon égard, comme defaitfoii
action, qui luyaefté perfonnelie &:
particulière, ne doit pas eftre imputée
à toutes les autres femmes , qui font
pourtant toutes réduites à cette fu-
jetion ,knaturedes chofcs mefmes a
voulu qucla Prouidencede Dieu en
difpofafl: de la forte. Et c'efl: ce qu'il
me faut expliquer icy le plus briève-
ment que je.pourray. Car cette infé-
riorité cftant , quoy qu'il en foit ,
d'vne autre nature que. celle des en-
fans, des fujets, &: des fcruiteurs , ôc
n'aboliflant -pas abfolument toute
CQttc égalité dans laquelle je les ay
conflitués au commencement , je
ii'ay pas iugé à propos d'en compren-
dre le difcours dans vue mefiiiecon-^
fideration. Et toutefois, parce que
non feulement: eHe n'aneantift pas
aufiil'auantage du fexe mafculin fur
le féminin , mais mefmes qu'elle ajou-
te quelque cliofe de confidcrable à^
l'autorité du mary , ilefl: raifonnable
de placer les reflexions que nous y
Chrestienne. II. Part. 559
ferons, deuant le traitté des deiioirs
qui obligent refpediuement ceux
qui font abfolument égaux les vns
aux autres. La première chofe don-
ques laquelle nous deuons icy confî-
derer eft, qu'encore que la corruption
de noftre nature fe manifefte en vne
infinité de fujets , il n'y en a point où
elle paroilTe plus vniuerfelle ôc
plus ordinaire qu enl'impatiëce de la
fujetion &: du joug. Car l'excès au-
quel eft venu l'amour propre , fait
que nous nous eftimons tous chacun
plus que nous ne faifons nos pro-
chains ; de forte que nous ne pouuons
fupporter leur fuperiorité au defTus
de nous qu'auec quelque efpece de
defpitdece que nos qualités 3c nos
vertus ne font pas cftimées ce qu'à
noftre aduis elles valent. Déplus , le
dcfordrefuruenudans noftre Appé-
tit fenfitif a rendu cette partie de
Tame qu'on appelle communément
r Ira fable ^ intraittable tout ce qui fe
peut ; tellement qu'à la moindre pe-
tite occafion que nous penfons auoir
de nous oiFenfer , nous nous empor*
Z4
3<^o LA Morale
tons bien loin au delà de la modéra-
tion que nous deurions garder en tous
nos refTentimens ; &: qui nous laifTe-
roic aller à la violence de nos mouue-
mens, il n'y a fi douce ny fi légitime
domination dot nous ne fecoiiaflîons
le refpedl, quand vne fois nous nous?
fonimes imaginés que celuy qui la
pofTede en abufe. Et bien que cela
ne paroifle que trop dans la conduite
des enfans enucrs leurs pères , &: des
fujets çnuers leurs Souuerains, & des
efclaues enuers leurs fcigneurs , je ne
fcay s'il y a aucun ordre d'inférieur^
ou il paroifle tant qu'au fexe des fem-
mes. Car foit que cette égalité que la
nature leur donne auec leurs maris en
certain égard, les fafl'e mefprendre au
iugement durefle de leur condition,
il y en a peu de celles en qui U pieté
aie domine pas , qui ne voulufl*ent
fe mettre au pair auec leurs maris :
foit que plus il y a de foiblefle dans
leur raifon, plus y a-t'il auflî d'empor-
tement dans leurs paflîons, il n'y en a
prefque point à qui la colère ne fafle
f4irc quelquçsfois des efcapades vii
Chrestienne. il Part. j<?i
peudéreiglécs. Dautant donc que la
conferuation de Tordre eft enuers
Dieu en fouueraine recommendatioii
en toutes chofes , parce que c'eft
deluyque Icurfubfîftance dcpend,&:
que la principale partie de Tordre en
toute focieté, confifte en la conferua-
tion de ces relations de fuperieur 6>C
d'inférieur, il a elle necefïaire qu'à
caufe de Tinclination que les infé-
rieurs ont à la rébellion depuis le pe-
chéjTautorité des fupcrieurs fuft por-
tée mcfmes au delà du premier efta*
blilfement de la Nature. Apres cela,
le mariage eftant au commencement
vn contraft de la Nature Amplement ,
il eft deuenu par le changement arri-
uc en T Vniucrs , vne conuention eu
quelque forte politique. Car outre
Tvniô des perfonnes^qui s'y fait pour
la focieté infeparable de la vie , ÔC
pourlapLocreation desenfans, on y
joint encordes intérêts dcTkf^ Se do.
oTf/V;?, qui font réglés par les loix ci-
uiles. Et il eft bien vray que ces loix
font merueilleufen;ient différentes ,
pon feulement félon h dmerfité des
5(3 î' •• LA Morale
régions , mais encore en vn mcfme
pays : de forte qu'autre eft la confti-
uition du Droit Romain , autre celle
de l'Athénien en cet égard , autres
les couftumes de diuerfes Prouinces
de la France. Mais neantmoins il n'y
a pas vne feule forme de Republique
bien policée, qui ne donne quelque
notable auantage à Thomme par def-
fus la femme en ce qui concerne le
bien, foiten le conftituantle maiftre
du fonds, foit au moins en luy lailfanc
k libre adminiftration des fruitsquil'
produit , pour en difpofer comme
bon luy femble. Tellement qu'encore
que le maryfoit obligé par les confî-
derations de TafFedion qu'il porte à
fa femme, Se par la part qu'elle peut
auoir dans ce commun intereft , de
ne négliger pas abfolument fon aduis,
ôc de requérir fon confentement en
ce quitouche leurs afïliires, fi eft-ce
que c'eft proprement à luy que le
gouuernementen appartient, & que
la femme eft tenue d'y fuiure fes or- .
dres. Car comme c'eft la propre fon-
ûion de l'homme d'acquerir^amfi que
Chrestienne/ II. Part. 3(^5
eelledclafemme gift à conferuer ce
que fon marv a acquis , ( d'où vient
qu'Ariftotefemble attribuer à la fem-
me le gouucrnement du dedans de la
maifon, pour prendre garde à ce que
k bien ne s'y perde pas, ^ ne s'y con-*
: fume pas inutilement, au lieu qu'il at-
I tribue à l'homme tout ce qui concer-
ne le dehors , où il faut qu'il prenne
lesoccafions de fes auantages ) il efl:
; plus que raifonnablc que le iugemenc
des occurrences d'acquérir ou de
dcpenfer, dépende de luy,tant parce
que c'eft à luy qu'elles fe prefentent,
&; qu'il les connoift , que parce que
la Nature l'a pourueu de plus de
prudence. loignés à cela que comme
en toute autre focieté, l'équité natu-
relle vent que celuyqui contribue le
plus' au bien commun, en tire plus de
profit à proportion, il eft raifonnable
qu'en celle-cy , au bien de laquelle le
m ar y/apporte beaucoup plus d'indu-»
ftric & detrauaii que ne fait la fem-:
me, il y foit auffipkisauantagé, fi ce
B'eil pour auoirplus grande part au
bien acquis, quand envient àfeparer
5^4 ^^ Morale
la communauté, au mains certes pour
â.uoir plus de puifTance d'en difpofer
tandis que la communauté fubfifte»
Enfin , le changement arriué par Is
péché en a beaucoup apporté dans
les dépendances des droits que la Na-
ture auoit eftablis pour le mariage.
Car à confidercrlcs chofes dans leur
origine, Tobligation àfe garder la foy
mutucllement,eftoit égale au mary éc
à la femme. Et dautantque cette
obligation ne les regarde pas feule-
ment, 6c que Tadultere eft vn péché
contre les loix de Dieu, dont U maje-
jftéeft éternellement inuiolable , le
mary , quand il le commet , n*eft pas
moins coupable deuantluy , que le
peut eftre la femme lorsqu'elle tom-
be en cette faute. Mais quant à ce
qui eft de Tintereft que l'vn &: l'autre
ypeutauoir, leur condition y eft de-
iTcnuë très-inégale. Car au jugement
de tous les peuples , la propre vertu
morale de la femme eft la chafteté,
comme celle de l'homme eft le cou-
rage.Tellement que les femmes mef-
mes, qui d'ordinairç ne fe picquenc
Chrestienne. il Part, jéf
pas de valeur , ôc qui n'ont point de
honte de paroiftrecraintiues dans les
dangers, mefprifent les lafches 6c les
poItrons5&:ne les eftimentpas dignes
d'eftre hommes. Comme au contrai-
re, mefmes les hommes les plus def^
bauchés ont de Teftimc &: de la venc*
ration pour les femmes qui aiment
beaucoup leur honneur, & hors la
paflion de l'amour , les impudiques
leur font , non mefprifables feule-
ment , mais mefmes infâmes. Quel-
ques-vns ont eftimé que ce qui fait
que les hommes mettent principale-
ment leur honneur dans la réputation
du courage , & les femmes le leur
dans celle de la chafteté, c*eft que la
vertu des vns a pour fujet où s'exer-
eer, les dâgers, dot rafpe£l eft malaife
à foûtenir , & celle des autres les plai-
firs, dont l'amorce eft difficiles éui-
ter, & la tentation violente. Telle-
ment qu'il faut que dans le fexe le
plus noble &: le plus fort , l'idée de ce
qui eft Honnefie ^ Beau y ait fait vne
profonde impreifion , pour ne fclaif-
fer pas effacer ou obfcurcir par le
5^^ La Morale
trouble que produit la prefence d'vn
objet naturellement formidable. Et
que dans le fcx.e le plus mol & le plus
flouëc, la mefme idée fe foit bien
auant infinuée en l'entendement ^
pour tenir les appétits dans le deuoir,
quand ils viennent à eftrefoUicités
par Pefpcrance d'vne volupté bien
îenfible. On pourroitajoilterà cette
raifon, que les femmes eftans naturel-
lement foibles & de courage &de
corps , elles prifent le plus dans leurs
maris, &: confequemment dans les au-
tres hommes, la vertu dont elles ont
plus de befoin pour leur proteâ:ion :
èc que les hommes ayans naturelle-
ment de rinclination à la jaloufie en
ce qui eft de la joiiiflance de leurs
amours , ils eftiment dauantage dans
leurs fcmrues , 6c confequemment
dans les autres, la vertu dont Tabfen-
ce &:laprmationleur donneroit plus
de mécontentement ôc de douleur.
Mais d'où que cela vienne , il eft cer-
tain que comme entre les vertus mo-
rales des hommes , la valeur eft fins
doute celle qui a le plus d'éclat y de
Chrestienne. II Part. 3^7
qui donne le plus d'admiration quand
elle eft vn peu fignalée , de forte que
c'eftelle qui a eftéla première entre
les Romains appellée du nom de
yertu^ lequel s'eft puisapre*s commu-
niqué à toutes les autres belles ^
louables qualités j entre les vertus
morales des femmes , lapudicité eft
celle qui naturellement a le plus de
recommendation, &: qui mérite plus
de louange. Les deux fexes eftans
donc ainfi partagés, &: leiugement
vniuerfel de toutes nations eftanttel,
Toffenfe de la femme enuersfon ma-
ry 5 eft de beaucoup eftimée plus
grande, que non pas celle du mary
cnuers la femme , en vne mefme na-
ture de faute. lufques là qu'en Tof-
fenfe de la femme , fi le mary la porte
en patience & fans témoignage de
reiTentimcnt, il eft tenu pour homme
deftitué d'entendement &: de cœur :
parce qu'il ne fcait pas rcconnoiftre
la grandeur de l'outrage qu'on luy
fait, & que s'il lareconnoift en quel-
que façon, il a la partie Couragenfe de
foname naturellement émouflee. Au
5^8 La Morale
lieu qu'en TofFetife duniary, fi la fem-
me ne s'en émeut qu'auec beaucoup
de modération 5 &rfielleen diffimulc
fon reflentiment, tant s'en faut qu'il
luy en reuiennc du deshonneur, qu^à
peine y a-t'il rien qui la rende plus
recommandable. De là vient que là
où le diuorce aeftépermiX^apuiflan-
ce de le faire pour le foupçon de
paillardife a efté donnée au mary, à là
femme non : dautant que dans le fcul
foupçon riionneur du mary eft inte^
refle, comme Cefar Ta prononcé au-
tresfois* Et ailleurs , où le diuorce
pour de fimples foupçons n'a point de
lieu, l'aftion d'adultère effcûiuement
commis, eftoftroyéeauxTiary contre
fa femme 5 pour obtenir feparation,
là où l'aftion de la femme contre foii
jnaryentel casneferoitpas iugée re-
ceuable. Et chacun fçait ce que les
Loix ou permettent ou excufent à Té^
gard du mary , quand la fureur de h
jaloufie le tranfporte iufques à vfef de
main-mife lors qu'il eft outragé de
cette forte deuant fcs yeux; au lieu
^uelamefmeaftion, dont on luy ac-
corde
Chrestienne. II. Part^ 5^9
corde rimpunitc , feroit en pareille
occafîon tenue pour vn crime très-
capital &: tres-puniflable dans fa fem-
me. Qne fi pour vne jaloufieinjufte
Se mal fondée de la femme, le mary fe
contraint en fa conduite, &: reffcrrc la
liberté de fes conuerfatiohs, c'eft vne
condefcendance très - digne d'vn
honnefte homme, &: vne des plus bel-
les pïcuues de la qualité d'vn bon
mary: mais c'eft vnc condefcendan-
ce feulement 5 5^ non Taccomplifle-
ment d'vn deuoir auquel il foit inuio-
lal lement obligé par les loix de leuc
tnariagc. Mais quand dans vne jalou-*
fie , dans laquelle les foupcons d'vn
mary font injuftes &c mal fondés , il
tient neantmoins fa femme de court,
&: luy retranche les libertés ôc les fré-
quentations qu'il luy permettroit vo-
lontiers s'il n'auoit point l'efprit ma-
lade , l'obeiflanccde la femme ,&: fa
foûmiffionen telle chofe, n'eft pas de
fimplecondefcendance , mais d'obli-
gation &: de deuoir. Car en tout or-
dre de pcrfonnes où il y afupe^ieur
.& inférieur , il cft dcluiltitution de
A a
37^ ï^ 'MoRAii
DicUj & de celle de la Nature , qu©
l'infeneuL* obeïfle , mefmes dans les
chofes qu'on requiert de luy injufte-
ment, quand elles ne viennent point
z vn tel excès , que l'abus de lapuif-
fance change tout à fait la forme de
la fujetion &: de l'autorité du gouuer-
nement.Mais à la vérité lors qu'on en
vient iufques là , fila refiftance n'ell
abfolument fondée en droit,au moins
ne peut-on pas nier qu elle ne foie
fortexcufable.Et c'eilcedont il faut
que nous difions encore vn mot ,
pour expliquer comment il faut que
de leur cofté les maris vfcnt de leur
puilTance.
Nous auons dit cy-defTus que Tau-
torité paternelle s'eftend iufqu à l'ap-
plication du chaftiment ; &: auons
ajouté que ce chaftiment, quand bien
il feroit rigoureux au delà des termes
delà raifon , doit eftrc porté patiem-
ment, par le refpedque les enfans
doiuent à leurs pères , pourueu qu'ils
n'en viennent point à la mutilation
des membres , 6c moins à la peine de
mort. Mais à U vérité quand on pallc
ChrestiennE ir. Par^ 37t
a cet exccs, l'autorité change de for-
me , 8c de naturelle &C paternelle
qu elle eftoit, elle dénient politique
&: de Magiftrat fouuerain , ce qui
donne vn droit manifefte à fe fouftrai-
re de robeïffance. Car iufques là
Tenfant eft tenu de refpcder l'auto-
rité de fon père , dautant qu'encore
qu'il en abufe , il a de Tautoritc pour-
tant. Au lieu que quand il en vient
là 5 il entreprend vue chofe où il n'a
du tout point d'autorité , Te confti-
tuant Magiftrat fans qui! y ait voca-
tion, &: empiétant vne puifîance fou*
tieraine fans en auoir tiltre. Nous
ûuons auflî veu que la puiifance poli-
tique du fouuerain Magiftrat s'eftend
au gouuernemcnt de l'Eftat en gêne-
rai , mais qu'elle laiftc les fujets en
leur liberté pour ce qui eft de leurs
adions &: de leurs affaires particuliè-
res. Où donques le fouuerain Magi-
ftrat fc tient entre les bornes de la
forme de l'Eftat , il luy faut preftcr
obeilîance quand il abuferoit de fon
pouuoir, parce que fi pour en abufer
en quelque façon il eftoit permis d«
À a z
'yji ÏÀ Morale
luy refifter, il ne reftcroit point d'o?-
dre defuperioritc &: d'infériorité en
la terre. Mais s'il en vient iufques à ce
point 5 que de conuertirles hommes
libres en efclaues, alors non feulemec
ilabufe de fa puiflancc , mais il s*eit
donne vne qu abfolumcnt il n*auoit
point. Enfin , nous auons veu que la
puiffance des maiftres fur les valets,
allât plus loin que ne fait celle des pè-
res furies enfâsj&mefmes en ccrtaia
égard, des Souuerains fur leurs (\x)ç,tSy
il eft plus difficile d'y commettre de
l'excès 5 parce quelle eft moins bor-
née.Neantmoins^puifquc nous auons
dit qu'elle ne s'eftend pas iufques à
donner la mort, il eft permis à vn ef-
claue en vne telle occafion , de s'en-
fuir auxafyles &: aux autels , & s'il ne
s*y peut pas fauuer , la refiftance luy
eft en quelque forte pardonnable.
Parce que le maiftre n'ayant du touc
point de pouuoir en cet égard , fon
cfclaue luy eft aucunement égal en
cela , ce qui rend à proportion fa re-
fiftance légitime. Pour ce qui eft de la
puiilance des maris^ ie voy que quel-
Ghrestienne. il Part? 373
ques - vns , ôc mefmes de grands
Thcologiens , l'eftcndent iufqu'à
la corrcftion de la main , de t4€n-
jient qiie c'eft vnc dépendance
de CCS par<5lçs , C^ /7 aura domina-
iion fur toy. Si cela eft , ils ont
raifon de le faire dépendre de là ,
car il eft certain qu'il ne conuiehtpas
à la première inftitution de la Nature.
Car la Nature ayant fait l'homme &:
la femme pour eftre dans leur conjon-
ftion abfolument de mefme ordre ,
de forte que l'inégalité qui s'y trou-
uoit confiftoit feulement en la diffé-
rence de la noblcfle du fexe, il femble
que l'autorité d'vfer de la main en
chaftimcnt ne puiffe pas compatir
auec cette égalité de rang que la
Nature leur donne. Que fi l'auanta-
gc de riiomme confifte en ce que la
noblcffe de fon fexe luy donne lapre-
rogatiue de deux fuffrages en ce pe-
tit Eftat Ariftocratique , dans lequel
la femme n'en a qu'vn , il doit fuffirc
à l'homme d'y vfer de fon droit, & de
faire ce qu'il luy plaift , mefme contre
le grc de fa femme, comme l'on fait
Aa3
574 La Morale
en vn Sénat à la pluralité des voix.
Mais quant à frapper ou à mal-trait-
ter fon compagnon parce qu'il n'eft
pas de mefmeaduis , c'eft ce qui ne
ie pratique point , &c qui n'eft des
loixô^ des inftituts d'aucun Collège.
Et quant à ce qu vn Sénat Ariilocra-
tique alapuiflance de punir Tvn des
membres de fon corps ^ quand il a
commis quelque crime contre l'Eftat,
cela ne fait rien à ce propos : parce
que le crime dégrade le criminel , de
luy ofte la qualité de Sénateur , de
forte qu il dénient abfolument infé-
rieur à ceux qui luy font fon procès :
^ l'ordre politique veut que le Se-
nat ait le pôuuoir de faire cette dé-
gradation, pour le bien gênerai de la
-Republique. Mais félon l'inftitution
<le la Nature il n'eft pas au pouuoir
cle rhomme de dégrader fa femme du
rang qu elle tient, &: tandis qu'elle ne
forfait point à fon honneur, il faut,
malgré qu'il en ait , qu'elle demeure
toujours fa femme. Déplus, lacon-
jondion dumary &:de la femme eftft
cft|:oitte qu'elle les fait vne mcfme
Chrestienne. h. Part. 37^
chair; tellement qu'autant comme il
fe peut faire 5 ce font deux indiuidus
qui fe compofent en vn. En cette
vnion donques , tout le plus grand
auantage que l'homme puifle auoir
eft , qu il ait autant de puiiTance fur
/à femme que l'efprit en a fur le corps;
ce qui regarde feulement le gouuer»
ncment&: la conduite. Comme donc
Tefprit ne mal-traitte point le corps ^
parce qu'il n*eftpas fonefclaue, mais
vne partie efl'enticlle du tout qu'ils
compofent tous deux; félon l'inflitu^
tion de la Nature le mary n'a point de
droit de maltraitter fa femme non
plus 5 puis qu'elle fait vne partie cf-
fentielle de leur commune focieté.
A n'en mentir point , ie croy que ces
Meilleurs là fe trompent. Quelque
changement que le péché ait apporté
dans la focieté du mariage , ôc quel-
ques nouueaux droits que ce change»-
ment ait eftablis à Tanantage du ma-
ry, ils n'ont pourtant pas aboli ce qui
cftoitde fa première inftitution, c'eft
que les deux eftres qui s'y conjoi-
gnent , y tinlfent vn mefme rang, ô.:
Aa4
37^ l'A Morale
que pour ainfi parler ils n'y conftî-.
tuafTent qu'vne feule &: mefme per-.
fonne. Cette égalité là donc fubfî-.
fiant 3 ie dis qu'elle eft incompatible
auec Tautorité de la correftion ma-,
nuelle. La raifonen elt, que quicon-.
que poflede ce droit eft conftitué
dansvn tel degré de fuperiorité, que
celuy qui eft fujct au chaftiment ne
peut eftre d'vn mefme rang auec luy,
ny prétendre cette égalité que la Na-
ture donne à la femme. En effet, il n'y
a que les pères, ou les Magiftrats fou-
uerains, oulesmaiftres, ou ceux à qui
ils communiquent leur autorité, qui
ayent ce droit fur ie corps de leurs
inférieurs. Les pères, acaufe de l'e-
rninence que la Nature leur donne fur
ceux qu'ils ont engendrés ; les Sou-
uerains Magiftrats , à caufe de celle
à laquelle la Police les élcue fur ceux
qui leur font affujettis : les maiftres, à
caufe de celle qu'ils tiennent da
droit des Gens fur ceux qui font en
leurpuifTance : Toutes fuperiorités
qui font telles que chacune en fon
égard elles excluent toute égalité en-
Chrestienne. II. Part. 377
treeux& leurs inférieurs .Or les ma--
ris n'en ont aucune de la nature de
celles là, U s'ils en veulent affeder,
dautant qu'ils changent la forme de
lafocieté que leurs femmes font auec
eux , ils commettent vn attentat qui
autorifelesfemmesenleurrcfiftance.
De plus, les maiftres battent leurs va-
lets comme s'ils raccommodoienc
leurs inftrumens, pour les rendre plus
vtiles à leurs vfag;es. Or les femmes
ne tiennent point ce lieu dans le ma-
riage , mais y agiffent comme caufe
collatérale en la production des en-
fans, en leur éducation, &: au gouuer-
nement des feruiteurs &: des affaires.
Les Magiftrats puniflent pour l'inte-
reftdePEftat, &: pour preuenirTeifet
des mauuais exemples. Or le mary,
entant que mary', n'efl; point eftably
pour procurer le bien du Public , ny
pour pouruoir à la conferuation de
fes interefts. Les pères chaftient leurs
enfms pourles former à la vertu dans
leur bas aage, ^ s'abftienn entde ces
corrections quand ils font deuenus
grands. Orles femmes font plutoil en
57? La Morale.
aage 5c en eftat d'empirer que d'à-*
mcnderpar ces chaftimenSj&: Tirrita-
tion que leur efprit en reçoit écoufFc
en elles les afFcâions qu elles doiuenc
âuoir pour leurs maris , &: qui feules
font capables de les réduire à vne
bonne &: volontaire obeifTance. Eu
vn mot, comme il cft raifonnable que
les maiftres traittent autrement les
pcrfonnes libres que les efclaues ; de
que les Magiftrats fouuerains met-
tent vne grande diftindion entre
leurs frères & le commun de leurs fu-
jets; 3c que les pères fe gouuernenc
autrement auec leurs cnfans qu'auec
leurs feruiteurs; il cft plus que raifon-
nable pareillement que les maris faf-
fent autre confidcration de leurs fem-»
mes que de leurs enfans. Puis donc,
que la correûion que les pères appli-
quent de la main aux perfonnes de
leurs enfans, doit eftre &: rare 5c lé-
gère, autant que le peut permettre le
bien de leur éducation, que refte-t'il
fînon qu'en tout Se par tout ils s'ab-
ftiennent d'en vfer enuers leurs fem-
mes/* Encore ne mets-je point icy ea
Chrestienne. II. Part. 379
ligne de conte que fi les enfans
voy oient leur mère fujette à cette
correction comme eux, ils ne fe pour-
roient pas perfuader qu eftant rédui-
te à mefme condition qu'eux , elle
full digne de la mefme forte de ref-
pcd qu'efl; celuy qu'ils doiuent ren-
dre à leur pcre.Orn'eft-il pas conue-
nable à la fageffe que la Nature fait
paroiftre en toutes fcs difpofitions ,
que d'vn cofté elle porte les enfans à
auoir vne mefme forte de vénération
pour ceux qui les ont engendrés , 5c
que neantmoins elle leur prefentc
Toccafion d'auoir pour eux de fi dif-
ferens fentimens, qu'ils en tiennent
l'vn comme infiniment éleué au def-
fusd'eux, ôc l'autre à peu prés d'vn
mefme rang &c d'vne mefme condi-
tion auec eux - mefmes. le conclus
donc premièrement qu'autant qu'il
fe peut vn honnefte homme doit
ramener le mariage aux premiè-
res inftitutions de la Nature , ôc s'y
gouuerner enuers fa femme félon les
préceptes que i'cn ay donnés dans la
première partie de la Morale. En fe-
380 La Morale
cond licu^que fi la condition des cho-
{es ne permet pas qu'il Vy ramené en-
tièrement, ilvfeneantmoins de ces
nouueaux Droits que i'ay reprefen-
tes cy-defTus , auec toute la douceur
& toute la modération imaginable^ea
tafchant d'induire fa femme à fuiurc
fcs intentions, par la perfuafion de la
raifon; comme dans les confultations
d'vn Sénat, c'eftl'euidencedela Rai-^
fon, non l'autorité qui l'emporte. Ea
troifiéme lieu , que s'il eft quelques-
fois bcfoin d'vfer. de l'autorité du
commandement, il l'employé à peu
prés demefme qucrefprit envfeen-
uers le corps , lequel il efpargne de
conferue le plus qu'il peut , comme
vne partie effcntielle de fon eftre.
En quatrième lieu, que s'il eft befoin
d'vfer de quelque feueritc pour ré-
duire l'indocilité <S«: Topiniattreté dV-
11e femme à la raifon ^ il la chaftie
comme nous chaftions nos corps.
Car nous ne le faifons pas en nous
battant Se en nous outrageant nous-
mefmes, fi nous ne fommes furieux;
mais nous les macérons par i'abftinen-
CHREsrfEKWE. II. Part. 381
ce 6c par Tafliduité au trauail. Telle-
ment que le chaftiment d'vne femmes
confîfte à la priuer des contentemens
donc elle abufe , &: à ne luy fournir
pas toutes fes aifes ny mefmes toutes
les neceffités à fouhâit. Enfin, qu'il
luy fourniffe luy-mefme Texemplo
cle toutes fortes de vertus , &: qu il la
vainque par les témoignages qu'il luy
donnera de fon amitié ; parce que
quand ce feroit vne lionne , on Tap-
priuoiferoit par ce moyen là : &ù d
elle eft telle qu'elle furpalfe mefmes
les lionnes en férocité^ les rudes d^ ri"
goureux traittemens ne, la retidront
que plus furieufe.Ainfien ont vfé les
Sages, comme Socrate , dont l'ejxem-
f le doit cftre de grand poids en. CQuf-^
tes faconsiainfien vfenttousles f^ens
d'honneur qui ont quelque chofe de
releué èc de généreux dans r-ame.
Que fi d'ordinaire les loix politiques
n'eitabliflent point de peines à la. vio-
lence de;s maris qui vfent de cette
forte de cliaftimentjce n'eft pas qu el-
les en cftiment lapuiffance bonne- 6^
légitime. Mais c'ell qu'il va certains
^Sz La Morale
maux aufquels il eft fi difficile de re-
médier , qu'il eft bien fouuent plus
expédient de n'en entreprendre
point la cure. D'vn cofté il y a des
femmes fi mauuaifcs ^ ôc dVne hu-
meur fi querelleufe Ô£ fi tyrannique,
qu'elles feroient abfolument infup-
portables à leurs maris , fi elles ne
•craignoientle chaftiment: &: de l'au-
tre il y a fi grand nombre de maris qui
fe laifTent emporter à leur colère , &^
qui outrepafient la mefiire de leur
droit , que fi le Magiftrat les rcpri-
moittous.lesfupplicesdeuiendroient
fi ordinaires , qu'où bien leur trop
grande fréquence cauferoit aux hom-
mes trop d'horreur, ou bien l'accou-
ftumance de les voir empefi:heroit
qu'ils n'en caufaflent afi^és , &: qu'ils
ne produififTent l'effet auquel ils font
dcftincs pour le bien de la Republi-
que.loigncs à cela qu'il y a quantité
de femmes qui fe plaignent entre
leurs amis 6c à leurs parens delà vio-
lence de leurs maris /qui ne vou-
droient pourtant pas intentera cette
occafion accufitiou contr'eux de-
Chrestienne il PartT 385
liant les Magiftrats politiques. Et
quand elles le voudroient, il ne feroic
pas toujours à propos de les y recc-
uoir, parce que ces accufations cm-
pefchent leur reconciliation , qu'il
eft incomparablement plus auanta-
geux pour le bien public de procu-
rer, que de laiiîer venir l'aigreur à
vne rupture irrémédiable. Neant-
moins , quand la rigueur d'vn niary
eft abfolument intolérable à fa fem-
me 5 le Magiftrat eft autorifé d'y
pouruoir, tant pour la maintenir dans
le droit que la Nature luy a donné ,
que pour empefcher qu'il n'arriue
des accidens fcandaleux 6c domma-
geables à TEftat public dont les fem-
mes font partie. De ce que defliis il
eft aifé de recueillir ce que l'on doit
juger des anciens Romains qui s'attri*
buoient fur leurs femmes la puiflancc
de vie de mort en certaines occafions.
Mais ce n'eft pas feulement en cela
qu'a paru la férocité de cette nation,
quoy que d'ailleurs elle euft des ver-
tus fort cminentes.
5S4 l'A Morale
DES DSFOIRS DE CEVX
oui font en relation d' égalité les
^ns aux autres.
LEs plus communes &: plus ordi-
naires relations d'cgâlité que les
Jiommes aycnt entr'eux , font celles
d'amy à amy , de citoyen à citoyen y
êc de frère à frère ; &: bien qu'il y en
ait quelques autres qui doiuent venir
en confideration,fî eft-ce qu'elles ont
tant de rapport à ces trois là, que
quand nous en aurons expliqué les
diuers dcuoirs , il ne fera pas malaifc
de leseftendreaux autres femblable.s
occurrences de la vie. C'eft à cela
que j'ay dedic le propos de mainte-'
nant, que je commenceray par ce que
les frères fe doiuent les vns aux au-
tres. l'ay dit ailleurs, &:châcun. le cbn^
çoit ailes defoy-mefme, que toute la
liaifon qu'ils ont entr'eux entant
qu'ils font frères^ conlille en ce qu'ils
font
Chrestienné. II. Part. 3^^
iont iffus de mcfme eftoc , ôc qu'ils
doiàent fe confidercr refpectiuemenc
comme portans chacun en fon en-
droit l'image de leur père &: de leuir
niere. D'où fuit , à parler générale-
jinenc , qu'ils font obligés à fe porter
beaucoup de refpeft mutuellement^
&: beaucoup d'amitié tout enfem-
ble. Car commela difpofitiondercf-
prit des enfans enuers leurs pères ,
doit eftre mcllce de ces deux incli-
jiations, il faut qu'elles fe rencontrée
pareillement dans les affedions qu'ils
ont les vns pour les autres. Et quoy
que l'honneur & le refpefl: femble
eftre vn mouuemcnt de l'inférieur,
qui reconnoiften celuy qu'il honore,
quelque eminence foit de dignité,,
-foit de vertu , foit de quelque autre
telle qualité qui fait les hommes
inégaux, régatité que nous fuppofons
eftre entre les frères n'empefche pas
qu'ils ne fedoiuentrefpecter récipro-
quement. Parce que ce qu'ils s'en-*
ir'honorent c'eft qu'ils confiderenc
en la perfonne T vn de l'autre vne ima-
^e de leurpcte., que chacun d'eues
B b
3?^ lA Morale
ïçait eftre bien loin au deflus de foy?
comme deux Ambafladeurs dVn
mefmePnhce refpedent&: veîierent
Tvn dans raûtre la dignité dé leur
AmbafTade , &: le caraftete de leur
Souuerain. 11 eft vray que comme Te-
minence du père, qui le rend hono-
rable de iefpedable à fcs enfàhs , èft
dans fa perfonne comme dans fon fie-
ge, &c dans le lieu mefmé'où elle fiibfî-
îlc, au lieu qu'on ne la confidefc dans
vn frère que comme cti image ôc en
reprcfentation , rhoniieùr & le ref-
peft que Ton porte au père en cet
cgardjdoit eftre beaucoup plus grand
que celuy que les frères s'entréren-
dent. Mais neantmoins la Nature
veut qu'il foit fi confiderable & G.
grand , qu'il en approche en quelque
forte. D'où vient qu'encore que là
conjondion du père auec fa fille, ou
du fils auec fa mère, foit de toUs les
inceftes le plus odieux, celle du frerc
^uec lafœur ne laifTe pas d'eftre tenu
pourprefque également abominable.
Ce qui ne procède d'ailleurs finou
quele refpeftà l'autorité paternelle^.
t^HRfesTlENNE. IL Part. 3S7
dont les rayons fè communiquent aux
enfans , eft violée dans ce mariage.
Qj-iantàrafFediondont ilsfedoiuenc
embrafTer , comme elle tire fon ari-t
gine de làmefme , auffi en prend elle
Jamefure de fa véhémence &: de {es
degrés. Tellement que comme il n'y
a rien entre les hommes , fors la liai-
fon du mary auec la femme, qui égale
Pamour que les enfans doiuent auoir
pour leurs pères ; il n'y a rien qui en
approche de fi prés que celle que les
bons frères ontl'vnpout l'autre reci-*
proqùément. Si donques il fe trouue
entr'eux quelque fi grande inégahtô
qùaiht à i'aage , que les vns puiflent
prendre les foins d'Vri père pour les
autres, ^ ceux-cy confiderer leurs
aifnésà peu prés comme les pères font
confiderés par leurs enfans , il eft dé
rhiftitutiondela Nature que les plus
aagés âyent pour ceux qui le font
moins, à peu prés les mefmes tendref-
fes que les pères ont pour ceux qu'ils
ont engendrés ,&: que les plus petits
fe tiennent à leur égard dans la meft
me dépendance Se dans le mefmcref*
BbA
'j88 LA M O R A,Lf ,
pe£t ,. que les enfans ont pour, ceuS;
dont ils ont tiré l'origine de leur cftre.
Que s'il y a peu de diftance entre
leurs aages , ou fi enfin le temps
en a fait difparoiftre Tinegalité ,
( car dix ans de l' vn fur l'autre paroif-
fent beaucoup quand on eft jeune ,
ni^i? à peine fc reconnoiifent-ils
quand on commence à vieillir ) les
deuoirs des frères entr'eux font noiî
feulement réciproques, mais en quel-
que fq^pe femb{fibles , fi ce n'eft que
la Vertu , ou , comme on parle , la
Fprtune^y mette quelque bien nota-
ble difproportipn.. Car il arriue affés
^Diluent qu'en l'vqe ou en l'autre de
çe^ ch.ofes, ou en toutes les deux en-
fcmble, le cadet deuance raifné, &; j
alors les deuoirs aufquels ils font obli-
gés mutuellernent, changent en quel-
que façon de forme. Parce que ccluy
qui eft le plus avantage dans la pof-
feflîonde la Vertu , du Pouuoir , des
Amis y des biens qu'on appelle dçr
iF.ojrtune, doit alors la mefme protec-
tion à fes frères aifnés,qui ne luy fonc
pjasegaux, qu'il a deurcceuair d'eu}^
ChrestienneMI. Part.^ jSji
pendant la foiblefTc de fon enfance f
&:eux luy doiuentà peu prés les mef-
mes refpeds qu'ils requeroientdeluy
lors que l'enfance le leur rendoit de
beaucoup inférieur. Et neantmoins
il y a toujours certains droits de la
Nature , que ces avantages ne peu-
lient iamais effacer , Se dans Tvfage
defquels il faut que la prudence & là
modeftic de chacun, luy faffe faire Ici
diftindions &: les obferuations con-
uenables. Car dans les occafîons pu-^
bliques , là où il importe que la Vertu
tienne fon rang, ou bien que les char-
ges conferucnt leur dignité, ou enfin,
que les autres avantages de cette na-
ture mettent de la diftindion entre
les hommes, on ne regarde pas alors à
Tordre de la naiffance pour diftinguer
entre les frères, mais aux autres qua-
lités qui les conftituent en quelque
degré d'inégalité. Dans les oecafions
particulières, là où le public n'eft au-
cunement intereffé , la Nature doit
fans aucune doute preualoir, pour au
moins donner à Taifné la prerogatiud
de la prefeancc. Parce qu'il eft bien
? b 5
raifonnable qu'elle fouflfre quelque
Cclipky ou quelque obfcurcirfement,
quand vne plus grande clarté , telle
qu'eft celledela Vertu 5 & des digni-
tés politiques , feleve, par manière
de dire , fur Ton horizon : mais où il
n'eftpas neceffaire de faire paroiftre
cette nouuclle & eftrangerc fplen-
deur , il eft de la. difpofition de la vo-
lonté de fon auteur , qu'elle retienne
fa lumière. Et bien que celaainfi dit
généralement puifTe eftre appliqué à
tous les temps delà conuerfation des
frcres entr'eux , ncantmoins il y en a
principalement trois aufquels on la
peut diuifcr, où il faut que cette ami-
tié fraternelle fe falfc connoiftrc. Et
premièrement il y a le temps de la vie
des pères &c des mères qui les ont en-
gendrés ; puis après celuy auquel ils
partagent rheritagc qu'ils leur ont
laiffé; 6^ enfin celuy auquel après le
partage fait, ils joiiifTcnt chacun à
part 5 de la portion qui leur en eft de-,
meurée. Or quant au premier de ces-
temps , on ne fçauroic dire combiea
1^ prcfence de leurs pères Se de leurs
tticres cft vn puiffant motif de con-
corde àde bonsenfans. Carvnhom-
mc vrayement généreux eft ainfi na-
turellement difposé , qu'il n'y a rien
quikiy foit fi doux que d'eftre caufc
de quelque fcnfible contentement à
ceux dont il a tire fon cftre , ainfi que
letémoignoit Epaminondas; nyrienL
au contraire, qui luy apporte tant de
déplaifir, que de leur donner quelque
trifteflfe confiderable. Gr n'y a-t-il
rien fi capable de deftremper la vie
des pères & des mères dans de Tamer-
tume ou de la douceur , que la mau-
lîaife intelligence ou la concorde de-
leurs, enfans. Et bien qu'il paroifl:
qu'en la plufpart de ceux de lacob ,
Tenuie qu'ils auoient contre lofeph ,
auoitptefque entièrement efteint ces
beaux fentimens de la nature, fi eft-cc
que dans le plus fort de leur inhuma-
nité iU en retinrent encore ou quel-
que fibre ou quelque, ombre. Car
quand Ruben ne trouuaplusce pan-
ure jeune homme dans la fofFe où on
l'auoit defccndu , & qu'il fe reprefen-
ta la douleur auec laquelle fon pero
B b 4
5^ï i A Morale
receuroît la nouuelle de fa mort, î!
penfa fe defcfperer : & les autres pour
luy celer que c'eftoient eux qui l'a-
noient vendu , ce qui l'euft outré
cl*vne affliftion entièrement inconfo-
lable, luyenuoyerent fon hoquetoa
cnfanglanté, pour luy donner à con-
je6burer qu'il auoit eftc defcliiré par
îcsbeftesfauuages. Carilspreuoyoiêc
qu'il luy feroit moins fafcheux qu'il
cull: efté deuoré par des lions , que
jion pas s'il euft fçeu qu'il auoit des
enfans fidefnaturés &:fî barbares en-
tiers leur frerç. Atofla, fille du grand
Cyrus 5 de Reyne des Perfes , fut eft
cela beaucoup plus heureufe quelar
çob; parce qu'eftant belle-mere d'A-
riamenes, &: mère de Xerxes , dont le
premier pretendoit à l'Empire parce
qu'il eftoic l'aifné, & le fécond y pre-
tendoit pareillement parce qu'il ef-
toit né au temps que leur père Darius
eftoit Roy , elle eut ce contentement?
de voir pour le refpcd qu'ils luy por->
toient, agiter & décider vne fi impor-
tante queftion^par des voyes merueil-
leufement amiables, Car à fa prière il.^
Chrestienne. II.Part, 55?$
fe fournirent à ce qu'en ordonncroit
leur commun oncle Artabanus , le-^
quel ayant prononcé en faueur de
Xerxes, Ariamenes acquiefça fran-
chement à fon jugement, prit volon-
tairement cmploy dans les armées dii
nouueau Roy, & mourut en combat-
tant vaillamment pour luy à la bataille
de Salaminc. Ce qui eft vn auflî bel
exemple d'vnc grande modération
d'efprit, & d'vne véritable affeftion
entre des frères , qu'on en puifTe lire
dans les hiftoires. Car quant à ce que
Jes fables difent de Pollux, qu'il vou-
lut partager fa condition auec celle
de fon frère Caftor, en s'aflujettifTant
auec luy alternatiuement à la mort^
&: en luy communiquant par moitié
rimmortalité que luy donnoit fon
origine de la femence de lupiter,
c'eftàla vérité vn emblème dans le-
quel on a voulu reprefenter ce que
peut la force de lamitié fraternelle
dans vn naturel diuinement excel-
lent, mais non vne narration decho-
fe eftediuemcnt arriuée.
Incontinent après la mort des pcré
594 LA Mo R ALB
&: merc,lors que l'idée toute receritiS
du i:efped qu'on leur povtoit , & le
regret qu on a de leur perte, boùillenc
pefle-mefle dans le fang , vous voyçs
ordinairement les frères s embraffer
cftroittement les vns les autres , &2
mefler enfemble leurs larmes & leurs
fanglots, auec beaucoup de tendreflc
&: de ferueur. Et bien que cela s'at-
tiediffe auec le temps> G eft-ce qu'en-
tre ceux qui ont quelque fentiment
de generofité &: d'honneur^il fe main-
tient pourtant en qiielque notable
degré de chaleui* , iufqu'à-ce qu'on
vienne aux partages. Mais quand il
en faut venir là , c'eft yne çfpece de
pierre de touche , où l'on conno.ift fi
ces mouuemens ont quelque vérita-
ble fincerité , ou au moins certes
quelque fermeté. Car alorsjon a deux
objets deuant les yeux : dontryneft
ce qui s'appelle honnefie & beau , &$
l'autre, ççqu on nomme vùLe» Celuy
là vous remet en Vefprit l'image de
voftre père , &: ce que vous deuçs. i
fon fouuenir; celui-cy vous prend pair
jrpftrç intereft, &: parles avantages
CHRESTTÏNîFiT II. Part? 'i^^
qiicla poireflîondes biens tire natu-
rellemenr auec elle. Celui là vous
avertit combien c'eft vne belle chofc
que Tamour des frères entr'eux : ce?»
lui-cy vous follicite par la confidera-
don de vos enfans , à Tavancement
defquels il vous reprefcnte cette for^
te de moyens abfolument nccefTaire»'
Et dans les âmes bien nées l'idée de cç
ce qui eft honnefte , l'emporte aisé-
ment furl'vtilité. Tefmoin le Philo-
fophe Athenodorus, qui quoy que
fbn frère euft diffipé vne partie de leur
bien , qu'il adminiftroit comme aifné ,
6c qu'enfin il euftperdutout à fait la
portion qui luy en deuoit rcuenir , la
lufticelaluy ayant confifquce pour
quelque crime,ne laiflTa pas de luy do-
ner égale part en l'autre moitié , qui
luy auoit cftéreferuée.Mais en cette
corruption de noftre nature il en arri-
uc ordinairement autrement , & fe
fait peu de partages des biens des fa-
niilles^qui n'apporte quelque diuifioii
en ce qui eft des aftedions. Néant*
moins , on y deuroit attentiuemenc
écouter entr'autrcs chofes deux Ie«*
jF^ L A Mo RALE
çons, qui nous y font données par là
nature. LVne eft celle de la juftice,
qui fî elle nous oblige à laifTer jbiiir
qui que ce foit de ce qui luy ap-
çartientjbeaucoup pluftoft la deuons-
lîousrefpeder lors qu'il eft queftion
dVn frère. Car ce qui nous aftreint à
l'obfcruation de fcs préceptes à re-
gard des autres hommes , eft la rela-
tion que nous auons entre nous com-
me d'homme à homme ; ou tout au
plus cette confanguinité vniuerfelle
que noftre origine a eftablie entre
tous les hommes, en ce que nous fom-
anes tous iffus d'vn commun eftoc.
Or quelle proportion y a-t-il entre la
liaifon que nous auons entre nous
dans vn commun ayeul dccedé il y â
déjà quarante ou cinquante fiecles,&:
celle qui nous joint dans vn principe
dont nous fommes tout fraifchemenç
& immédiatement defcen dus ? Socra-
te difoit autresfois que ceux qui fe
chagrignent d'auoir plufieurs frères,
parce qu'ils leur diminuent leur he-
reditévauroient auffi bonne raifon de
feformaUfer contre tous les hommes^
«Chrestiênne. II. Part7 39^
parce qu'en viuant au monde ils ne les
laifTent pas tous feuls pofleder tout
le bien de l'Vniuers. Car auffipeu efl
à eux la portion de l'hérédité pater-
nelle qui vient à leurs frères en par-
tageant , que celle des autres biens
qui font diuisés à chacun des hom-
mes viuans & cheminans fur la terre.
Comme donc ce feroit vne barbarie
de fouhaitter l'extermination du gen-
re humain , afin que la polTeffion de
toutes chofes reuintvniuerfellemenc
à toy feul , c'eft vneauaricefauuage
& inhumaine tout à fait, que d'auoir
du déplaifir que ton père &: tamero
ayent engendré plufieurs enfans ^
parce que tu ne poffederas pas tout
feul les commodités qu'ils ont laif-
fées. L'autre eft, celle delà bonté ,
dont lesmouuemens vont au delà de
ce que la juftice prefcrit ordinaire-
ment aux hommes. Car la juftice fe
contente de nous faire rendre à cha-
cun ce qui luy appartient, & nenous
oblige pas à rien relafcher dunoftrc^
Tellement que dans ce que nous
auons à dcmcller auec les eftrangers j^
^98 I- A IWoR AIE'
û nous n'vfons denoftre droit vn pcti
trop rigoureufement , Ton ne nous
peut pas juftement blafmer de nous
tenir prés de nos intérefts , & y a met
mes quclquesfois telle conjoniluire de
temps où cette exaditude eft eftiméd
mériter de la louange. Mais U
bonté, où roccafiôn fe prefente d'en
vfer 5 requiert dé nous que nous n'y
foyons pas fi précis , &C veut mefiticS
quelquesfois que nous les abandon-^
nions abfolumcnt , fi nous voulons
mériter la recommandation d'auoir
fait vnc adion vcrtueufe. Or enuers
4qui feroiis-nôus bons , fi nous ne le
fommes enuers nos frères ? Etoùfc
trouucra Toccafion dVfer de cette
bonté, finonlorsquepourretenirleur
amitié, &: pour éuiter l'aigreur &: la
conteftation , il eft ncceflaire de leur
céder quelque chofe de nos avànta-'
ges? Selon que les polices du mondo
fonteftablies , il y a vn certain droit
commun entre les pères & les enfans 3
quand vne fois ils ont leurs familles
ieparées , qui fait que lors qu il eft
queftion départager^ chacun eft foii^
iCHRESriENKE. II. ParT.^ fj'^
y c à demâdér la part qui luy en échet^'
Et fi les pères font déraifonnables
iufques à ce poinft , que de n'y fairo
point de raifon à leurs enfans , il eft
quelquesfois expédient d'y faire iîi-
tcruenirlaiitoritcdu Magiftrat, afin
que le Public ne (oit point intetefTé
danslalefion que foufFriroit Tvn dô
fes membres. Et toutesfois il eft cer-
tain que fi vne extrême rieccffité nô
Tyrcduit, vnhonnefte homme fubirà
de grandes incommodités^plûcoft que
d'en venir à violer le refpe ou pater-
nel ou maternel, en tirant fon père ou
fa merc dans les Palais , &: en les ha*
raflant de Timportunitc des conten-
tions judiciaires. Orj'aydéja ditfou-
uentesfois , que l'amour ^ le f efpeâ:
que nous deuons à nos frères, éft vne
imitation de celuy que nous deuons a
ceux qui nous ont engendrcs^Â: bien
que quanta eux ils foient decédés ^
fielt-ce que ce rayon de leur autorité,
qu'ils ont lailTé dans le vifage de leurs
enfans , par la communication qu'ils
leur ont donnée de leur eftre , y con-
fcruefonéclat, & s'y fait reconoiftra
4o(? lÀ MoRAtÉ
après leur mort , par ceux qui les diîé
veritablemêt honorés à l'heure qu'ils
cftoienc en vie. De forte qu'il n'y a
rien de plus indigne de ce beau tiltrc
de fraternité , que d'entêdre les noms'
des frères retentir dans la bouche des
Aduocats, quand ilsagitde feparer
la fucceffion paternelle. Car fi tu y fais
tort à ton frère, de forte qu'il foit obli-
gé d'y reclamer lapuiflanceduMa-
giftrat , Toffenfe que tu y commets
contre lajuftice, en eft dautant plus
grande & plus puniffable , que c'eft
au préjudice de celuy à Toccafion de
qui tu ladeuroisle moins violer. Ec
£ c*eftton frère qui te fait tort jtu n'as
pasaffés de bonté , &: ne défères pas
autant qu'il faut à la mémoire de ceux
à qui tu dois Torigine de ton eftre , fi
tu ne cèdes quelque chofe à la mau-
uaife humeur de ton frère , en confia
derationde ce qu'il porte Icurcaracr
tere fur le front.
Enfin 5 pour ce qui eftdurefteduf
temps qui fuit la diuifion de leur hé-
ritage 5 il n'y a rien de plus ordmaire
que de voir l'afFeûion d'entre les fre-
;res.
Chrestienne. il Part. 401
tes, fe diminuer en vieilliiTant. Ec
comme fi à mefm'e que l'âge fleftrift:
laviue couleur de leurs vifages , elle
cftoic pareillement caufe que Tima^c
de l'autorité paternelle y perdift {a
vigueur & s'y efFaçaft , il y en a qui
quand ils font deuenus vieux, ne Ten-
tent non plus d'émotion dans leurs
cœurs lors qu*on leur parle de leurs
frères, ôc qu'on leur ramentoit qu'ils
font venus d'vn mefme principe &:
dVn mefme fang , que fi on Icurlifoit
d'anciennes hiftoires, où ils n'ont au-
cun intcreft. La raifon de cela cft que
fouuent réloi^nement de leurs habi-
rations, les empefche de continuet
cette fréquentation qui donoit quel-
que chaleur aux affedions delà Na-
ture , quand ils eftoient dans la mai-
fondelcurperc. De plus, la différen-
ce de leurs affaires &: de leurs occu-
pations, les diftrait tellement à d'au-
tres objets , & occupe de telle forte
toutes les paffions de leurs efprits, que
bien qu ils nefuffent pas efloigncs les
vns des autres quant à l'habitation , à
peine ont-ils le loifir de s'entr'enuifa-
C G
%ÔÏ LA !MfoRAtf
gcr vne fois le mois , ny le moyen dd
laifler en leurs efprits aucune place
aux émotions qui peuuent naiftre do
leurs bonnes ôc de leurs mauuaifes
fortunes. Et ce qui a pour le moins
autantdeforce que tout cela, les en-
fans qui leur naifTent attachent telle-
ment leurs affedions, qu'en les deri-
uant de ce cofté là, il eft difficile que
la fource n'en tari (Te quand il eft quet
tion de leurs frères. Principalement
lors qu'il y va de ce qu'on appelle
biens , c'eft chofc merueilleufemenc
rare que de voir des gens qui fe re-
foluent à en laiffer moins àleurs en*
fans ^ pour foulager la neceffité
de qui que ce foit. Pour éui-
ter ces inconueniens 5 &c conferuer
l'amitié fraternelle en fon entier, il
s'en eft trouué quelques- vns qui ont
mieux aimé viurc en commun , ôcen
alliant leurs enfans par mariage les vus
aux autres , conferuer tous leurs biens
en vnemafl'e , afin de participer éga-
lement à fon augmentation, ou à fa
diminution , félon les diuerfes ren-
contres de la vie , fans y mettre au-
Chrestienne. II.Part. 40J
CLine dillindion. Mais bien que ce
deflein ait vn principe fort louable, de
que ceux qui Tont pu pratiquer eu
ayent fans doute remporté beaucoup
de recommandation 3 deux chofes
nous cmpefchent pourtant d'en faire
vn précepte de la Morale. L'vne eft
que la pratique en eft malaisée au delà
de toute imagination. Car fi deux frè-
res s'accordent bien en cette refolu-
tion 5 il n'eft pas dit pour cela qu'il y
doiue auoir bonne correfpondance
entre leurs femmes. Et quand par
quelque efpece de miracle la jaloufie
du gouuernement , la difparité au
nombre des enfans , les foupçons ré-
ciproques de mauuaifefoy enl'vfage
&: en Tadminiflration des biens , ôc
cent autres fortes d'accidens , n'em-
pefcheroientpas que leurs femmes ne
fe fouffriiTent mutuellement en paix,
û cette bonne intelligence fe pou-
uoit encore maintenir entre leurs fa-
milles lors que leurs enfans font deue-
nus vnpeu grands ,ceferoitvnecho-
fe dont la rareté feroit autant à admi-
rer que celle des plus grands miracles.
C c z
^o4 ï^ MoRAÎÉ*
Car leurs humeurs font ordinairemec
fi différentes , & leurs inclinations les
portent à de fî diiferens emplois , que
les jaloufies, &c les plaintes, & lesriot-
tes, & les defordrcs qui viennent de
telles contentions, y font comme ab-
folumentinéuitables. L'autre eft,que
quand celafe pourroit continuer iuf-
ques à la première ou à la féconde gé-
nération, toujours faudroit-il fe fepa-
rer lors qu on viendroit à la troificmc.
Quand les hommes feroieht demeu-
rés enleurpremiere intégrité , ilau-
roit pourtant fallu qu'ils fe fuffent fe-
pai'^s en diuerfes bandes , parce que la
terre rî'euft pas efté capable de leur
fournir rhabitstion Se la nourriture^à
tous en vn meume endroit. Tellemët
que pour cuiter k confufion que la
multitude engen dreroi.t5&: pour auoir
leurs neceffités auec quelque com-
modité, fans mettre en ligne de conte
que Dieu les auoit créés pour peupler
toutes les contrées de fVniuers , ils
ferpicnt neceflfaircment obligés à fc
diuifer en colonies. Comment donc
^ft-ce qu en cette corruption de cou-
Chrêstïenne- II. Part." 40^
tes chofes dans laquelle nous fommes
tombés, &: en cette variété de po-
lices &: de formes^ de gouuernemenc
aufquelles nous foitimes airujettis,oii
pourroit entretenir tant de familles
en coniinunauté par trois ou quatre
générations, fans que quelques-vns
fiifTent obligés d'aller chercher quel-
ques habitations plus éloignées? Par*
tant il faut que les bons frères cher-
chent le remède à ce mal, non dans la
communauté de leurs biens, non dans^
la proximité de leurs habitations, non
dans lalliance de leurs enfans par ma-
riages contractés enti'eux,puifquela
condition delà vie humaine ne per-
met pas qu'on ait recours à ces moyës
là ; mais dans la bonne &: vertueufe
difpofition de leurs amcs. Le com^
merce des lettres , entre ceux qui
fontfeparésde bien loin parleur ha-
bitation, la fréquence des vifites en-
tre ceux à qui la commodité de leurs
demeures le permet , la fréquenta-
tion ordinaire &: familière de leurs
enfans dans les maifons les vns des au-
tres , &: les autres chofes de cette na-
Ce?
^b<$ ÏA Morale
tare , ont pour le certain beaucoup
d'efficace à renouueller &c à rafraif-
chirles bons fcntimens que la nature
aimprimés dans le fang. Mais le prin-
cipal gift à retenir cette confideration
profondement imprimée en Tenten-
dement , que la liaifon que les frères
ontentr'euxa vn principe abfolumët
immuable. Car il n'y a ny éloigne-
ment de demeure , ny defaccouftu-
mance de fréquentation , ny aucun
autre tel accident , qui puifTe iamais
empefcher , que ceux qui ont cette
belle relation entr'eux, nefoientdef-
cendusdemefmetige. De forte qu'il
faut entièrement perdre la mémoire
de l'origine de noftrc eftre , &: le fou-
ucnir de ceux qui le nous ont donne,
fi nous ne voulons nous remémorer
les inuiolablcs deuoirs de fraternité
xjui viennent neceflairemcnt en con-
iequence. Or fans les pàrticularifcr
dauantagc, ilmefuffira de repéter icy
en vn mot , que puis qu'ils ont leur
fondement dans le refpcd que nous
deuons à ceux qui nous ont en^en-
drésj c'eft de ce que nous penferions
Chrestienne. il Part. 407
eftre tenus de rendre à nos pères s'ils
viuoient, que nous deuons prendre
rinftrudion des bons offices qu'il faut
que nos frères reçoiuent de nous en
toutes fortes d'occurrences. Il y a feu-
lement cette différence , qu'au lieu
que nous n'auons qu'vn père , nous
auons fouuent pliifieurs frères , qui
partagent nos afiFeûions; Se qu'au lieu
que nous confiderons nos pères ccni-
me l'objet dired &: propre de Tariour
& du refpeft que nous leurpo'tons,
nous ne le regardons en nos f ères fi-
non comme par reflexion ^ iinfi qu'v-
neefpecedc refplendeur^qui émane
d'vn corps lumineux , 3«^ qui fe re-
cueille par communication & par pro-
pagation dans leurs perfonnes.
C c 4
4o8 LA Morale '
croit? IfosfBitSffësrocn se G^sros^lëlKsK^^
SFITE Dr PROPOS
précèdent , ^ confideration de ce
' que les Citoyens fe doiuent les
njns aux autres en cette qualité.
Où il ejl traitté de la iujtice.
PA R c E que la relation que les
fx;eres ont de Tvii à Tautre , a fon
fondement dans la Nature, c'a eftc
principalement de cette fource qu'il
â fallu puifcr la conndifTance des de-^
uoirs aufqueÎ5 ils font obligés réci-
proquement. Et bien que la Police
ait auffi eilabli quelques droits en-
tr'eux, tellement qu'il eft en quelque
forte neceflaire de les toucher , pour
donner en cette matière vne parfaite
connoifTance des règles de la con-
uerfation, il a pourtant fallu que c'ait
efté tres-legerement , dautant que
fans aucune difficulté c'efl: Tinftitu-
tion de la Nature qui y prédomine.
Pans le difcours que j'entreprens fur
"Chrestienîte. ÏI. Part. 40^
la relation d'égalité qui cft entre ci-
toyen &: citoyen , dautant que c'efl:
delà Police qu'elle tient fon eftre èc
fon eftabliffement, ce fera principale-
ment de là que je tireray l'explica-
tion des deuoirs qui les concernent;
quoy qu'il ne faudra pas y laiflcr tout
à fait en arrière les inftruûions de la
Nature , qui pourra auffi bien de fa
part y faire entr'ouir fa voix. La ju-
llice donqucs eftlareigle vniuerfellc
de la conuerfation des hommes en
cet égard, fi bien qu'il faut fçauoir
ce que c'eft que cette vertu , pour
donner aux bons citoyens la tablatu-
re de leur vie. Or la juftice eft l'ha-
bitude par laquelle l'efprlt de l'hom-
me eft conftamment déterminé à vou-
loir faire ce qui eft jufte, & ce qui eft
Jufte , dit Ariftotc , n'eft rien autre
chofe fînon ce qui eft commandé par
les loix. Tellement que tout autant
qu'il y a de fortes de loix , qui méri-
tent véritablement ce nom , autant
ya-t-il de diucrfes fortes de chofes
juftes, qui donnent auffi diuerfement
.cette empraintç de l'habitude de juf-
^lo I A Morale
tice à l'efpnt humain. La première &£,
la plus vniuerfelle de toutes les loix
cft celle de la Nature. Celle qui ap-
proche le plus de fon eftenduë eft ce
qu'on nomme le droit des Gens, par-
ce que prefque toutes les nations ont
confenti à fon eftabliffement. La
troifîémc eft ce qu'on appelle com-
munément le droit Ciuil de chaque
nation , qui ptefcrit aux particuliers
la façon dont ils doiuent viure dans
vn Eftat. Et la quatrième finalement
eft ce qu'ils appellent droit Munici-
pal, c*eft à dire, les ordonnances & les
couftumes qui reiglentles adions de
ces mefmes particuliers , entant que
dans vn grand Eftat ils font habitans
dételle ville ou telle Prouince. Or
quant aux loix de la Nature , c'a efté
îngenieufement &c judicieufement
tout à fait, qu Ariftotelesailluftrées,
en ce qui eft de la Morale, par la com-
paraifon de la Phyfique. Car il dit
que comme dans la Phyfique il y a
certaines loix fi conftamment déter-
minées dans la nature des chofes ,'
qu elles ne varient iamais en quelque
- I
ChrestienneT II. PartT 411
lieu que ce foie, comme , que le feu
s'éleue amont, que la terre tend vers
le centre, & ce qu'il y peut auoir de
fcmblable ; ainfîy a-t-il dans la Mo-
rale certains droits de la Nature qui
font fi fixes & fi arrcftés, que iamaisil
n'y arriue de changement. Et tels font
ces commandemens, qu'il faut hono^
rerfonfere &fa mère : qu'Une faut f oint
cfter la vie au prochain jfar appétit dû
nj engeance : quilne faut point foiiillerfon
li6t par le crime de l'adultère ; &: autres
telles chofesfemblables, qui font ab-
folument inuiolablcs en tous lieux &
en tous temps. Mais comme dans la
Phyfique il y a quelques autres cho-
fcs que Ton peut dire eftre naturelles,
parce qu'elles ont quelque caufe dans
la nature, ce qui fait qu'elles arriuent
communément; comme que les hom-
mes ont la main droite plus forte &:
plus habile que la gauche; & neant-
moins elles ne font pas abfolumenc
înuariables, maisfe plient &:fe chan-
gent , félon qu'il fe rencontre quel-
que caufe plus puifTante , qui leuc
donne vne autre forme que ^ celle
^îi LA !Mor aie'
qu'elles auroient autrement : ce quî
fait qu'il feti'ouue des hommes ambi-
dextres &: des gauchers : Ainfi y a-t-il
dans la Morale quelques droits que
Ton peutappeller de la Nature, parce
qu'elle encline plus volontiers les
hommes à y agir de telle & de tello
façon , qui neantmoins reçoiuenc
quelque variation, félon que les lieux,
ou les temps , ou les autres circonf-
tances qui ont quelque pouuoir eu
cela, ont obhgé les diuerfes nations à
en déterminer différemment. Pour
exemple, c'eftfans doute vne inftitu-
tion de la Nature , que d'enterrer les
corps des morts. Carpuifquc le corps
a eftépris de la terre , & que l'efprit
cft venu du ciel, il n'y a rien de fi rai-
fonnable , comme dit le Poëte Epi-
charmus dans Plutarquc , finon que
quand ils viennent à fe feparer cha-
cun d'eux s'en retourne au principe
d'où il a efté tiré. Et toutesfois il y a
eu des nations fort polies , & entou-
res autres chofes fort entendues en
ce quieftdes inftitutionsdela Natu-
re ^à^fos droits, qui ont mieux aime
'ChrEstienké. il Part: 41^
Lruflerlcs corps de leurs amis trefpal-
fés, & en conferuer les cendres. Or
quanta cette première forte de cho-
fes, je les ay expliquées fi exademenc
dans la première partie de la Morale
Chreftienne , qu'il n eft pas neccflai-
re que j'y retouche maintenant. Tout
ce qui m'en refte à dire icy eft , que
puis qu'elles font abfolument inua-
riables, vn homme de bien s'y doit af-
fujettir, ôc lesobferuerexa£l:ement&:
religieufement , en quelque endroit
du monde qu'il foit. Tellement que
fipar la neceffîté de fcs voyages , ou
par la mauuaife fortune de fa naifïan-
cc 5 ou de fon habitation, il s'eftoit
rencontré parmi des nations fi bar-
bares 3 que la violation de ces loix y
fuft ovi commandée, ou fouffertc im-
punément, ( comme on dit qu'il y a
<les peuples fi fauuages &fi fots , que
les nouueaux maries y donnent la pre-
mière nuit de leurs efpoufcs aux fur-
iienans & aux eftrangcrs , ) il y doit
refpcderlamajeftéduLegiflateurqui
y a fait entendre fa volonté par la voix
dç la Nature. Car c'eft là proprement
^74 ^^ Morale
que doît auoir lieu ce qu'Antigoné
difoit à Creon dans vne Tragédie de
Sophocle: ^eles loix âsmées fans ef-
€ritpar les Dieux aux hommes y doiueni
freualoir furies Edits que les Rois efia-
hlijjent & -publient entre leurs fujets.
Pour ce qui eft des autres , qui peu-
uent eflre fujettes à quelque chan-
gement , la condefcendancc djn
honnefte homme le peut ployer à y
fuiure ce qui eft eftabli par les ordon-
nances de chaque nation, fans y bief-
fer rintegrité de fa confcience. Cat
bien que la couftume d'enterrer les
morts approche plus de Thumanito
que ne fait celle de les brufler; celle-
cy pourtant ne s'en éloigne pas tant ,
que pour ne s'y accommoder pas il
faille violer lesloixpubUques.^ Parce
que ce petit défaut d'humanité qu'oa
peut commettre contre les morts y
n'eft pas à contrepefer au repos &: à
la tranquillité des viuans^qui feroit eu
danger de fe troubler , fi on y mefpri-
foitlautorité delà Puiflance fouue-
raine. La plus grande partie de ce
qu'on appelle le Droit des Gens eft
ChrESTIENNeT II. PARtr 41J
composée de cette force de droits na*-
turels, qui fe changent félon la diuer-
fité des lieux & des temps,&: de telles
autres circonftances. Car c'eft va
droit de la Nature , pour exemple
que chacun pofTede paifiblement le
bien foit meuble foit immeuble que
quelque tiltre , quel qu'il foit, pour-
ueu qu'il foit raifonnable &c jufte^luy
a fait venir entre les m.ains. Et les tiU
trèfles plus naturels font ceux du pre-
mier occupant, pour les chofes aban-
données ou non encore conquifcs par
aucun : & celuy de la fucceffion des
enfans aux pères > &c celuy du don
qu'en fait vn légitime feigneur; dC
celuy de Tacquifition 6^ de la permu-
tation qui fe fait entre petfonnes qui
difpofent volontairement des chofes
qui leur appartiennent. Et néant-
moins tout cela cède au droit eftabli
par les Nations , que le viftorieux
doiteftre maiftre du bien du vaincu ,
parle feul tiltre delaviftoire. Dere-
chef, c'eft vn droit de la Nature, que
tous les hommes naiffent égaux en ce
quieft de la liberté. Car la racine de
^îl LA Morale
la liberté des hommes eft en ce que
leur Créateur les a pourueus de la
Raifon, dont il a priué tout à fait les
autres créatures fenfibles. En effet y
la Raifon ayant cette propriété qu|el-
le a Gonnoiffance de fes objets, qu el-
le difcerne leurs relations^ , qu'elle
peut comparer leurs qualités , qu'elle
peut confulter fur les chofes qui en
refultent , &: ainfi eftre la maiftreffe
de fes aftions , pour les faire ou ne les
faire pas,comme elle le juge expédiée,
il femblc qu'il n'y doiue rien auoir fi-
non Dieu feul qui luy commande.
Car toute autorité de commander
femble auoir naturellement fon ficgc
en quelque eminencedenaturCj&:en
quelque excellence des facultés &:
des vertus qui font propres au gou-
uernemcnt. De forte que ceux qui
font égaux en cela , font auffi natu-
rellement égaux en autorité : or ceux
qui font égaux en autorité , n'ont au-
cun droit de commander Tvn à Tau-
tre.Et neantmoms au préjudice de ce
droit là, &c lafujetion politique, &: la
feruitude mefmc > ont efté eftablies
pat
CHRESTiETTNk^ir. Part? '^ly
Y>ar le confentement des Nations»
D'où vient que non feulement ceux
qui font inférieurs en force de Raifoa
éc en lumière d'entendement y fout
affujettisà ceux qui leur y font fupe-
rieurs; car il y pourroit auoîr en cela
quelque choie de conforme à l'inten-
tion de la nature : Se que les égaux en
ces qualités fefoûniîcttent à ceux qui
leur font égaux ; en quoy la Nature
fouffre déjà quelque peruertiflTement:
mais mefmes que ceux qui y font fu-
perieurs obeiflcnt à ceux qui leur y
font inférieurs*, ce qui femble eftre
vn renuerfement tout entier de la
Nature & defes inftitutions les plus
raifonnables. Et cela arriuc en partie
par le mefme droit de la vidoire , en
partie par quelque autre neceffité
qui n'eft pas moins inéuitable que
celle de la force du vidorieux , &: qui
contraint vn homme, malgré qu'il en
ait,de renoncer à fa liberté, &: à l'avi-
toritéde fegouuerner , pour dépen-
dre déformais du gouuernement Se de
la domination d'vn autre. Il eft vray
que l'on peut dire qu'il y a auffi quel-
D à
^lî Là Môr al b
que chofe de naturel en ce droit deS
Gens. Car comme quand les chofes
légères vont en bas ^ & que les pefan-
tes s'efleuent en haut^c'eft pour obeïr
à vne loy plus vniuerfelle de la Natu-
re, quiveiitquedervnion de fes par-
ties dépende la conferuation de Î'V-
niuers ; quand les chofes naturelle-
ment libres paflent fous la fujetion
d'autruy, c'eft pour quelque neceflîté
de la conferuation de Tordre des cho-
fes huniaines, fans quoy lafocieténà
fepourroit pas maintenir. Mais quoy
qu*il en foit, comme encore qu'il foit
quelqucsfois neceffairc que les cho-
fes légères defcendent , &: que les pe-
fantes aillent contremont, pour con-
feruer rvnioft des parties de l'Vni-
uers, on ne laifTepas pourtant de dire
que cela fe fait contre Nature , par-
ce que la nature particulière de ces
chofes y fouflfre de la violence, &
quelque renuerfement eii fes opéra-
tions &: en fes propriétés ; bien que
ce foit pour la conferuation de la fo-
cieté des hommes que quelques-vns
d'encr'eux font afl'ujettisaux autres ^
Chrestienne. II. Part! 4??
. ^ mefmcs quelquesfois afleruis, nous
he laiflerons pas de dire non plus que
cela fe fait contre la difpofition de la
Nature, parce que ceux là y foufFrenc
quelque violence, & quelque peruer-
tiflement dans leur eftre particulier.
Cependant il ne JâiîTe pas d'eftre du
deuoir d'vn homme de bien & d'vii
bon citoyen 3 d'obferuer autant exac-
tement que faire fe peut, tout ce qui
cft efiabli parle droit des Gens, poiir-
Heu qu'il n'y ait rien qui contrarie à
Êe que nous auons tantoft veu eftre
abfolument inuiolable dans la Natu-
re.Et toutesfois il faut icy vfer de dif-
tinftipn.Car dans l'exercice de la luf»
tice il y a la faculté d'vfer de noftre
droit 5 &: la liberté que nous deuons
lai fler à autruy d'vfer du fîen. Or ce-
cy eft d'vne neceffité abfoluë; mais
cela dépend de la liberté de noftre
volonté. Oeft à dire , que fi nous ou
nos biens fommes tombés en la puif-
fanced'vn viftorieux, & quil s'en
foit mis en pofleffion par les voycs
^ qu'ont accouftumé de fuiure ceux qui
I ' Vfcntdudroitdcla vidoire dans vue
, D d z
i^io î- A Morale"
guerre jufte &: faite félon les formai^
lités 5 il eft abfolumentde noftrc de-^
uoir de luy laiffcr Tentiere difpofitiort
de nos biens, & la domination fur nos
pcrfonnes , comme on a accotiftumé
de l'exercer félon la difpofition du
droit des Gens. Car puifque ces cho-
fes là fontneceffaires pour la confer-
uation de Tordre , &c que Tordre a
Dieu pour auteur , c'eft contreuenit
à la volonté de Dieu, que d*entre-
prendre en telles occafions quelque
chofequi lerenuerfe. Mais filesau-
treSjOU leurs biens, font par la vidoi-
revenus en noftre difpofition , il eft
de noftrc liberté d'vfer ou de n'vfer
pas de noftre droit, félon que nous le
ingérons à propos pour IVrilitc géné-
rale du public , ou pour le bien parti-
culier de nos familles Se de nos affai-
res. Et je dis premièrement Tvtilité
du public, parce que fa cotifideration
eft préférable à la noftrc. Or il y a
telles occafions où quand le bien de
nos affaires requerroit que nous vfaf-
fios de noftre droit en cet égard,il im-
porte pourtant au public qiienous en
ChiÎestienne. II. Part" 4!?
îelafchions beaucoup, ou mefmes que
nous en laiflîons tout à fait la confide-
ration en arrière. Et au contraire, il y
en a d'autres , où quand nous vou-
driôs vferdedouceur°enerofitc,
en remettant à ceux que nous auons
vaincus la jouiflance deleurs biens &:
celle de leur liberté, le bien du public
exige de nous que nous nous monf-
trions rigouteux à nous feruirdenos
avantages. Parce qu'il eft pcuteftre
queftion dVne conqueftc laquelle ne
fc peut conferuer finon par la feuerité,
&: que Thumeur de ceux que l'on a
■conqueftés , fi on les traittoit douce-
ment 5 fe porteroit aisément à la rc-
uolte. Que fi Fintereft du public ne
donne point de pente à noftre déli-
bération, & nous lailfe abfolument en
jaoftre liberté , pour en refoudre ce
qu^i nous femblera plus expédient
pour nous, l'on ne nous peut f^s blaf-
merfi nous nous feruons de ce que la
viûoire nous a donné ; mais fi la dou-
ceur, &: la bonté, &: la generofitc , &c
la compaflion de la calamité de ceux
que la fortune , comme on parle, ou
P d 3
ïfït lA MORALB
pour mieux dire , la Prouidence dé
Dieu a mis cnnoftre pouuoir, novis
cmpefche de nous en feruir , il n'y a
point de gens d'honneur qui ne nous
en donnent de la louange. Et telle
cftoit la haute vertu de cet illuftre
CheualierBayard, qui pouuant, s'il
euft voulu 5 s'approprier tous les meu-
bles du logis oùilfutportéblefTé à la
prife de Brefce en Italie, &: mettre le^
perfonnes à rançon, n'en voulut pour-
tant rien prendre que ce qu'on luy en
donna volontairement, &: puis enco-
re quand il l'eût receu , il le redonna
de la mefme main aux filles de la mai-
fon , pour contribuer à leur mariage.
Mais je m'eftens vn peu trop fur ce
qui touche le droit des Gens, veu que
cette relation de citoyen à citoyen
que je me fuis proposé deconfiderer
au commencement , regarde princi-
palement la condition de ceux qui
font partie d'vn mefme Eftat, &: mef-
ines qui font habitans de mefme Pro-
uince, oudemefme ville.
Pour donqucs venir à réclarcifle-*
•ment des dcuoirs aufquels les citoyens
Chrestienne. II. Part.' 415
font obligés mutuellement , il faut
que je répète icy que c'cft la lufticc
qui les reigle. Or Ariftoteconfiderc
cette vertu en deux manières. Car il
dit qu'il y a vne juftice vniuerfelle ,
qui fe rapporte à toutes les loix par
lefquellesvn Eftat eft gouuernc , &:
qui par confequent embrafTe toutes
les vertus qui font vn parfaitement
honnefte homme. Car il cft à prefu-»
merquVn Eftat bien policé ne laifle
aucune vertu qu'il ne recommanda
par fes ordonnances à fes citoyens;
ie forte que celuy qui s'acquitte par-
faitement de tous les deuoirs qui font
prefcrits & ordonnés par ces loix ,
pofledefans aucune difficulté toute»
les vertus enfemble. Etc'eftdecettc
juftice là qu'il dit parles paroles d'vn
ancien PoëtCj ^ue ny Vefioik matù-
niere , ^^and elle commence fin cours ,
J<[y 'uefper qui ferme les jours , N*4.
f oint de Ji belle lumière. Et véritable-
ment il n'y a point d aftre fi beau
dans les cieux, qui puiffe eftrc accom-
paré à vn homme qui poffede en vn
iiaut degré toutes les vertus politi-
D d 4
'4^4- LA Morale
ques &: morales. Or eft-il bienvray
que tout honnefte homme , & tout
bon citoyen, fc doit efludier à deue-
nir tel; mais ncantmoinsce n'eft pas
de cette luftice là qu'il nous faut par-*
1er dans la confideration prefente.
Parce que c'eft là le fujctde tous nos
difcours delà Morale , &: non la ma-
tière dVn chapitre particulier : c'efl:
la perfcdion à laquelle nous tafchons
d'amener vn homme à Tégard de tou-.
tesfes relations, non le but auquel il
doit rapporter les a^tios qui viennent
en confequence d'vne feule. Ilya
donc vne juftice particulière , félon
Ariftotc, dont il fait encore deux par-
ties. Cari' vue s'employe en la diftri-
bution des peines &: des recompen-
fcs qui fonteftablies par les loix aux
aux allions des citoyens ; Ôc Tautre
que les citoyens exercent entv'eux,
dans le commerce qu'ils ont en vue.
iniîiiité de chofes.Etdautant que fon
opinion eft que toutes les vertus mo->
raies font en certaine médiocrité,
qui tient juftement le milieu entre le
défaut 5^ Tç^icés , ila.efté ncceflaire
Chrestiettne. II. Paxt. 41JÎ
quil ait auffi recherché qu'elle eft
cette médiocrité où la juftice cofiftc.
Il dit donc que Tvnc ôc l'autre a fon
milieu dans vnc certaine proportion ;
mais que comme ces deux juftices
particulières différent en leur nature,
auflî font diflemblablcs les proportios
qui marquent & qui déterminent ce
milieu. C'eft pourquoy il afiîgne à la
première, qu'il appelle diftrïbmiue , la
proportion géométrique , où l'on ne
confidere pas fimplement la quantité
des chofes dont il s'agit, afin de les
égaler entr'elles; mais où l'on confi-
dere la qualité , &: la dignité des per-
fonnes , & les circonftanccs de leurs
avions, pour leur diftribuer le bien &:
le mal, les peines & les recompenfes,
félonies diuers égards, &:lesdiuerfes
raifons , que la difparité de ces circof-
tances nous doit mettre deuant les
yeux. Par exemple, posé le cas qu'il
faille diftribuer le prix à la véritable
vaillance, félon qu elle s'cft fait pa-
roiftrecn de belles adionsà rvtihté
du public , fi Ajax & Vlyfles fonc
«gaux en cet égard 3 il eft bien cer-
4l^ LA Mon A LE
tain que leurs recompcnfes doiucnt
eftre égales. Mais s'ils y font inégaux,
les recompenfes qu'on fe propofe de
leurdonner, doiuent eftre inégales à
proportion, autrement il y auroit de
rinjuftice toute manifefte. Figurons-* .
nous donc qu'on leur vueille donner-
pour recompenfc de leur courage, les
armes d'Achilles & de Ncftor , il faut
voir lefquellesde cesarrnes valent le
mieux, afin de les donner )l celuy qui
a le plus fait de belles adions de va-
leur, ôc plusvtilesà la Grèce. Tel-
lement que fi la valeur d'Ajax monte
iufques à foixante degrés , & celle
d'Vlyflcs feulement attente , 3c que
les armes d' A chilles valent trête mille
cfcus, & celle de N eftor quinze mille
feulement , la proportion geometri-
ijue, qui reigle cette forte de iuftice ,
t^eut que l'on donne les armes d'A-
chilles à Aiax, &: celles de Neftor à
Vlyfl'es 5 afin que comme la vaillance
d'Aiax eftau double de celle d'Vlyf-
fes 5 le prix de fa recompenfe foit au
double pareillement , &: qu'ainfi les
chofesfe refpondent proportionnel-
1
Chrestienîîe. II. Part.^ 417
îcment les vues aux autres. Quant à
la diftribution des peines, il veut qu'il
en foit à peu prés de mefme. Car en
gênerai , la Loy aura bien ordonné
quelque peine à celuy qui aura don-
ne vnfoufflet àfon concitoyen , mais
quand il la faudra déterminer ^ il y
faudra faire confideration de la difpa-
ritc desperfonnes. Par exemple, com-
me il y a grande différence entre vn
magiftrat &: vn homme priué , auflî
en faut-il fans doute eftablir entre
l'outrage qui eftfait au magiftrat, 6c
celuy que l'homme priué a receu ,
quoy que l'adion foit toute fcmbla-
ble. Et derechef , cette mefme diffé-
rence qui eft entre la dignité dVn
magiftrat, &: celle d' vn homme priué,
en doit produire vne grande entre les
pft'cnfes qu'ilsfont , quoy que Tadion
en elle-mefme foit toute pareille. Si
donc vn homme priué a donné vn
foufïlet à vn magiftrat , il doit , au iu-
gement d' Ariftotc , eftre plus rigou-
reufement puni, que ne feroitle ma-
giftrats'il auoit frappé vn homme pri-
^é. Que fi vn magiftrat a frappé va
'4zS X lA Morale*
autre magiftrat de mefme dignité que
luy, & vn homme priué vne autre
pcrfonne priuéc qui foit de mefme
condition , il faut voir comment s'il
efl: expédient pour le public de dif-
tinguer entre les chaftimens qu'il faut
infliger aux magiftrats , &: les peines
qui conuiennent aux pcrfonnes par-
ticulières. £nfin , s'il y auoit moyen
de donner à ces diuerfes conditions
les iuiles degrés de leur dignité, &: d'y
proportionner la grandeur de l'atroci-
té des peines , il faudroit qu'il y euft
pareille laifon de la peine infligée avn
homme priué , à caufe de Toffenfe
commifc contre vn magiftrat , que de
celle qu'on in fligeroit à vn magiftrac
à l'occâfion de l'outrage qu'il auroic
fait à vne perfonne priuée. Et
de plus , qu'il y euft pareille raifon de;
la peine infligée à vn magiftrat, à cau-
fe de l'offenfe qu'il a faite à vn ma-
giftrat de mefme dignité que luy, à
celle que l'on fait fen tira vnhommo
priuéjàroccafion de l'outrage qu'il a
f lit à vn homme priué comme luy , Se
abfolument de mefme qrdre.Dc (qxK^
Chrestiet^ne. II. Part. 4Î9
^ue fi la dignité du magiftrat va iuf-
qu*à cent , ôc que celle de Thommo
priuc ne monte que iufqu à cinquan-
te 5 la peine dVn homme priué pour
auoir offensé vn magiftrat allant iuf-
ques à quarante degrés , il eft raifon-
nableque celle du magiftrat qui a of-
fensé vn homme priué ne monte que
iufqu à vingt feulement , afin que les
proportions y foicnt gardées. £t de-
rechef. Il la dignité de chacun des
deux magiftrats monte iufqu'à cent ,
& que dans le demeflé qu'ils ont en-
tr'euxla peine deToffenfant ne par-
uienne finon iufqu à vingt cinq de-
grés feulement , fi la dignité de
chacun des deux hommes priués ne
vient que iufques à cinquante ,
dans le demeflé qu'ils ont entr'eux
la peine de Toffençant ne doit , ce
femble, monter finon à douze &: demi
feulement , afin que Tvne &: l'autre
foit en pareille raifon, &: en quantité
proportionnelle*
Tout le monde ne goufte pas cette
opinion d'Ariftote en la difpenfatioii
de la juftice difirihutiue^ ^ quelques-
^jo ÎA Morale
vns d'entre les anciens ^ ôc mefmés
d'entre les modernes^ont eftimé qu'il
luyfalloit préférer la reigle quils ap-
pellent de La pareille , ou autrement
Talion. Car ils croyent que c'eft le
plus ancien de tous les Droits,quede
rendre la pareille au criminel , &: le
traitterenlepuniflant , au plus pré^
qu'il fe pourra , de la mefme façon
qu'il a traitté ccluy contre qui il a fait
Toffenfe-Ge qu'ils autorifent du nom
& de la pratique de Rhadamante. Et
outre plufieurs autres peuples qui s'eni
fontferuis, comme les Tarentins, les
TofcanSjles Locriens, &: qu'ils pré-
tendent que ce droit eft conforme
aux loix que Solon auoit données aux
Athéniens, & qu'il en a efté tranfcrit
dans les douze Tables, d'où s'eft puis
après deriuce toute la lurifprudcnce
des Romains , ils maintiennent que
c'eft celuy que Dieu auoit eftabli en-
tre les luifs, quand il auoit dit , Oeit
tour œil , & Dent pour dent , comme
ilfe trouuedans les liures de Moyfe.
Si Ariftote s'eft trompe en la réfuta-
tion de cette loy de La pareille , qu'il
Chrestienne. II. Part: 4jt
ûppelle Àv\i'7ri'7rov^oç ^ qu fî ceux qui
difputcnt contre luy ont mefpris fes
raifonnemens , & quand &: quand fe
font abusés en l'interprétation des
loix MofaiqueSjC'eft chofe que je ne
veux point examiner en cet endroit*
C'eftpluftoll le faitd'vn Legiflateur,
politique , qued'vn Pliilofophe mo-
ral. Comment qu'il en foit, c'eft le
deuoir dVn bon citoyen, quieftefta-
bli en l'adminiftration de la luftice
<liftributiue , d'y faire le plus exafte-
ment que faire fe peut^ce qui eft pref-
trit parles ordonnances déjà recèuës
cnfonpays. Tellement que fî la loy
de talioh y auoit lieu , il s*y faudroit
alfujettir^en la ramenant le plus qu'on
pourroit tant à lapoffibilité de l'exé-
cution, qu'à l'équité naturelle. Car il
eft certain qu'il eft abfolument im-
polTible de la pratiquer en toutes oc-
cafions; &: de plus, il y adiuerfes oc-
cafions où la pratique en feroit, pour
poffiblequellefuft, horriblement ri-
goureufe. Et fi au contraire , la pro-
portion géométrique , telle qu'Arif-
tote la demande, y fert de fondement
âfjï LA Mo RAIE
à la juftîce de laquelle nous parïôn? î
il la y faut obferuer en telle façon
que Ton proportionne tant qu on
pourra l'atrocité des punitions àTe-
normicc des crimes.Car il eft indubi-
table qu'en telles chofes , la Loy , fi
elle ne s'éloigne merueilleufement
de l'équité naturelle, fait & coftituë
le Droit , &: qu'il y a fans comparai-
fon plus d'inconuenicnt àn'obferuer
pas la loy politique, encore qu'elle ne
s'ajufte pas entièrement à la Nature
ny à la raifon,qu'àfupporterle défaut
qu'elle peut auoir en cet égard, s'il
eft en quelque façon fupportable.
Parce que le mefpris de la Loy rcn-
uerfe l'ordre tout d'vn coup &c en gê-
nerai, au lieu qu'à fupporter cette na-
ture de défauts, il n'y va que de l'in-
tcreftde quelques particuliers,en des
occafions fingulieres. Au fonds, j'ef-
time qu'Ariftoce a raifon de croire
que les delids font plus ou moins
grands félon la difparité de la dignité
. des perfonnes contre qui on les com-
met , de que qui fe contenteroit d'ar-
racher vn œil à vne perfonne priucc
qui
'(JHRE&TlEKNÈr II. PartT 43^
i|ui en auroit arraché vn àvn Magif.
trac , luy appliqueroit vne punition
plus petite que fon crime. Comme
auflî certes ceux là ne s'éloignent pas
de la vérité, qui quand les perfonnes
ne font pas inégales en dignité, pcn-
fcnt que le plus que Ton peut , il faut
que la punition approche de la nature
du péché t tellement que fi quelcuii
a arraché vne dent à vn de mefme
condition queluy^lalufticediftribu-
tiue requerroit , que fi faire fc pou-
uoiti on luy en arrachaft auflî vne.
Mais il fe pourra prefenter occafion
de parler plus amplement de cette
matière dans la troifiéme partie de la
Morale. Pour cette heure conten*
tons-nous de ce que nous en auons
dit, &:paflbns àlaconfideration de
l'autre juftice particulière;
434 ^A Morale
Continuation du propos précèdent j^
ou ilejlparlèdclajufiicc cam-
mutatiue.
AR I s T o T E nomme cette
|uftice d'vn nom qui monftro.
qu clic s'exerce dans le commerce
que les hommes ont entr'eux,& dans
ks contrads par lefquels ils s'obli-
gent refpediuemcnt les vns aux au-
tres. Or à fon opinion ces contrats
font de deux fortes. Parce que dans
les vns les deux parties fe portent vo-
lontairement à contrader , comme
quand Tvn vendy& que l'autre ache-
té, quel' vn donne à louage, &:rau-
y prend, quohvn prcfte & l'autre em-
prunte , &: que généralement il y a
quelque conuention réciproque , où
de codé &c d'autre le principe en eft
dans la volonté des contradans. Dans'
les autres il n'y a que l*vne des parties
qui agifle volontairement, l'autre n'y
eft engagée que par fgrce , de tout ^
^ CHRE^TlfeNNE. II. PaRT.' 43^
tait contre fon gré , comme quand
Tvn frappe & que l'autre eft frappé;
qu'à Vvn fon bien eft defrobc , &: que
l'autre ledefrobe, &: généralement
quand quelcun apporte quelque
dommage ou fait quelque outrage à
yn autre malgré qu'il en ait. Car ce
Philofophe ne fait pas difficulté d'ap-
peller cela des côiitrafts^ parce qu'en-
core que la volonté n'y ait pas con-
tribué des deuxcoftés , fi eft- ce que
del'aftion volontaire de Pvn refulce
que l'autre eft obligé àauoir auec luy
quelque chofe àdemeflcr, aufti ne-
ceffairement &: aulTi inéuitablemenc
que s'il s*y eftpit porté de luy-mefmc.
Si ce ii'eft pluftoft que celuy d'où
procède ladion , s'eftant volontaire-
inent engagé dans la neceffitc ^ oude
donner fatisfadion à celuy qui a re-
ceu l'ofFenfe , ou de fouffrir quelque
chofe qui luy tienne lieu de paye-
ment 5 ait par cette obligation dans
laquelle il eft entré, donné le nom à
l'affaire toute entière. Quoy qu'il en.
foit j car il ne nous importe pas beau-
coup de fçauoir la raifon pourquoy
^yg £ A MoRAtï
Ariftote &les autres Grecs ont aîhft
parlé, c'eft en ces deux natures do
chofes que règne la iufticc qu'on ap-
pelle ordinairement commutatme. La
différence quila fepared'auec laiuf-
tice diftnhutiue eft , qu'onn'yapoinC
d*égard à Hnégalité des perfonnes ,
jny à la diftindion de leurs qualités,
mais feulement à la chofe qui tombe
dans le commerce , poui^ y trouuer
juftement le milieu de fa quantités
de forte que c'eft , non la proportion.
Géométrique , mais la proportion
Arithmétique qui s'y doit cxafte-
ment obferuer. Tellement que dans
les contrats où l'vn baille vne chofcj
pour l'autre , la jufticc veut que Ton
regarde, non fi celuy qui donne, ou ft
celuy qui reçoit , eft quant à fa pcr-
fonne , déplus ou de moins de digni-
té que fon compagnon , mais fi \%
chofe baillée, ô£ celle que Ion reçoit,
font d' vne valeur égale , aies eftimer
raifonnablement. Carlaiufticecon*
fifte là dans l'égalité , & fi la chofe
baillée monte iufques à douze degrés^
de valeur, & la chofe rcceuë à fix det^
ChRESTIENNE. II. pARTr ^^f
grés feulement , celuy qui a receu le
double de ce qu'il a baillé , a commis
vneinjufticemanifefte. Que fi Von
en vient deuant le luge pour en faire
réparation , il n'y aura point d'autre
jnoyen d'en venir à bout , finon en
coupant l'excès , qui eonfifte en fix
degrés , par la moitié , pourenlaiflcr
trois à celuy qui l'a , &c attribuer les
trois autres à celuy qui a receu le dom-
mage. Ainfiils auront tous deux cha-
cun neuf, &: feront réduits à l'égalité,
félon la proportion Arithmétique,
Et de là vient qu'en grec , ce qu'en
François nous appelions juge , eft ap-^
pelle d'vn nom qui fignifie propremêt
çeluy qui coufevne chofe en deux partieSy
comme fi fa fonûion confiftoit pro^
prement àtrouuer exadement le mi-
lieu de ce qui fe doit diuifer entre
deux perfonnes , pour la leur diftri-^
buer par égales portions. Orn*eft-il
pas malaisé de trouuerle milieu d'vnc
chofe, quand on a en main quelque
outil propre pourlamefurer. Comme
s'il falloir feparer en deux parties iuf-
cernent égales ^ vnc poutre de qua-
£ e 3
*|-58 LA Mo RAIE
liante huit pieds de long, il n'y auroît
point de difficulté à y rencontrer , eu
commençant par vn bout. Se en y ap-
pliquant quatre fois de fuite vne toifc*
Mais dans les chofes qui fe doiucnc
diuifer parTeftimation de leur valeur,
U p'çftpas fi aisé de trouuer vn inftru-
nicnç qui leur fcrue de mefure. Au
commencement du monde le com-
merce ne s'exerçoit que par la permu-
tation des chofes entr'elles, &: Arif-
totç a bonne raifon de dire que le.
l^efoin en eftoit le fondement. Car.
çlautant que le cordonier auoit befoia
de pain pour fe nourrir, &: que le bou-
langer auoit befoin de fouliers pour
fe chauffer, l'indigence de Tvn luy,
faifoit auoir recours à l'autre mutuel-
lement,& chacun donnoit à fon com-
pagnon les chofes efquelles il abon-
doit , pour auoir de liiy celles dont il
auoit affaire. Mais cet efchange fans
doute fouffroit de grandes difficultés.
Car ces chofes là, du pain & des fou-
liers, ne font pas , à proprement par-
ler , commenfurables entr'ellcs. Si
jous comparés du p^in ;iucc du pain ^
Chresttenne. il Part? ^y^
vous pouués aucunement reconnoif-
trcrégalitc ou l'inégalité de leur va-
leur, en conférant leur qualité, ou
leur quantité , ou toutes les deux en-
femble. Et dereckef , fi vous compa-
rés des fouliers auec des fouliers^vous
ne vous tromperés pas de beaucoup au
iugement que vous en ferés , fi vous
paiangonncs lamatiere de laquelle ils
ibnt composés , &: quand & quand
Tartificc dcsouuriers, &: TinduAric
qu'ils ont apporté à les faire. Mais il
eft bien malaisé de faire de telles com-
paraifons entre la matière dont on
fait le pain, & celle dont on compofë
les fouliers , &:peutcftre encore plus
entre Tinduftrie &: l'art que le boulan-
ger Se le cordonnier ont apporté cha-
cun à la confedion de fon ouurage.
Ceux qui penfent que c'eftlebefoin
qui rcigle encore noftre iugement en
cela, ne font pas fans quelque appa-
rence de raifon. Car il eft certain que
du commun confentement de toutes
les nations , les chofes neceflaires
hauffent de prix,àmefure qu'en croi(t
la neceffite; Se lançceifité en croifc
{: e 4
^.^6 tA Morale
quand elles deuiennent rares, deforr
te qu*il ne s*en trouue que malaisé-
tnenc pour fournirau befoinde beau-
coup de gens. Néantmoins il n'eft
pas jufte d'abufer du bcfoin les vns
des autres , éc n'y a point ordinaire-
ment de gens plus odieux entre les
hommes , que ceux qui fe prenaient
trop de rincommoditè du public ,
pour leur profit particulier. Comme
quand on fait de grands magazins de
blé à l'heure qu'il eft à bon marché ,
afin de le reuendre bien cher, lors que
quelque mauuais accident aura gafté
refperance des campagnes , on eft en
quelque efpece d'horreur, comme vu
oifcau malencontreux, qui porte de
niauuais prefages , & deuient-on la
bute delà haine & de Texecration du
public , parce qu*ilfemble qu'on fou-
haitte fa calamité , afin d'en tirer dç
ï'accommodem.ent pour fes affaires,
îufques là que quelque vénération
que nous ayops pour la mémoire de
lofeph , &: quoy que fa réputation
ibit glorieufcment cpnfacréc dans U
parole de Dieu, fi eft- ce que nous no
Chrestienne. IL Part.' 441
pduuons quelquesfois nous empet
cher d'eftre choqués en hfant le pro-
cède qu'il fuiuit en cette matière.
Car ayant fait de grands amas de pro-
uifîons pendant la fertilité de fepc
ans, parce qu'il auoit preueu la lleri-
lité de fept autres, il s'en fcruit com-
me chacun fçait à l'avantage du Roy
Pharao, vendant.lc blépremiercmét
pourTargét, puis âpres pour le beftail,
^ pour les terres des Egyptiens , Ô^
enfin mefmes pour la liberté des per^
fonncs de toute l'Egypte. Neant-
moins, pour dire cela en pafTant, nous<
ne trouuerons rien qui foit tant à
blafmer en certçaftion^finous confî-
derons bien les chofes. Car premiè-
rement lofeph n'auoit point tenu fi
fecrctte la reuelation qui luy auoit
efté donnée de l'abondance & de la
ilerilité qu'il y deuoit auoir en cq^
quartiers là, qu'elle ne pûft eftre con-
nue aux Egyptiens , &: qu'ils ne fuC-
fenc par ce moyen afTés avertis qu'il
falloit vfer de preuoyancc. Que s'ils
ont mefprisé roccâfion>& que quant
à luy il s'en foit ferui , c'cft à leur im-
•44Î S'A Morale
prudcnce^ou à leur incrédulité, qu*îfô
doiuent imputer leur mal, en ce qur'iis
n'ont tenu conte de fon avcrtiffemcc
ny de fon exemple. Apres cela, il n'ef-
toit pas jufteque Pharaone pûftven^
dre le blé qu'il auoit amafTé. Car ce
que peut faire vn particulier par les.
loix politiques de tous les Eftats ,
pourquoy feroit-il interdit à celuy
qui alapuifTancc fouuerainc ? Pour-
ueu donques qu'il n'y mift pas vn prix
cxceffif , comme Thiftoire fainte ne
.nous difant point qu'il Tait fait, il ne
nous eft pas permis deledeuiner, la
vente luyen aefté libre, comme elle
cuft deu eftre à vn marchand qui euft
apporté du blé de dehors, & qui euft,
comme on dit , tenu planche à prix
raifonnable. Car quant à ce que l'on
pourroitdire qu'vn Pmjce doit con-
iîderer fes fujets C({)mme vn bon perc
fait fcs enfans,de la necçflîté defquels
il n'abuferoit iamais poi^ir en tirer de
tels avantages , c'eft vn^objedion à
laquelle il eft aisé de refpondre. Telle
cft la relation d'vn bon perè enuers
fes en^ns , qu'il ne les doit iarïiais te-
'Chrestïe>tîte7 TI." Part? ' 445[
hiren qualité de fujets, encore moins
en celle d'efclaues. Et fi quelques-
vnsiesontconfidcrés comme tels, ce
n'a pas cfté entant que peres^mais (bus
quelque autre relation, dont le Droit
gênerai des Nations, ou laloy politi-
que de quelque Eftat particulier les
auoit reueftus. Autrement la douceur-
de la domination qui dépend de la re-
lation naturelle du père , eft abfplu-
mentinuiolable. Mais la relation de
Prince fouuerain en vn Eftat , luy fait
tellement confiderer fcs fujets com-
me fes enfans, qu'il y a telles occafios,
^ telles conjonfturesde temps , où
iionfeulemëtil les peut traitter com-
me fujets,mais mefmes cftraindreleur
fujetion de telle façon, qu'elle appro-
che de la feruitude desefclaues. Car
puis quûlya des Eftats bien & légiti-
mement formes, où Tautorité du Sou-
uerain eft prefque defpotique tout à
fait, il n'y a rien quiempcfcheque là
où le gouucrnement elt fimplemeno
politique, & , comme on parle , royal,
il ne puilfe changer de forme , &: de-
uenir defpotique parciUempnt^quan4
•^44 I-A Moiai AL é
les Caufes du changement font iufteé
&: légitimes. Reftedoncdefçauoir fi
celles que Pharao auoit d'acheter les
terres & la liberté de fesfujcts , pou-
noient cftreeftimécs telles. Or pre-
mièrement l'on ne peut pas dire quo
fonaftion fuft injufte , puis qu'il no
faifoit finon vfer de fon droit. Car
c'eft vne reiglc naturelle de iuftice
parmi tous les hommes, que pour vfer
de fân droit l'on ne fait tort à perfonne^
Tandis que les- Egyptiens ont eu de
Targcnt & du bcftail , il a efté raifon-*
nable de prendre ces chofcs premiè-
rement en payement. Quand ils n'ont;
plus eu finon leurs terres & leur liber-
té , ou il a fallu les laiffer mourir de
faim, ce que l'humanité ne permet-
toit pas , ou il a fallu leur donner du^
pain, à quoy , félon la iuftice commu-
|:atiuc, Pharao n'eftoit pas tcnn, ou il
a fallu fe payer de ce qui reftoit en
leurpuiffance. Puis après, fi l'on allè-
gue cette autre reigle de Tequité na-
turelle, que bien fouuent il y a de
linjuflice en l'vfage *vn peu trop rigou*-
reux de fon droit ^commo, cela ne fe peut
CHRESTifeNNE. II.pARTr 44f
|)as nier vniuerfellement & abfolu-
ment , auffi eft-il certain qu'il n'eft
pas abfolument & vniuerfellement
vray , & que pour en bien juger,
il faut vfcr de quelque diftinûion ,
félon la diucrfité des circonftances.
Si donc les fujets de Pharao luy auoiêc
cfté auparauant fort dociles & fort
fidelles , ôc que dans les apparences
des chofes il n'euft point de iufte fu-
}ct de craindre l'humeur ingrate ô^
mutine de la nation, il cft certain qu'il
cuft deu préférer Tvfage dela^^;^//,
à celuy de la jufiice commutAtiue en
cette occurrence. Mais s'ils s'eftoienc
nionftrcs rebelles auparauant , & que
fur la connoifTance qu'il auoit de
leurs mauuaifes inclinations il pùil
fonder vne iufte crainte de leurs de-
portemens à Pavenir ^ il eft hors de
toute conteftatïon qu'il a efté iufte
d*y pouruoir par ce trait de pruden-
ce politique. Car il a ainfi aflcuré fa
domination fans leur faire tort, &: qui
plus eft , il a pourueu à leur propre
bien ; eftant certain qu'il y a des gens
à qui il eft expédient d'eftre tenus
^44^ Ha Morale'
bas , clautant que la richefle &: la \i^
berté les rendinfolctis , &: que Icui?
infplcnce les porte à des adions quî
enfin tirent leur ruine en confequen-
te.Orfi le Hure de la Genefene nous?
dit point que telle fuft rinclinatioil
des Egyptiens , c'cft qu*il nes'eftpas
proposé de nous efcrire Thiftoirc des
Nations. Mais il cft certain que cclld
là eftoit orgueilleufe &: infolente au
dernier point, &cequirefte des an*-
ciens monumens des Ecriuainsquieii
ont parlé, monftre qu'il y auoit bieh
de la peine à la tenir endeuoir fous lafc
domination de fes Princes. Maisre*
tournons à noftre propos .
De quelque façon que les hommei^
ayent mefuré la valeur des chofef
qu'ils efchangeoiet entr'eux au com-
mencement, foitqu'ilsy ayent euef*
gard au befoin les vns des autres, ou.
qu'ils y ayent eu quelque autre confî-
deration deuant Içs yeux, tant y a
qu'enfin ils ont trouué dans l'argent
vne commune mefure de leur eftima*
tion, laquelle cft infinimécplus com-
mode.Car il n'y a point de doute quoi
CHRESTlENNiîII.PARTr 44^*
fi Vil Architefte auoit befoindc fou-»
liers, ôc vn Cordonnier d'vne maifoa,
ils n'eufTent bien de la peine à ajufteE
reftimation de deux chofes fî diflem-
blables. Il eft fans difficulté quVno
maifon vaut beaucoup mieux qu vno
paire de fouliers : mais combien il
faut de paires de fouliers pour égalée
fa valeur , c'eft chofe dont le juge-
ment pouuoit donner beaucoup de
peine. De plus , le payement n'ca
auoit pas moins d'incommodité. Cat
posé le cas que la maifon valuft deux
cens paires de fouliers , quel embarras
eftoit-cc à rArchiteûe de les rece-
uoir 5 qui peut eftre n'en auoit affaire
que d'vne / Il falloir donc qu'il les ef-
changeaft à vn boulanger pour du.
pain, à vn tailleur pour des habits y à
vn médecin pour fesvifiteSj&qu'ainfi
il deuinr marchand de fouliers , au
lieuqu'ileftoitarchitedeauparauant:
ce qui 5 comme chacun peut penfer,
caufoit dans la focietc des difficultés
extrêmes. Pour donqucslcscuitcr ,
on s'eft accordé de la valeur de cer-
taines efpccçsdemetal^aufquelleson
^4^ ÏA Mo RAlÉ
a imprimé parrautorité de la puift^
fance fouucraine, quelque marque,
<juellequ elle foit, pour feruirdeme-
fiire à leur eftimation félon leur poids,
afin de s'en feruir puis âpres à efti-
mer toutes autres chofes. Tellement
que fi la maifon vaut delix cens pai-
res de fouliers , &: que chaque paire
de fouliers vaille vne pièce de métal
ainfi marquée , comme il en fefultc
neceffairement que la maifon vaut
deux cens telles pièces de métal ^^
aufli n'y a-t-il déformais rien plus aisé
que d'accommoder le cordonierauec
Tarchitede , de larchitede auec le
boulanger, le tailleur, & le médecin,
& généralement auec tous ceux de
rinduftrieoudubien defquels il aura
affaire. Car que le cordonnier luy
donne deux cens pièces d'argent, il
aura lejufte prix de fa maifon ; &:puis
après, qu'il diftribuë cet argent au
boulanger, au tailleur , au médecin , à
chacun félon la valeur de fa marchan-^
dife ou l'eftimationdefonart, ils luy
fourniront chacun de fa part ce qui
luy fera neceffaire. Qiie s'iln'eft prc-
/enccmcnt
^ f^HRESTIENNE. II. VaKT. 449
ientement prefle d'aucune neccfllcé,
il peut garder fon argent par dcuers
foy, & ce luy fera vn gage certain que
quand il aura befoin de quoy que ce
ioit, il en trouuerapar fon cntremife*
Car c'a eftc fort ingenieufemenc
qu'Ariftote a dit , que l'argent efl:
comme vn pleige ou vne caution,
qu'il ne nous manquera rien à l'ave-
nir 5 parce que nous le pouuons efn
changer pour toutes autres fortes de
thofes. Il eft certain que le cuivre ,
& l'argent, & l'or, qui font les matie-^
rcs dont on fait ordinairement la
monnoye, ( car quant au fer, à peine
y a-t-ileuautres que les Lacedemo-
niens qui s'en foient feiruis , parce
qu'ils lie vouloient auoir rien de
commun auec lesricheflesj ont leur
valeur propre comme les autres cho-
fes quipeuuent eftre de quelque vfa-
geàla vie humaine. Carie cuivra
peut eftre employé à faire des meu-
bles &:des armes. L'argent eft boa
a faire des vaifleaux , qui font eftimcs
précieux a caùfe de la blancheur Se de
la pureté du métal. L'or fert à fabri-
F f
^"^0 tA MoïlAlS
quer des vaifTeaux encore plus pré-!
cieux que ceux qui font faits d'ar-
gent 5 &c à Tornementdes maifons &:
des perfonnes. De forte que ces cho-
feslàfont dans le commerce dumon-^
de 5 comme les autres dont on tira
quelque vtilité. Neantmoins, on n'a
pas tant égard à cette valeur de leur
matière, quand on s'en fert à mefurer
l'eftimation des autres chofes , qu'àr
l'emprainte de la puiffance fuperieu-
re, dont elle porte le caradere &: l'i-
mage, pourferuirdereigle commune
au commerce des citoyens. D'où
vient que ces métaux , quand ils font
niarqués de cette façon , feruent à
mefurer l'eftimation de leur propre
valeur à eux-mefmes , lors qu'ils font
encore brutes, ou en barres &: en lin-
gots. C'eft pourquoy Ariftotc dit ,
quelamonnoye efl: appellce en grec
dVnnomjqui fignifie qu'elle tire tou-»
te fa valeur de la Loy , 6^ de l'autorité
du Legiflateur , &:non de la dignité
de fa matière , ou de l'vtilitc de foa
vfage. En effet, il eft arriué quelques-
fois à des Princes fouuerains; ic à des
Chrestien'ne. II. Part^ 45'Ï
ïlepubliques libres, de donner coiir^
à delamonnoyefaite de quelque nna-
ticre vtile , & de peu ou pbinc d'vfa-
ge à la vie humaine, qui neantmoins
île laiflbicpas d'eflreTinflrurncnt dû
^commerce , Se la reiglc dq la valeur
de toutes chofes , en vertu dii carac-
tère &c de l'image qu'elle pôrtoit. Et
maintenant encore dans Ics-lieux de
grand trafic, le commerce d'eiltre les
marchands s'exerce par buletins &*:
par billets, qui par leur inftitution , ^
de leur commun confentemeiit, les
defchargent de la peine de côhter QC
de recontef, &: valent autant que Tar*.
gcnt mefme. Et fi lapuifTance fupe-
rieure y auoit imprimé le feau & la
marque du Public, quoy qu'ils ne
foient finon de papier ou de carton ^
ils ne laifleroient pourtant pas de paf-
ier pour bonne monnoyc. Et finon
que le conimercéne s'ehtreticnt pas
feulement de citoyen à citoyen , mais
auflî de celuy qui eft citoyen d'vnc
TR:epublique,à celuy qui eft fujetd'vn
autre Eftat , de forte qu ils font ef-
tràngers Tvn al autre , & viuans fous
^'
!4yï 5l A Mo RÂLÉ"
diuerfesloix, il ne feroit pas befbîti
que la monnoye fiift de matière au-^
çunement precicufe en elle-mefmei,
Car il n'importeroit à qui que ce fuft
de lareceuoir , puis qu'vn autre , qui
luy bailleroit ce dont il auroit bcfoin^
feroit obligé de la reprendre. Maii
dautant qu'elle ne fe pourroit pas met-
tre entre les cftrangcrs , ou bien il
faudroit rompre toute communica-
tion demarchandife auec eux, ou il
en faudroit reuenirà cette ancienne
permutation, que les hommes prati-
quoient cntr'eux-peuauant le fieclc
des Patriarches. Encore ne lailTe-t-on.
pas de la pratiquer maintenant, ôc
principalement auec ces panures na-
tions qui n'ont point de monnoye à
elles 5 dz à qui la noftre feroit inutile
tout à fait. Car chacun fçait , pour
exemple , quelle eft la façon ordinai-
re de traitter auec les fauuages de
Canada, &:auec la plufpart des habi-
tans des vues ôc des autres Indes.
Le premier précepte donc , lequel
feft à obferuer enTexercice de hjf^^i-
çe-comw0a/lf^e^ eft en ce qui concer-
.- A
Chrestîie'nne. II. Part; 4^j
tie cette commune mefure des chofes.
Car il y en a qui y commettent de
grandes injufticesenplufieurs faços.
Premièrement , ceux qui en fabri-
quent de faufle , méritent la correc-
tion des plus rigoureux chaftimens*
Et je ne m'arrefteray pas icy à exa-
gérer l'outrage qu'ils font à la puiflfan-
ce fouueraine , en entreprenant vne^
chofe qui iuy appartient exclufiue-
ment à tout autre en chaque Répu-
blique &: en chaque Eftat. Bien que
véritablement c*eft vn attentat que
Ton ne fçauroit trop feuerement re-
primer.Parce queTvfage delamon-
noye dépendant, comme j'ay dit après
Ariftote, de Teftabliflemet de la Loy,
& reftabUlfemcnt de la Loy dépen-
dant de Tautorité de celuy qui tient
lieu de Souuerain dans l'Éftat , foie
\n Monarque , ou vn Sénat , ou buii
le peuple tout entier, ileftaisé deju-
ger ce que mérite vn homme priué,
qui s'attribue fans adueu 5 &: contre
les defcnfes exprelfcs de fon fouue-
rain, vne autorité publique. Il eft bieu
vray que les faux monnoyeurs n'ont
F f 5 '
4^4 *• A Mo R AIE
pasaccouftumé de penfer en ce maK
heureux mcftier , à afFeder vne puif-
fance fouuerainç. Mais tant y a qu ils
font ce qui n'appartient qu à ccluy
quiaenmainradminiftrationdcror-.
dre public, &: qu'outre cela ils violent
fâ majcfté , en outrepaflant fcs Or-
donnances, le diray feulement que
foit parle vice de la matière, ou bien
par celuy du faux coin , la mauuaife
monnoye fe reconnoift incontinent,
&; depuis qu'elle cfl: reconnue , elle
ne peut plus eftre de mife. Par ce
moyen , celuy qui vous a baillé foa
bien, &:quipen{biten auoirreceu la
valeur, &: tenir , en voflre argent , va
gage &c vne caution qu'à cette pro-
portionfes neccflltés luy feront four-,
nies , fe trouue trompé par voftrc
fraude. Car vous aués fon bien , &: il
n'a rien de bon du voftre ; de forte
que tout l'avantage en ce commerce
eft de voftre cofté , ôc toute la perte
4çft du iîen, au lieu qu'en l'exercice de
cette juftice , la condition deuroit
jçftrc cgale.Et quand celuy à qui vous
f^vçs bailiçc^ la debiteroicpui^ aprç5^
tellement qu'elle ne fuft reconnue fi-
nondans la quatrième ou cinquiém©
main , voftre injufticepour cela n'en
demeure pas couuerte. Parce qu'enfin
il fe trouue quelcun trompé, & c'a efté
dans voftre a£tion qu'a efté le princi-
pe de la tromperie. Car comme quâd
vne pierre d'aymant attire à foy vne
boucle de fer , &: que cette boucle en
attire vne autre, &: que cette féconde
boucle en attire vne troifiéme^à: ainfî
confecutiuement , iufqucs à en faire
comme vne chaine , c'eft à l'aymant
que Ton attribue l'attraction du der-
nier chaifnon , bien qu'il y ait plu^
fleurs boucles de fer entr-deux ; ainfi
en cette fuite d'injuftices qui s'entre-
tiennent l' vne l'autre , iufques à ce
qu'enfin elles s'arrcftent au dernier
quiyacftéattrapé, c'eft à la première
principalement que le mal en doit
çftre attribué , parce que c'eft de cet-
te fource là qu'il s'eft efcoulé dans
toutes les autres. Ce n'eft pourtant
pas qu'après les faux-monnoyeurs ,
ceux qui ont efté trompes par eux,
ûç commettent de leur part vne aftia
Ff4
45t> LA Morale
fort indigne d'vn homme de bien ô5
^ d'honneur , fi de propos dchberé
ils en affrontent vn autre. Car ceux
cjui le font fans le fçauoir , &: contre
leur gré, font excufablesdeuat Dieu
^ dcuant les hommes. Et la marque
s'ils l'ont fait contre leur grc , aullî
bien en cecy qu'en toutes autres ac-
tions que Ton peut appcllcr muolû^-
taires , eft s'ils corrig^ent volontiers
leur faute quand on les en aduertift ,
^ fi fans aucune hefitation ils rendent
de bonne monnoye en la place de U
niauuaife. Mais quant à ceux qui le
font de propos délibère , iln'yapref-
que point de différence entr'eux ^
les faux-monnoyeurs , finon en ce
qu*on ne les accufe pas d'auoir rien
diredement attenté contre la puif-
fanccfouueraine. Carilsfçauent bien
qii'ils reçoiuent quelque chofc de
bon delà main de leur prochain , ^
qu'en contr'efthangc ils ne luy don*
tient rien qui vaille. En quoy Tin-
juftice eft toute claire, parce quelà
ioù ils deuroient cftre également par-
tagés auec luy dans le çommcrco
ChRESTIENNE. II. pART-r ^'ff
'qu*iIs*ont eu entr'eux, tout le bien fb
trouuedeleur cofté,ôd toute la perte
de l'autre. Ilsrx'ignorentpas qu'ils fe
rendent inftrument des faifeurs de
faufle monnoye en la débitant, 6c
ainfiilnc tient pas à eux que le mon-
de ne s'en rempliffe. Ilspeuuentbiea
fçauoir que fi tous les autres faifoienc
comme eux, enfin Tordre public &C le
commerce periroit abfolument , ce
qui tireroit la focietc humaine eh
ruine. Enfin, ils pèchent volontaire-
ment contre cette reiglc naturelle de
la commune charité , qui défend de
faire à autruy ce qu'on ne voudroit
pas qu'on nous fift , fi nous nous trou-
uions enmefmelieu , &: en pareille
occurrence. Car ils fe gardent tarie
qu'ils peuuent d'eftre trompés en cet-
te manière , ôc n'y a trefbuchet ny
pierre de touche , ny autre tel artifice
qu'ils n'employent pour s'en garentir:
5^ neantmoins , s'ils y peuuent attra-
per quelcun , ils n'en font point de
confcience. En vn mot , il n'y a point
d'autre différence entre eux &: ces?
coquins , qui fçruent aux faux-mon*
'45:8 Î-A MoRALf
noycufs à diftribuer leur fauflc mon*
noyc, finon que ceux-cy le font pour
refperance du gain, & les autres pour
fefauucrdelaperte. Car ils ne vou-
droient pas prendre falairc pour cet
infâme me ftier ; mais pluftoft que de
perdre quelque chofc de leur bien ,
ils aiment mieux en quelque forte le
pratiquer 3 Se pourueu qu*ils ne per-
dent rien , ils font ce qu'ils pcuuent
pour fe perfuader que ce meftier n'eft
pas infâme. Or cft-il bien vray que
la crainte de la perte en eux eft plus
cxcufable que n'eft dans les autres le
defirdugain. Et de plus, il faut bien,
que ces miferables ayent l'ame bien
vile &: biei> baffe , puifque pour Tef-
perance de quelque petit avantage j^
ils s'abandonnent au péril de périr
bienhonteufement, Au lieu que les
autres font ordinairement affés fages,
pour porter leur perte patiemment,
s'ils, croyoient que leur adion fuft
pour attirer fur eux quelque deslion*
neurou quelque blafme. Mais quoy
qu'il en foit, ce iVeft pas eftre honnef-
te homme que de a cftre retenu &;
t^HRESTlfiSîtTr ÏI. pARf7'45'^
fempefché de mal faire fînon par la
confideration du dommage , ou par
rapprehenfîon du deshonneur. Et
derechef, ce n*eft paseftrc homme de
bicn,que d'aimer mieux faire du mal,
que de foufFrir quelque perte peu
confiderable. Enfin , il y en a qui ne
voudroient pas 5 non pas mcfme pour
fe redimer de quelque perte , débiter
de la monnoyc de faux alloy , ou de
faux coin ; mais ils ne font pas diffi-
culté de mettre la bonne à plus haut
prix qu'il n'eft permis parTOrdon-
rance publique. Ceux là peuuent
cftre excusés ou non , félonies diuer-
fesrencontresdcstemps 5 Se les cir-
conftances des chofcs. Car s'ils le font
en preftant , &: que Tvfage ordmairc
ne foit point en cela contraire à l'Edit
public, c'eft vne vfure toute claire, &:
par confequcnt vne injuftice , où cc-
luy qui emprunte eftlcsc.Car on l'o-
blige à plus grofTe fomme que n'cft
celle qa*il a receuë effediuement , fî
au moins lors qu'il faut payer, on ne
luy fait valoir fon payement, à la mef-
pie proportion à. laquelle on luy a
%gù LA Morale
baille les cfpeces.S*ils le font en acke*
tant,en forte que ce foitdu confente*
ment de celuy qui leur vend fa mar^
chandife,ils ne luy font point de tort
quant à luy ; parce qu'il eft à prefumer
qu'il faitfon conte, &: qu'il propor-
tionne le prix de fa marcliandife aux
deniers contans qu'il reçoit. Mais ils
nelaiffent pas de faillir tous deux, par-
ce que fans fujet, &: fansraifon , ils
vTanfgrefTent l'ordre public , ^ en
donnent mauuais exemple. Mais foit
en preftant , foit en achetant qu'ils le
facent, à peine leur peut-on refufer
delesexcufer , fi l'vfage commun en
cela eft au contraire de l'ordonnance.
Parce que quand la puiffance fouue-
raine a faitvn Edit, &: quelcsfujets
fe difpenfans de le pratiquer, elle n'en
vange pointla tranfgreflîon , 5<:fauo-
rife à la defobeiffance parfaconni^
uence, elle eft prefumée y auoir en
quelque façon dérogé , Se auoir re-
connu qu'en cette conjondure de
temps, fon Editne doit pas cftre ob-
ferué, puis qu elle ne fe met pas en de-
uoir de le faire faire. Or ne feroit-il'
'CfTRESTtïNKE. II. PARf7 4^i
l^as raifonnable qu*vn particulier fouf.
frift quelque dommage confiderablo
en fes affaires, pour vouloir eftre trop
fcrupuleux en l'obferuation d'vno
loy , dont la Puiflance fouueraino
mefmca négligé l'autorité , enfouf-
f rant que la violation en foit tous les
îours impunie.
. Le fécond précepte à obferucr en
l'exercice de cette jufticecft, que
dans tout ce que les citoyens ont à
demeflet entr'eux en ce qui touche
ïe bien , ils fe tiennent le plus qu'ils
pourront , àTobferuation des couftu-
mes de leur pays ,& des ordonnances
de leur Prince. Car dans les partages
des fucceffions^dans la difpofition des
donations , dans les contrats de vcn-
dition&: d'cfchange, dans larecon-
noiflance des deuoirs qui font deus
aux fcigneurs des terres & des fiefs, &:
généralement en tout ce qui concer-
ne ce qu'on appelle 7ien & CMien ,
pour en attribuer ou pour en ofter le
droit, pourenlaiffer ou pour en rete-
nir lapoiTcffion , pour en diuifer ou
jx*cn diuifer pas les avantages , ce font
4^£ ÎA MôRAxl
les Couftumes des pays, ou les ConP
titutions des Princes , ou en quelque
façon que ce foit , l'autorité & la dif-
pofition des Loixqui en déterminent
le Droit, &: c'eft en robferuation de
ce Droit làqueconfifte l'exercice do
cette juftice. Et quoy que ces Conf-
titutions foient merueilleufement
différentes, tellement que non feule-»
ment d' vn royaume à l'autre elles va-^
rient en mille façons , & que de Pro-
uince à Prouince on y remarque vfie
trcs-grande diuerfitc , mais mefmes
que dans vnc Prouince^ chaque Ville
a bien fouuent quelque couftume lô-^
cale , & quelque droit particulier, fî
cft-ce que la juftice qui dépend de
leur obferuation , n'a toujours qu'vne '
mefme forme. Car comme j'ay dit au
commencement , l'efTencede cette
-vertu confîfte en ce qu'elle determi*
ne conftammcnt nos volontés à ren*
dte à chacun ce qui luy appartient.
Or à chacun appartient en cette for-
te de biens , ce qui luy en eft afiîgné
par la difpofition de ces loix publi-
ques. Decewe diuçtficc dcloix, ^
CIhrestienne. ÏL Part.' ^ëj
«le cette contrariété de couflumes ^
Carneades tiroit aurresfois vn argu-
ment pour prouucr que la luftico
n eft point vne vertu dont la natur©
foit déterminée en elle-mefmc, &par
Teflence propre de fon eftre : maiç
-que les chofesfontjuftesoune lefonc
pas , félon qu'en chaque République
il plaid aux Legiflateurs de luy don-
ner fa forme par leurs Ordonnances.
Car, difoit-il, puis qu'il eft jufte en vu
endroit que les enfans partagent la
fuccefllon de leur père par égales por^
tions, Se qu'en vn autre l'aifné y foit
de beaucoup plus avantage que tout
le refte, &: qu*en vn autre encore co
foit au père à les partager également
ou inégalement ainiî qu'il luy plaift,
^ mefmes qu'il foit abfolument en (a^
liberté de difpofer de fon bien au pre-»
judice de fcs enfans en faueurdesef^
trangers, feulement parce qu^il a pieu
^ux Legiflateurs d'en ordonner de la
façon, quelle idée fe peut-on former
de cette vertu , qui ne foit merueil-
leufement ondoyante &: variable ?
£picui'e a fuiui cette opinion de Car-
i|l^ Î-aMoralé
neades , &: il femblc qu'en ce temps
plufieurs embraflent le fentimenc
d'Epicufe. Certainement, quand il
n*v auroit rien d'arreflé dans la natu-
re delà lufticc , finon qu'en ce qui
concerne la joiiiflance &:ladiftribu-
tion du bien, il faut fuiure chacun les
loix^ les couftumesdefon pays, tou-
jours au moins y auroit-il cela de dé-
terminé, que d'obéir en cet égard aux
loixdc fon pays,c'ell vnechofeiufte^
& qu*au contraire il eft injude de n'y
obtempérer pas. Comme donques
c'eftoit le fentiment de SocratCjqu en
ce qui touche le feruice que Ton doit
à la Diuinité, chacun le doit faire fé-
lon la manière laquelle eft receuë eit
fon pays , quoy que poflîble la façon
de le faire en diuers pays foit differen-
te,ou mefme contrairer&neantmoins;
il croyoit que de feruir la Diuinitc^
de quelque façon qiiG ce fufl:, c*eft vn:
deuoirinuiolâbledela Nature , dont
aucun ne peut eftrc difpensé : - Ainfi
au moins ont deuEpicure , Carnea-*
des, vS«: leurs fedateurs, reconnoiftte
cette vérité , que de rendre à chacun
ce
Chrestîenne!^ ÎI.PartT ^(yj
ce qui luy appartient , de quelque
forte que les loix publiques en ayenc
déterminé, c'eft vn deuoir que la Na-
ture nous enjoint par vne obligation
indifpcnfable. Et défait, vne bonne
partie des autres vertus fe peuucnc
exercer à part , &c n'eft pas befoin ,
pour en faire les allions , d'auoir vn
particulier égard à la focietc que les
hommes ont entr'eux , ny aux rela-
tions réciproques qu'elle leur donne.
Maisl'vfage delà iuftice eft, pat ma-
nière de dire, tout en dehors , & re-
garde dircftement le prochain , en-
tant qu'il fait part de la focietc com-
mune. Or eft-il impolTiblcque cette
focieté fe maintienne (î on ne laifTe
libre à chacun la pofTeiTion de ce qui
luy appartient légitimement , les bri-
gands mefmes , comme dit Ciceron ,
ncpouuans pas fubfifter s'ils ne gar-
dent quelque reigle &: quelque for-
me de iuftice au partage de leurs bri-
gandages* Ou donques la conferua-
tion de la focieté des homes entr'eux,
în'eft pas du droit de Nature ,- ce que
le fens commun rejette manifçfte*
Gg
4^^ lA MoR A LÔ
ment ,- ou la Nature mefme ordonne?
l'exercice de cette iuilice, qui en elt
le fouftien &: le fondement. Apres,
cela je penfe queCarneades mefine-
ne nieroit pas, que quelque dluerfité
qui paroiiïe entre les loix, &: quelque
contrariété qu'ily ait entre lesCout
tûmes des peuples , il y a pourtant
certaines cbofes où le droit de la na-
ture cft fi clair 5 que fi les couftumes
des peuples , ou les ordonnances des
Legiflateurs, en ftatuent autrement;^
leur ftatut ne doit pafler que pour
vne extrauagancc. Par exemple, jo
ne nie pas qu'il ne doiuc eftre en la
puiffanced'vn perc^de déshériter fou
enfant qui l'a mérité. Mais qu'il luy-
foit permis de priuer abfoluilient de
fon hérédité vn bon enfant qui ne luy
aiamais donné de mécontentement
par fadefobeilTance 5 pour tranfpor-
ter par bizarrerie d'efpiit ^ ou pau
rindudion de quelque fotte & im*
pertinente pallion, fon bien à des ef-
trangers, c'eft chofe qui repugnema-»
nifeftemcnt aux fentimens delà Na*
jture. Car,ainfiquejerây die ailleurs^
tÈHRÎSTIENNE. II.PÀrt: 4^^
la procréation des cnfans,eft comme
vne propagation de hoftre propro
eftre. Comme donc il eft des mouue*-
mens, S^derinftinâ: inuiolable de là
Nature , que je me vueille du bien ,
S.: que je garde pour moy les chofes
qui font neceflaires pour ma confer-
uation , il en eft pareillement que ja
laifTe mon bien à mes cnfans , afin
qu'ils ayent dcquoy conferuer & en-
tretenir leur eftre. Tellement que qui
priue fes cnfans de fafucccflîon ù.n$
qu'ih rayent mérité , fait comme s'il
fe condàmhoit foy*mefmc à mourir
de faim, par vne inhumanité extraua-
gante de plus que barbare. Encore
croy-jeque la permiflion que laNa^
ture kiy donne de déshériter vn en^
faut ingrat &: defobeïfrant , ne doit
pas moins tenir de l'affeaion que de
l'autorité , ny moins regarder à là
cotreûiôn d'vn enfatit defobeïfTanc
^ desbàuchc, qu'à témoigner le ref-
fentimentquc noUs auons des ofFen-*
fes qu'il nous a faites. Car ainfi qu'il
eft quelquesfois expédient que nous
410US priuionsaous-naefmes de l'vfîi^
G g 2^
i4V8 lA MoRALf
ge de nos biens , parce que nous cû
^bufons, &c que npftre intempérance
& noftrc temeritc les nous rend pré-
judiciables , aufli eft-il quelquesfois
aucunement neceflaire que par l'cx-
hcredation nous retranchions à nos
lenfans le moyen de fc perdre de plus
en plus par le mauuais vfage de nos
richefles. Et y a tel que û fon pero
Teuft déshérité, laneceffité , ôc l'aflî-
duité au trauail à quoy il euft cft©
obligé , euft indubitablement amen-
dera qui l'abondance des biens a four-
ni le moyen de continuer vne vie hor-
riblement desbordéc. Car la bonté
(d'vn père doitalleriufquesà cepoinr^
que non feulement il die comme
Pliocion 5 fi mon fils eft homme de
bien, il aura affés de ce que je luy laif-
fpray, &:s'ilnereftpas, rien ne luy
fçauroit fufÉre : mais encore, fi mort
fils eft h omme de bien , il faut que jâ>
tafche de luy laifler dequoy exercer (a
ycrtu; & s'il ne l'eft pas, il faut que
j'eftaye de le corriger , en luy oftang
J'occafiondemal-faire. Que filesloix;
|)oUtiques en pernaeccant aux pçres
C^RESTIENNE. 'II.'Part. %Sf
^'exhereder leurs enfant , femblentf
auoir plus d'égard à contenter leurs
juftes reflentimens , qu'à leur donner
le moyen de les ramener du vice ,
c'eft qu'elles ont jugé à propos de re^
leuer ainfi l'autorité paternelle , afiiy
de mieux retenir les enfans dans le
refpeft &c dans le deuoir. Quoy qu'il
en foit, la tranfmiffion delà fucCefliôrt
des percs aux enfans , quand ils n'en
font pas indignes , eft tellement dç
droit naturel , qu'on ne le peut pas
violer fans commettre vne injuftice.
Pour les autres chofes , où le droit de
la Nature n'eft pas fî clair, il eft cer-
tain que l'autorité du Souuerain y eft
lareigle delà juftice«Ce n'eft pas que
mcfmes en ces chofes là il n'y ait vn
droit naturel; &: qui auroitTouïc de
l'efprit affés fubtile , 5âlç jugement
aftes délicat , il y entendroit la voix
de la Nature auflî bien qu'ailleurs , 6ç
reconnoiftroit affés diftindement ce
qu'elle y prononce. Affeurément il
n'y a aucune fî petite partie en l'exer-
cice delà luftieç , où la Nature n'ait
G g 3
47« ^ *A MORALB
déterminé le mieux & le pis , & oli
mefmes, fi nous y cftions aflfés attcn-
tifsj elle ne les ait diftingués par des;
Caraderes rcconoiflables.Mais quand,
en diuerfes petites particularités , \^
Nature auroit laifTé la forme de la
lufticc indifférente &: ployable à la
Volonté des peuples , éc à l'aucoritc
^ps Legiflateurs, encore l'obeiflan ce
qu'on leur doit rendre en cet cgard^
feroit-elle fondée dans le Droit de la
Kature.Parce que puis qu'en ces oc-
cafions la forme de la lullice eft in-
différente en elle-mefme , & que
neantmoins il importe neceffairemét ^
pour le bien de la focieté, de la dé-
terminer 5 il eft des enfeignemens &:
de la difpoûtion de la N aturc d'en at-
tribuer la taculcé à ce qui s'en peut le
mieux acquitter. Or foit que vous
ayés égard à la prudence qui eft ne-
cefTairc pour iuger de la qualité des
çirçonftanccs qui doiuent donner Iq
pli à ce qui de foy-mefmen'en a point,
fqit que vous rcgardiés à l'autorité
dont il eft befoin que toute telkconr
ftitucion foit ai;.mée ^ il n'y a rien fi ca-*
t^^HRESTIENNÈ. IL Part" 47?
yable de cela que la puiflancc fouuc-
rainc, qui-cftaiïîftéedu confeil,&re-
iieftuëdelamajefté du Public. Tel-
lement qu'à examiner la matière com-
me il faut , l'opinion de Carneades ic
•ri'ouuera fans doute erronée.
Le troificmc précepte qui k pre-
lente à pratiquer en Texercice de cetr-
te iufticc , regarde particulièrement
<:eux qui font la marchandife , où il
«Il malaisé de rcigler tous les abus
qui s'y commettent , tant par le vice
de l'homme , qu'eu égard à la chofc
mefme , dans laquelle il eft difficile
âu plus gens de bien de fc gouuerner
fans péché. Car le vray but de la mar-
chandife, à la confidereren elle-mef-
ine, eft de rendre la vie des hommes
commode , en fourniilant à chacun
ce qui luy peut eftre ou vtileoune-
ceffaire , & qu'il n'auroit qu'auecquc
peine, ouquemefme il n-auroit point
du tout, s'il n'y auoit des gens qui prif-»
fcnt le foin de s'en pouruoir en telle
4ibondance, qu'ils enpuiffent bailler
eux autres par Tentremife de l'argent.
Mais le vray but des marchands eft le
G g 4
471 lA Morale
gain, duquel il cftprefqueimpoflîblô
de limiter foi tic défaut, foitrexcés,
&: d'y trouuer la médiocrité iufte &C
laifonnable. Car fî vous permettes
aux marchands de gaigner tout ce
qu'ils pourront , il vaudroit tout au-
tant leur permettre le brigandage.
Parce qu'ainfi vous ne leur donnerés
autre reigle de leurs adions finon leur
profit particulier, à quoy la conuoiti-
fe d'auoir ne fouffrira pas qu'ils met-
tent aucunes bornes. Et fi vous voulés
les obliger à ne vifer qu'à ce but de la
marchandife, qui cft de rendre la vie
des hommes commode , fans auoir
égard à leur profit , il ne fe trouuera
point de gens qui vueiUent en fuppor-
terlestrauaux, 6c en courir les dan-
gers, feulement pour feruir à IVrilitc
&àlacomoditédes autres. Auflî cer-
tes ne feroit-il pas jufte ainfi.Car com-
meTexcés dugainen la marchandife,
endommageie public , à la commodi-
té duquella nature des chofesTadef-
tince , le défaut en eft préjudiciable
aux particuliers, qui en fcruant le pu-
bïiciie fe doiuenc pas fe ruiner eux*
CHUESTïENîrË. II. Part^ 47J
mefmes , ny mefines demeurer fans
recompcnfedeleur peine , quand ils
ncfe ruïneroient pas. Si lesenfeigne-
mens généraux fuffifoienticy, je croy
que perfonne ne fçauroit nier que
celui-cy ne foit merueilleufemenc
équitable. C'eft qu'il ne faut pas ab-
folument feparer le but de la mar-
chandife , d'auec l'intention du mar-
chand, mais permettre quenaccom-i
modant le public , il férue par mefme
moyen àfon vtilité particulière. Et
neantmoinSjparce que la Nature veut
que Ton préfère le plus grand bien au
plus petit 5 6c que fans aucune diffi-
culté , rvtilitc d'vn particulier eft
beaucoup moindre que la commodi^
té du public, là où ces deux chofes
fcroient difficiles à accorder, la rai-
fonvoudroitque la confideration de
la moindre cedaft: franchement à cel-
le de l'autre. Et véritablement ce que
d'ordinaire les marchands ne font au-
cune confideration du public , ôc ne
fc propofent rien que leurs propres
avantages , c'eft vn manifefte perucr-
tiflement de la nature des chofcs , &c/
t|74 Î-A MoiALË"
vn cara(3:ere bien évident de la cori
ruption de refprit humain. Mais ce
îi*eft pas afTés que de parler ainfî gé-
néralement,fi nous ne particularifôns
les affaires vn peu dauantage.Le plu^
grand de tous les vices qui fe puiffenc
rencontrer en la marchandife, eft la
fraude qui fe commet dans les chofes
mefmes que Ton vend , foit en fubfti*
tuant, comme cela fe fait afles fou-
tient , vne marchandife pour l'autre,
foit en fophiftiquant celle qui pour-,
roiteftre bonne, fi on ne la corrom-
poit point 5 foit enfin en celant les vi-
ces latens de celle qui fous vne belle
apparence , eft tarée de manquemens
importans. Parce qu'en tout cela il y a
du dol, que les gens de bien & d'hon-
neur ont toujours eftimcindigned'v-
ne confcience droite ôc genereufe.
Celuy qui donne de mauuaife mar-
'chandifepourde bonne, fait tout de
mefmeque celuy qui débite la fauffc
tuonnoye. Gar puifque la monnoyo
eft la mefure dcreftimationdcs cho-
fes, Se ce qu'on efchange pour elles
dans le commerce que les hommes.
Chréstïennë. II. Part. 47^
ont entr'cux, autant me trompe celuy
qui meàonne de mauuaife marchan-
difc pour de bonne monnoyc , que
celuy qui me donne de mauuaife
monnoyepour de bonne marehandi-
fc. Ceux qui la fophiftiquent de la
maquignonncnt , pour la faire paroi-
ftrç plus belle & meilleure qu'elle
n'eft, s'ils ne pèchent pas tant que
eeux qui donnent des happelourdes
pour de bonnes pierreries , au moins
certes ne fe peuuent-ils pas garentic
d'auoir beaucoup de rcflemblance 6c
d'affinité aueceux. Car tout ce qu'ils
donnent de belle apparence à leur
«narchandife au delà de ce qu'elle
vaut efFcftiuementj n'eft, à propre-
ment parler , ricnenfoy , ôc neant-
moins ils le vendent comme fi c'eftoic
vnefubftancc, ou vne qualité réelle.
De cette nature eftoit l'adionde ce
Pythius , dont Ciceron parle en fe*
Offices. Gains Cannius, Cheualiec
Romain , eftant allé pafler quelque
temps à Syracufe, fit fçauoir. q- Vî
âuoit deffein d'y acheter q-iulqus
beau lieu de plaifancc , pour y cqq.'^
"^^^ La Morale
Uierfes amis, &: pour s'y recréer aucd
eux. Le bruit s'en eftantefpandu,co
bon compagnon de Pythius, qui te-^
noitla banque à Syracufe , fitfçauoir
à Cannius que des jardins qu'il auoic
là auprès , n'eftoient pas à vendre ,
mais que neantmoins , s'il y vouloic
aller auecfes amis, ils eftoicnt entiè-
rement à fon commandement. Ec
pour luy en faire venir le gouft , il lo
pria d'y venir fouper le lendemain,
Gannius ayant promis d'y aller , l'au-
trCj à qui le meftier qu'il faifoit auoic
donne le moyen d'acquérir beaucoup
de crédit parmi toutes fortes de per-
fonnes, ne manqua pas défaire venitj
à luy grande quantité de pefcheurs,
&; les pria de fc trouuer Se de pefcher
le lendemain au long de fcs jardins,
xjui refpondoient fur la marine , leur
donnant au refte l'ordre de ce qu'il
vouloir eftre fait.Cannius donc eftant
venu à l'heure affignée,iltrouualàde
magnifiques apprefts, &: particulière-
ment de poifTon.Vne infinité de petis
tatteaux eftoient au long du nuage,,
& chacun de ces pefcheurs s'appro-,
Chrestienk'ï. Il Part.' 47^
ctiant de Pythius, venoit jettera fcs
pieds abondance de poifTon qu'il
auoitpefché ailleurs. Cela donna dans
laveucde Cannius, qui s'émerucil-
lant de ce fpeftacle ; Qu'eft-cc que
cela, difoit-il à Pythius,&: d'où vien-
nent tât de poifsoSj&tant de barques.^
A quoy l'autre ayant refpondu tout
froidement, qu'il n'y auoit rien ei>
cela d'extraordinaire ny d'eftrangCj^
&: que tout ce qu'il y auoit de poifTo»
à Syracufe^feprenoit là, de forte que
les pefcheurs n'en bougcoient, Can-
nius fut incontinent épris d'vn ex-
trême defu'de pofTeder cet héritage*.
Il prie donc Pythius de le luy vendre^
&: l'autre l'en refufc au commence-
ment. Il le preiTc , &: après quelque
conteftation, enfin il obtient ce qu'il
^ demande,^: comme riche qu'il eftoir»
&: paflionné tout enfemble , il donnai
de l'héritage , &:de ce qui eftoit de-»
dans, tout ce que le vendeur voulut.
Le contraû eftantpafle, &:les affeu-
rances pourle payement bien &c fuf-
fifamment fournies , Cannius fait In-
uiterfes famihers pour les traitter là
4^g t A Morale
le ionr'd'apres. Pais y eftant veftu ciê
bonne heure, &ne rencontrant là riy
barque ny aviron,!! s'enquiert du pro-
che voifin , s'il cftoit fefte pour Icsr
pcfcheurs , attendu qu'il n'en voyoit
pas vn là. Surquoy l'autre ayant ref-
pondu, qu*il neftoit point fefte, tliais
qu'on n'auoit point accouftumé de
pefcher en cet endroit , c'cft podt-
quoy il s'eftonnoit le iour d'hier d'y
voir vne fi grande foule de gës,Can-
nius reconnut qu'il cftoit pris , & fe
mit en grande colère contre fon hom-
me. Mais il n'y auoit point de remè-
de , parce que lalurifprudence Ro-
maine ne permettoit point encore
alors la refcifion de tels colltrafts^
Tant y a que c'eft là vne fraude tou-
te manifeftcjoùrauafice d'vn hom-
me l'induifit à faire banqueroute à 1^1
juftice, à la vérité , &: à l'honneur.
Caria jufticeluy défendoit de pren-
dre de Cannius vn payement réel ,
pour vne chofe imaginaire , tcllo
<]u'eftoic l'avantage de la pefche,
qu'il faifoit femblant d'auoir grand ea
ce lieu là. La vérité l'obligeoi,t à ne f«^
tÎHRESTIENNE.II. ParT^ '47^
leruirny de paroles nyd*a6bions men-
fongeres, pour circonuenir vn hom*
me dans vne chofe dans laquelle il luy
eftoic important d*eftre bien informé»
L'honneur enfin exigeoit de luy^
quand la circonuention n'cuft point
eftéfi préjudiciable àCannius, qu'il
n'eftimaft pas le profit qui luy en pou-
uoit reuenir, à l'égal de la louange 6C
de la fatisfadion d'auoir agi ronde-
ment Se de bonne foy, comme il con-
uient à vn honnefte homme. Car Ci-
ceron remarque fort bien en ccmef-
mc endroit, que par tout il y a quel-
que faux femblant de cette nature ^
de forte qu on fait Se qu'on parle au
contraire de ce que l'on fçait , & de co
que l'on a dans le cœur , quand c'cft
pour quelque intcreft pécuniaire , oa
pour feruir à quelque autre vile Se ab-
jcde paflîon, il y a de la rufe , &: de la
fraude, Se de lamalice, que tout hon-
nefte homme doit bannir de fa con-
duite , comme la peftc des bonnes
mœurs. Quant à celer les \ices latens
de ce que Ton expofe en vente , le
vice n'y eft pas du tout fi grand. Car
4^6 lA Morale
il y a grande différence entre mentîf
& fe taire ,quoy que le filencefoiteil
quelque façon en fraude,c'eft à dire^
qael'occafion deuft obliger vn lion-
nefte homme à parler. Parce que ce-
iuy qui ment en telle occurrence,
dit chofe contraire à la vérité, au lieu
que celuy qui ne parle point, (c con-
tente de la taire. Et de plus , celuy qui
ment^abufe de l'inftrument que la na-
ture ôc le confentement de tous lesi
hommes a eftabli pour lei^ commet^
ce, &: pour fe découurir rcciproque-
mcnt rinterieur de leurs fentimens ^
ce qui eft le fondement de la bonne
foy &C de la focieté ; au lieu que celuy
qui ne dit mot ne corrompt point cet
inftrument public de noftre commu-
nication, &: laifTc en la liberté de ce-
luy auec qui il agit, de rechercher la
connoifTance de ce qu'il Iuy importe
de fçauoir, par toutes autres fortes de
voyes.Il y a mefme telle occafion où il
ieroit malaisé de perfuader aux amc5
Vulgaires Se populaires , qu'on foit
obligé de découurir les défauts &: les
infirmités des chofes dont on fe veut
défaire
Chrêstienne. il Part: 48^
défaire par vendition. Carfirair d'y-
ne maifon eft mal fain à ceux qui l'ha-
bicent , ou fi elle eft infeftée par les
rabaftsA: par les Lutins, celuy à qui
elle appartient mettra-t-il dans va
écriteau , iM^fon feftilente a vendre y
ou, Domicile des Lutins ? On Peftime-
roit homme peu intelligent dans les
affaires du mode,&peu cofideratif ea
fes propres interefts. Carquiferefou-
draiamais àfaire dételles acquifitiôs?
Et ne vaudroit-il pas autant qu'il euft
xcÀs le feu dans fa maifon , ou qu'il
i'euft renuersce de fond en comble f
Et toutesfois il eft certain qu'vn hom-
me de bien &t d'honneur, doit appor-
ter beaucoup de circonfpeûion , &
tout enfemble beaucoup de genero-
fitcen telle rencontre. Car à la vérité
les défauts qui peuuent eftre connus
ou à chacun ou aux experts, peuuenr
bien en quelque façon cftre paffés
fous filence. Parce que s'ils font ma-
nifeftes à toutle monde, ils fe décou-
urent afles d'eux- mefmes farhs que
nous les allions publier.Et fi au moins
ils peuuent cftre reconnus par les
Hlr
48i LA Morale
gens experts & dntcndu^, c'eft vr3>
ignorance trop groflîeréj & vne im--^:
prudence inexcufable, fi la chofe eft
de tant foitpéud'iniportance , de ncr
les y confulter pas.En cela donc il n'yj
a ny mentcriè, ny dol, ny rrtefme vicd^
dans le filence qui ptiifTe eftrc iuftc-
ment reproché à qui que ce foit. Car
je veux bien^ qu'vn homme d'vna
haute genérofité , s'il void que quel-c
cun fe trompe , faute de fe bien con->
lioiftre dans les chofes , & d'auoir af-
fésde prudence pour y employer desr
gens expérimentés, fubuienne luy-'
mefme àfa beftife , & l'aduertiffe de
ce qu'il dcuroitfçauoirj il en acquière
fans doute beaucoup de louange , &:
mon lire qu'il a Tame cleuce au def-
fus delà confideration de (es intereftsj
Et j e veux bien encore qu'vn homme
qui a fait toute fa vie vne haute pro-
feflîon de préférer incomparablemêc
lajuftice, & la bonté, &: la vérité , &:
lagencrofité , & l'honneur , mefmcs
aux vtilités que Ton tient ordinaire-
ment innocentes & légitimes , foie
obligé d'en vfer ainfi en toutes oçca-»
Chrestienne.' II. Part; 483
fions, comme il y a beaucoup de cho-
ks que Tinnoccnce de Socratc ^ ôc la
gravité de Caton requcroienr d'eux ^
à quoy l*on n'euft peut eftre pasobli^
gèles autres hommes. Mais canty a
que pour ne le faire pas, le droit com-
mun de citoyen à citoyen , & l'exer-
cice de la juftice qui eft fonde farce
droit là , ne condamnera iamais pcr-
soncd'auoircomisvne faute punifTa-
ble, & qui luy ofte la qualité de bon
citoyen. Et neantmoins, autre chof©
cft d'eftrc homme de bien abfolumer^
& autre de l'eftre autant qu'il fauc
pour fatisfairc aux loix publiques.
Caries loix publiques ne vont pas du
tout fi auant, & ne retranchent pas le
vice fi au vif,que font celles de l'hon-
neur & de la bonne confcience. Cel-
les là fe contentent de conferuerla
focieté, foit en puniflfant ceux qui
font mal , quand ils fe trouuent Ta-
uoir mérité, foit au moins en refti^
tuant en fon entier ccluy qui a efté
lésé en quelque contrad, quand la Ic-
fion eft exorbitante. Hors cela, elles
laifiTent à chacun , non feulement d(è
H h 2
4^4 LAMoHAtÊ
gouuerner lesmouuemensdc Ton ci*
prit, mais mefmes de difpenfer fes ac-
tions aucunement à fafantaifie. Etfî
VJic Republique eft fi bien formée ,
qu*outre l'autorité de ces loix qui font
abfolumentneceffaires à la confcrua-
tion delafocietc pour le maintien de
lajuftice commutatiue, elle employé
encore lamagiftrature des Genfcurs,
pour auoir vn foin plus exaft&plus
particulier des bonnes mœurs de fes
citoy£S5encore faut-il qu'il y ait quel-
que chofe d'vnpeu fignalé dans l'ac-
tion que Ton fleftriftde l'ignominie
de leur cenfure.Celles-cy au contrai-
re ne fe contentent pas de reformer
les adions extérieures de telle forte ,
qu'à caufe d'elles on ne foit point
contraint de rougir dcuant le Cen-
feur, mais elles donnent à la confcien-
ce vn tel refped de la juftice & de la
vertu, que celuy qui en eft touché ne
voudroit pas mefmes penfer aux cho-
fes injuftes & deshonneftes. Car ce
qu'a dit Ciceron en quelque lieu eft
bien vray , que le iugement du Ccn-
feur ne refpand point d autre fang
Chrestienne. il Part. 4^5
finon celuy que la honte fait monter
au vifage du délinquant. Maisvn vé-
ritablement homme de bien fait Toffi-
ce de Cenfeur enuers foy-mefme ,
quand il feroit feul dans vn defert, &:
foname^, pour ainfi parler, rougit,
quand elle fe reproche quelques mau-
uaifes inclinations , &: quelques pen-
fces indignes de rexceîlcnce de no-
ftre nature. D'où vient que je ne puis
aflesm'eftonner decc qui fe pratique
ordinairement en cette forte de com-
merce qu'on appelle troque de chc-
uaux, mefmes entre ceux qui font
profeflion de fe picquer plus de l'hon-
neur, que ne font les autres hommes.
Car de voir des maquignons , ou de
ceux qui ne font autre profeilîon que
d'eftre marchands, fe tromperies vns
les autres , en celant les vices de ces
animaux , ce n'eftpas chofe merueil-,
leufe , parce que cette forte de gens
n'ont pas d'ordinaire les fcntimens fî
nobles ny fî releués, que de poftpofer
k profit aux chofes qui font de l'hon-
neur. Mais que parmi les Gentishom-
mes, dont les pensées deuroientauoir
H h
y
4?^ La Mor aie
de beaucoup plus hautes eleuatîons^
& fe propofer tout autre but que le
gain. Ton fafle gloire de s'entr'afFron-
ter , c'efl: ce qui me femble mcrueil-
leufement peu feant- à la generofitc
de leur fang , & à l'avantage de leur
naiirance. Il eft vray que cela paflc
d'ordinaire en raillerie, & que pour en
vfcrdela forte on n'en eft pas moins
eftimc.Mais comme encore qu'on ne
fc choque pas de voir des chofes lai-
des ôc hideufes, parce qu'on y eft ac-
couftumé, pour cela elles nelaiftent
pas d'eftre laides, &: d'eftre reeon^nucs
pour telles par ceux qui jugent des
objets &: de leurs qualités comme il
faut; ainfi, bien quelacouftumcait
ofté lefeatimentdu vice de ces ac-
tions à ceux qui les font, elles ne laif-
fcnt pasd*eftre tres-injuftes , ôc ceux
les reconnoiflent telles , qui n'ont
pas l'entendement corrompu. Que fi
l'injuftice qui s'y rencontre en eft en
quelque forte moindre , parce que
d'ordinaire ceux enuers qui on l'exer-
ce s*y attendent,6^ qu'ils s'y refoluent
volontairement^ ( car en cette grande
licence qui fe pratique en ces matier
res , chacun fedifpofeà eftrc affron-
te , de c'eft vne reiglc commune de
droit , qui fe reçoit mefmes dans la
Philofophie, que l'on ne fait point de
xort à celuy qui veut bien qu'on le
luy faffe ) au moins ne fçauroit-on pas
îiier, que la fraude , &la tromperie ,
& la menterie, &: les autres chofes de
cette nature , dont on vfe en telles oc-
cafions , eft incomparablement plus
digne de la condition des filous, que
de la magnanimité des Gentishomes,
le conclus donc qu'vn vray homme
d'honneur ne cèlera iamais le vice de
ce dontiife veut défaire , s'il eft tant
foit peu confiderable , ôc préjudicia-
ble à l'acquéreur , mais qu'il imitera
pluftoft la generofitc de cet illuftro
François , Seigneur de la Noue , qui
ayant ordonné à l'vn de Ces gens de
vendre vn cheual de fon écurie , &
ayant appris qu'il auoir efté vendu
plus qu'il ne valoir, fit rendre vne par-
tie du prix à ccluy qui Tauoit acheté ,
Iclon la plus iuftc eftimation qu'il en
pouuoit faire luy-mefme-Car comme
Hh4
4SS tA Mo RALÎ
il.aditen d'autres occafions, c'eftauiS
âmes baffes & viles à tenir plus cher
leur argent que leur honneur ; & qui^
conque a receu profondement en foa
ame la belle idée de la vertu, éloigne-
ra toujours cent lieues de foy, non les
a£tions feulement , mais encore les
foupçons de cette forte de maqui-
gnonnage,
le fuis donc fort de cet avis , que
l'exercice de la marchandife eft vnc
très-belle occupation, pour rvtilité
comme incomparable qui en renient
au genre humain. Et bien que c'eft
elle qui nous a apporté l'abondance
d'vne infinité de chofes non necef*
faires , &: par ce moyen le luxe & la
fuperfluitc, c'eft neantmoins au vice
de riiommc qu'il s'en faut prendre,
&:non à elle, qui n*eft pas la propre
caufc que nous en ayons abusé. Car
aurefte ce n'eft pas fans vne fage dif-
pcnfation de laProuidence, quetou-^
tes chofes ne viennentpas également
dang toutes les régions de T Vniuefs,
Et bien que poffiblo il n'y ait aucu-
ne des parties de la terre qui font cf*
ChrestienkeT ILPart^ 4851
fediuement habitables , qui nepro-
duifeleschofcs abfolumenc neceflai-
tes à la vie , foie pour ce qui cft de la
nourriture &: du breuuagc , foit pour
ce qui eft du vertement & du loge-
ment, deux chofes font icy pourtant
fouuerainement confiderables, L'vnc
cft , qu'il y a telle contrée qui quoy
qu'elle pûft fournir ce qui eft necef-
faire à la vie , n'en a pas neantmoins
fuffifammcnt, eu égard au nombre de
fes habitans.' La Hollande , pour
exemple, portcdublé,&a des pafc^-
ges , qui luy fourniflent des laittages
& des fromages abondamment. Mais
je doute pourtant qu'elle pûft fuffire à
la nourriture de tant de villes popu-
leufes , & de tant de bourgs & de vil-
lages 5 qui la rendent l'admiration de
tout le Septentrion. Tellement qu'el-
le a befoin du commerce de fes voi-
fins , dans les terres defquels elle va
quérir ce qui pourroit manquer à fa
fubfiftance. Or ce commerce lànefe
peut exercer que par des marchands ,
qui fe muniffent de ce dont ils ont be-
ibin , non pour leurs familles feule-
'490 ÎA MoRAtï
ment, mais pour la nation toute en*
ticrc. L'autre cft, que fî nous reftrei-
gnons la vie humaine aux chofes ab-.
folumentneceflaires, nouslarendros
tres-in commode , & nous priuerons
nous-mefmes de la jouirtancc des
bien-faits de Dieu. Car pourquoy
a-t-il créé tant de chofes excellentes ,
&: de tant de fortes , finon afin qu*en
les appliquant à nos vfagcs , nous luy
en rendions aftions de grâces , ôc l'en
reconnoiffions auteur ? Et pourquoy
en fait-il venir quelques- vnes plan-
turcufement en vne contrée , cepen-
dant que les autres en font deftituées
tout à fait , fmon afin qu'elles fe les
communiquent réciproquement, &:
que l'Indigence d'vn lieu foit remplie
par l'abondance de l'autre ? Or cela
ne fe peut faire que par le moyen du
commerce , qui nous ameine l'Orient
à l'Occident, & qui porte l'Occident
vers leMidy , &qui joint , quelques
terres , & quelques mers qui foient
cntre-deùx, le Midy au Septentrion,
les Iflesau Continent , &: la Zone
torride aux endroits qui font fous l'vn
Chrïstîenne. II. Part? 49 î
& fous lautrc Polc. Ncantmoins,
j'avoiie que ce n'eft pas fans raifoii
fjue Ciccron a mis diftinftion entre
ceuxquifontlamarchandifecn gros,
&: ceux quirexercent en détail , 6c
qu'il a creu que ceux-cy la font beau-
coup moins honorablement que les
autres. Car ceux, pour exemple, qui
vont eux-mefmes iufques aux Indes ,
pour en apporter les pierreries , &: les
cfpiceries, &: les drogues medecina-
Ies5& les bois exquis, ôc les métaux
précieux , come ils courent beaucoup
plus de rifques, auflî leur en a-t-oii
fans doute plus d'obligation , qu'à
ceux qui demeurant fedentaires en
leurs maifons,reçoiuent cesmarchan-
difes de leur main , pour les débiter
aux autres. D'où vient auflî qu'il eft
raifonnable qu'ils y faflent plus de
profit, parce que foit pour la vie, foie
pour le bien , ils bazardent incompa-
rablement dauantage. Et de plus , il
cil certain qu'ils ont moins d'inclina-
tion &: moins d'obligation à mentir ,
ayât àtraitterauec les marchads,quc
po pas ceux quidebxcët en détail à tou-
49Ï tA MORAXÎ 1
tes fortes de pcrfonnes . Car d'ôt%
dinairc ils voyent leur profit grand
èc confîderable tout d'vn coup,
ce qui eft capable de contenter
leur ^efir de gaigner : au lieu que
lesautresnc le reçoiuent que peu à
peu,cc qui eft plus capable d'allumer,
que d'efteindre la conuoitife. Et ils
ontafFaireàgens entendus , quidVn
collé ne barguignent pointj^ de l'au-
tre ne fc laifTcnt pas aisément trom-
per, de forte qu'il feroit inutile de leur
futfaire la marchandife : au lieu que
les reuendcurs ont afTés fouuenc à
traîtter auecdes gës fimplcs & idiots,
de l'ignorance defquels il leur eft aisé
d'abufer, ou auec des gens chiches &
taquins, qu'ils font contraints d'ame-
ner par diuers degrés au iufte prix de
leurs denrées. Or tout cela ne fe fait
point fans que lemarchand dife mille
fois, Urne c^ujle tant , &: derechef , je
le vendray tant y quoy que cefoit con-
tre fa refolution , & contre fa con-
fcien ce . Tellement qu'il eft difficile
de s'empefcher d'y faire & d'y dire
quantité de chofes contre la vérité S^
Chrestienne. IL Part^ 4'(pj
contre Thonneur , & mefmcs de fc
garcntir de commettre quelque in-
juftice. Neantmoins cela n'ett poiiic
fî vniuerfel qu'il ne s'y trouue des
exceptions , & n'y a point de vice û.
infeparablement attache à aucune
vacation, quelle qu'elle foit , qu'on ne
fc puifFe bien exempter de s'en fouil-
ler la confcience &: les mains 5 fi on
y veut regarder de prés , & prendre ,
non l'intereft ôc la pafïion, mais la rai-
fon &: la vertu, pour reiglede fes ac-
tions & de fa conduite. Et de fait ^
quand vn marchand a vne fois pris
cette méthode, den'auoir,commeon
dit, qu'vn mot, ôc qu'il en a acquis Sc
affermi la réputation par quelque et
pace de têps, il ne luy eft pas malaisé
d'exercer ainiî la marchandife bien
rondement , fans que cette façon d'à-,
gir apporte aucun notable détriment
à Ces affaires. De forte qu'il n'a defor-
mais^finon à reigler le prix auquel il
veut taxer ce qu'il vend, pour y pren-
dre vn gain modéré , Se que l'on ne
puiffe légitimement accufer oufoup-
çonner d'injuftice. En quoy il fauc
'494 LA Mo RAtË
qu'il ait égard à diuerfcs chofcs- Car
premièrement , le prix de Tachât cft
la première mefiire de celuy qu'il faut
eftablir à la vente. Et comme il n'eft
pasraifonnable d*obligcr vn marchad
à doncr à bon marché ce qu^il a ache-
té bien cher, auflî cft-ilinjufte qu'il
vende bien cher ce qu'il a acquis à
bon marché , finon que le couiattt
d'entre les marchands luy en donne la
licence. Et j'ajoute cxprefTémenc
cette exception , parce que la mar-
chandife eft pleine de hafards , pour
le profit & pour le dommage. Tel a
fait prouifion d'vnemarchandife lors
qu'elle eftoit rare , qui fe trouue en-
gagé dans la neceflîté d'y perdre ,
quand l'abondance qui furuient la
fait raualcr. Tel autre en a fait proui-
fion lors qu'il yen auoit abondam-
ment, qui a le moyen & l'occafion d'y
gaigner beaucoup, quand il en eft ar-
riuc difette.Enl'vne &: en l'autre oc-
currence , c'cft ce qu'on appefle le
courant , qui donne la Loy aux mar-
chands , & il ne leur eft pas défendu
de ie feruir en quelque forte des occa-
Chrestienne.' II. PartT' 4>y
fions de gaigncr , quand ee neferoic
que pour faire compenfation de celles
où ils font obligés de perdre. Seule-
' ment faut- il diftingUer les chofes ne-
ceflaires à la vie, d'aucc celles qui no
le font pas. Car dans larareté des cho-
ies neceflaires à la vie ^ il cft befoia
que le magiftrat prenne Tautorito
d'en reigler le prix , afin que la con-
uoitifedes marchands n'abufc pas do
l'occafion , à Topprellion du monde.
Mais dans la rareté de celles dont on.
fe peut aisément pafler , la faculté do
gaigncr beaucoup leur doiteftrelaiA
fée plus libre. Dequoy la raifon efl:
toute euidente. Parce qu'à quelque
haut prix que Ton mette les chofes
abfolument neceflaires, les hommes
fe deuflbnt-ils vendre eux-mefmes,
& leurs femmes , & leurs enfans , il
faut qu'ils en aycnt pour fe fuftanter.
Or il importe à la conferuation des
Eftats , d'empefcher que quelques-
vns de leurs citoyens ne fe prenaient
ainfi trop avantageufement de l'indi-
gence des autres. Quant à celles donc
la vie humaine n*a pas neceffairemenç
J^9 ^ L A M O R AX Ë
bcfoin y pourquoy eft-ce que le Ma^
giftrat s'en mectroic beaucoup en
peine ? Si ce font les riches qui les
achettent quand elles font à bien
haut prix, c'eft de leur abondance
qu'ils payent 5 &: ils n'en font pas in-
commodes. Si ce font ceux qui ne
font pas riches , il eft plus que raifon-
nable qu'ils foient chaftiés de la vani-
té de leur luxe , ou de leur excès dans
la volupté. Apres cela,les marchands
doiuent auoir égard à la fubfiftance
de leurs familles, Se à Tavancementde
leurs cnfans. Car s'ils ne gaignoient
du tout rien fur leur marchandife, ils
n'auroient pas dequoy viure , ny de-
quoy s'entretenir. Et s'ils n'y gai-
gnoient que trop peu, outre qu'ils ne
pourroient pas fournir aux dépenfes
prcfentés de leurs familles , il fau-
droit qu'ils les viflent tomber dans
vnepiteufe décadence par le nombre
de leurs enfans. Parce que n'ajoutant
rien à ce qu'ils ont eu de leurs pères,
ou n'y ajoutant que fort peu, s'ils ont
vne douzaine d'cnfans , il eft clair
cu'ils ne leur laiflejont à chacun que
^ h
ChrïstiennÏ. II. Part? 4^7
la douzième partie de ce qu'ils onc
jpoffedc, ce qui les abaiflera bien loia
au dcflbus de la condition de leur
naiflance.Or comme il nous eft natu-
rel de defirer de ne déchoir point do
condition, il ne Teft gueres moins do
fouhaitter que ceux là n'en dechcene
non plus à qui nous auons communi-
qué l'eftre. En troifiémc lieu, il no
leur eft pas défendu défaire confide-
ration des pertes qui leur peuuent ar-
tiuer^foit parle déchet de leurs mar-
chandifes , foit pat le deperiflemenc
de leurs debtcs, foit par tels autres ac-
cidens , pour en faire compcnfation.
Car il eft certain que qui n'aura égard
à cela , ne fera iamais fon conte dans
Texercice delà marchandife, parce
qu'il y aquâtité de pertes à y fouifrir
lefquelles ne fc peuuét éuiter^qui non
feulement abforberoient tout le gain
qu'on feroit d'ailleurs , fi Ton y eftoit
trop précis & troprefferré , mais qui
mefmesemporteroient le fonds, com-
me on dit, auec la riue. Et bien que
celuy fur lequel vous vous en recopê-
sés^n'cft pas caufe de ces incouenics^^
i^98 lA Moral*''
de forte que vous luy faites en quet*
que façon porter , ou les acçidens de
fortune qui vous efchéentà vous, ou
la peine delà faute que quelque au-
tre aura commife, en quoy ilfemble
que vous luy faflîés quelque tort , fî
cil- ce qu'à la bien examiner , la chof©
ne fetrouuerapasinjufte. Car il faut
confiderer toute la focietc comme viï
corps, & chacun de ceux qui la corn-
pofent, cpmme fes membres. Or la
Nature mefme nous apprend ce qu'il
cft iufte de pratiquer en ces occur-
rences.Parce que s'il tombe vnc gran-
de fluxion fur vne partie, qui foit ca-
pable de l'accabler , elle tafclie d'esi
faire diuerfion, &: d'en deriuer quel-
que portion fur les autres , qui feront
affés fortes pour la porter, quand cllo
fera diftribuée par tout le corps. Ne
vaut- il donc pas beaucoup mieux que
Tmcommodité de ces pertes tombe
fur toute vne multitude, à qui elle ne
fera pas fenfibîe, parce que chacun
en porte fort peu, que fi elle tomboit
fur vne famille feulement, quicnde-
meureroit indubitablement renuci-
Chrestienne. II. Part. 49^
fec? Et {i rhumanicc nous induit quel-
quesfois à faire des contributions vo-
lontaires, pourrcbailirla maifon d'va
particulier qui cft pcricpar quelque
rauined'eaux^ ou par quelque embra-
fement, bien que de la fubfiftance de
ce particulier nous ne tirions ny com-
modité ny avantage, pourquoy n*efti-
mcros-nous pas qu'il foitju (le de co-
tribuer quelque chofc à empefcher la
ruine d'vn marchand , qui donne fa
vie &c fes trauaux à fournir les neccf-
fitcs &: les commodités à tout vn peu-
ple ? loignés à cela,que fi vous ne per-
mettes aux marchands de fc recom-
penfcr de la façon , il n'y en a pas va
qui n'en abandonne le mefl:ier,ô^ainft
la Republique demeurera deftituée
des vtilitcs que nous auons veucs cy-
deffusKiy cftre apportées parle com-
merce. La Republique donques dc-
uant eftre eftimée comme le corps ,
fes commodités fans doute doiuenc
eftre plus confiderées que les pertes
des particuliers : &: derechef, la Re-
publique n'eftant composée que de
CCS particuliers , il fc trouuera qu'ils
I j i
500 LÀ Mo R Alt
rcçoiucnt plus d'vtilitc de la pcrmil5
fion qu'on donne aux marchands de
fe rccompenfer de la façon , qu'ils
n*cn reçoiuentde perte. Parce qu'ils
pcuuent modérer leur perte en mo-
dérant leur conuoitifc d'acheter : aii
lieu que fi le commerce venoit abfo-
himent à manquer, ils ne fçauroient
en aucune façon remédier au man-
quement des commodités & des vti-
lités qui leur en reuiennent.Et neant-
moins tout cela fe doit limiter par
vncdiftinûionimportante.C'cft qu'il
faut difcerner les pertes qui font com-
me ihéuitables dans l'exercice de la
marchandifc , d'auec celles dans lef-
quelles les marchands fe précipitent
fouuent eux - mefmes parleur trop
grand 5c comme infatiable defir d'a-
iioir.Car ilyena qui ne font pas diffi-
culté de preftcr prefque à tous ve-
nans, quelque apparence de n-vauuais
payement qu'il y puifTe auoir , parcô
qu'ils efperent s'en recompenfcr fur
les bonnes debtes. Et d'autres hafar-
dent témérairement leurs marchan*
difcs a trauers toutes force* de dan*
ChrestîenSe. il Part? yor
gers , fans auoir égard ny aux gens de
guerre ny aux brigands , &: fans con"
fiderer les naufrages ny les pirates,
parce qu'ils croyent que le refte^qu^ils
débitent plus feurcmentjpayeratout,
cant ils y mettent vn prix exceflîf 6c
jdcraifonnablc.Or y a-t-il en cela vnc
injuftice toute manifeftc. Parce que
,comme ileftdela nature des chofes ,
que ceux qui tirent des emolumens
du commerce , participent auffi aux
incommodités & aux pertes dont il
eft nccefTairement accompagne , il en
cft pareillement que celui-là porte
toute la perte d'vn accident , qui , fi
i'accident ne fuft point arriué, en euft
tiré tout Tavantage. loint qu'il eft
contre la difpofition du droit naturel ,
que je porte la peine de la témérité
d'âutruy , ou que moy , qui reftreins
^ qui reflcrre mes cupidités , férue à
remplir lavidité de la conuoitife d'vn
autre. Enfin, comme Ariftote voulant
définir en quoy confiftela médiocrité
dans laquelle il met les vertus mora-
les , il fc contente de dire, que c'cft
comiuc vn homn^c prudent en deter-
^01 ï. A M O R A t E
niincroît , dautant que cela dépend
dediucrfcs circonftanccs des aûiona
ôc des chofes fingulieres^qu'il eftmer-
iicilleufement difficile/ou mefmc im-
poflible à tout homme de prévoir:
je dis que la modération du gain , en»
rexercicc de la marchandifc,eft com-
me vn vray homme d'honneur le vou-
droit déterminer , dautant que cela
dépend de tant de reflexions 6c de
tant d'égards , qu'à peine te difcours
'de la raifon les peut-il comprendre*
Mais comme vn homme véritable-
ment prudent , n'apointbefoin d'au-
tres inftruftions que de celles de fa
propre prudence &: de fa vertu , pour
juger des lieux , &:des temps^ & des
autres chofes fingulicies dont il faut
prendre indication à ttouuer cette
médiocrité dont Arillote parle tan if
vn marchand véritablement hlbila
homme &: homme de bien , n*a poin
befoin d'autres enféignemens que dd
ceux de fa bonne confcience , pour
iuger des occafions defquclles ildoit
prendre loy, afin de réduire le profiç
qu'il faut qu'il fafc 5 à vue jufte m^^
i
ChrëVtîenne. il Part; yoj
/aération. Et l'on ne peut pas mefmes
autrement refoudre cette queftion
fur laquelle Ciccron a exercé fon ef-
prit&fbn éloquence. Vn marchand,
dit-ii, ayant charge vn nauire de blé
en Alexandrie , en part quelque peu
de temps auant plufieurs autres mar-
chands chargés de mefmc , & s'en
vient à Rhodes à rheure que le blé y
èft très-rare, &: par confequcnt extrê-
mement cher. On demande s'il doit
avertir les Rhodiens qu'il y a d'autres
vaifTeauxcn mer qui leur apportent
du froment en abondance , ou s'il le
peut honneftement paflTer fous filcn-
cc y afin de vendre fon blé à fon mot.
Et là deffus Ciceron fait difputcr
deux Philofophes l'vn contre l'autre ,
chacun alléguant ks raifonspour dé-
fendre fon opinion. l'ay, dit l'vn, qui
introduit le marchand parlant, appor-
té mamarçhandife, je l'ay exposée en
vente, &: l'ay vendue autant & non
plus , & peut cftre encore vn peu
moins que les autres marchâdsqui en
auoient. Chacun en a pris ce qu'il a
voulu i je n'ay trompé ny circonuena
I j 4
^ô4 tA Morale
perfdnne ; qui eft-ce donc qui fc puîft
fe plaindre que je luy aye fait tort^
L'autre, aucc des fentimens plus gé-
néreux , luy refppnd en cette forte»
Quoy ? Eft-ce donc là fuiure les inf-»
truûions Se les mouuernens de laNa*
ture ? Ne que tu es pour feruir à U
focictédes hommes, & formé à cette
condition que ton vtilité fera Tyrilité
du public, & que de l'autre cofté I'vt
tilitc du public fera la tienne, celeras-
tu aux hommes ce qui leur peut eftre
avantageux , afin qu'en ton particu-
lier tu profites de leur ignorance ê
Autre chofe eft , repart le premier,
celer, & autre chofe fe taire. le ne te.
celc rien maintenat,fijene te dis pas
quelle eft la nature des Dieux , quel
le dernier &: le plus excellent de tous
les biens, chofe qui te feroitplus avan-
tageufc à fçauoir , que ne fçauroit
eftre à qui que ce foitToccafion & la
commodité d'acheter du blé à bon
conte. Mais tout ce qui te pourroic
eftre vtileà fçauoir, mon deuoirne
m'oblige pas necefiairement à te le
4ite. Au contraire, dit le fécond , je.
ChrestîeîtîtïÎ II. PartT py
fc maintiens que tu y es obligé , au
inoins certes G tu te fouuiens qu'entre
les hommes il y a vnc focieté que la
nature mefme a eftablie. le m'en fou-
uiens bien, réplique l'autre, mais cet-
%c focieté là eft elle telle , qu'aucun
ne puifTe rien auoir qui foit àluy en
particulier f Si cela eft, il ne faut plus
faire eftat de rien vendre , 6c n eft
queftion que de donner. Ainfi , dit
Ciceron,l'vn ne dit pas, cela eft des-
honnefte à la vérité, mais neantmoins
je le feray, dautant qu'il accommode
mes affaires >* mais , cela accommode
mes affaires en telle forte , qu'à cette
occafion il n'eft pas deshonncfte à
pratiquer.Mais ^autrc fouftient d'au-
tre cofté qu'il ne le faut pas pratiquer^
parce qu'il eft deshonnefte àfaire. Et
après qu'il a ainfi fait plaider Dioge-
nesle Babylonien, Stoïcien de répu-
tation & grave, & Antipater fon dif-
ciple , perfonnagedc fubtil entende-
ment, il conclud enfin que laifler
quelque chofe fous filencc , n'eft pas
la celer ; mais que quand quelcua
Tçait vne chofe qu'il importe à vnau-
JSè La M^orale
trc de fçauoir, il la lu y celc s'il la ïuy
laifFc ignorer, à deflein d'en tirer pour
foy quelque émolument particulier.
Ce qu il eftime qu'vn homme ouucrt,
lîmplejingenujuftejhomn^e de bien,
jie fera iamais ; dz que c'eft la façon
d'agir des hommes fins, cachés,rusés,
trompeurs , malicieux , déguises , &c
fourbes. Si ce incrément de Ciceron
cft vniuerfellement vray , il doit eftre
interdit à tout homme de bien d'exer-
cer la marchandife. Car où font ceux
qui pour débiter la charge de leurs
iiauires , vfent de cette préface , il
vient quantité d'autres marchands
après moy qui ont fait mefme car-
gaifon? Il faut donc vfer icy de dif-
Cinftion. D'abord, fi fçachant qu'il
vient d'autres nauires &: d'autres mar-
chands, il dit neantmoins qu'il n'ea
vient point , il ment , Se mérite tous
ces tiltres qui luy font donnes par
Ciceron , & , s'il y en auoit , de plus
laids. Se de plus vilains encore. Si y
ayant en Alexandrie quantité de blé
ô^ peu d'argent , il a eu à bon marche
celuy qu'il y a acheté , ôc qu'à Rhe^
CrîREsVrtiTîFi? ïf. Part; 507
Sacs il le vueillc vendre bien cher, il
^ft cxccflîf en fa conuoitife de gai-
'gner, quand il n'y auroit point d'autre
blafme.Car il Iqy cft tellement permis
de regarder à fon profit particulier,
qu'il fefouuienne toujours de la pro-
pre fin delamarchandife, qui eft de
îeruir à la commodité du public. Or
celuyquife laîfTprmpoftcr à fa cupi-
dité d'auoir, n'a point d*égard au pu-
blic, &: ne vife qu'à fes avantages. Si
l'ayant acheté vn peu cher, il trouuc
qu'à Rhodes il y aitdifette aullibien
d'argent que de blé , de forte que
pour enauoirau prix auquel il a taxe
le fien , le pauurc peuple foit obligé
de faire des efforts extraordinaires ,
l'vn en s'endettant de beaucoupjl'au-
tre en vendant ou en engageant les
meubles neceffaires à fon vfage , vu
autre en donnant fa liberté ou pour
toujours, ou pour quelque temps ,
afin d*auoir dequoy fenourrir,cen*eft
pas vn marchand , mais vn brigand, Sc
vn ennemi du genre humain, s'il abu-
fc d'vne fi lamentable occafion pouic
gaigncr,voircrâcfmes'il ne découuro
jo8 Î.A Mo RALE
ce qu'il importe aux Rhodiens de fç5
tioir,quand il y deuroit faire quelques
perte. Car importe-t-iltant à la fo*
cicté du genre humain , d'enrichiç
vn particulier , qu'il faille quo
pour cela toute vne grande villo
en patiffe > Et puis que de ces
deux fins , IVn de la marclian-
<dife , èc, lautrc' des marchands , la
première cft la meilleure & préféra-
ble de tout point, n'cft^ce pas ren-
uerfer l'ordre & la nature deschofes
tout à fait, que delà faire ccdcr de fî
loin à celle qui en comparaifon n*eft
aucunement confidcrable ? Mais s*il a
acheté fon blé vn pencher , àc qu*à
Rhodes, dans la difcttc du blé, il y ait
abondance d'argent , de forte qu ea
taifant la venue des autres vaifTcaux ,
non feulement il y puifTc éuiter la per-
te, mais mefmes faire quelque profit,
j'eftime que la juftice naturelle des
chofes le luy peut permettre. Parce
qu'il n'eft pas défendu à vn marchâd
de s'enrichir en n'incommodant pas
le public, qui mefmes a quelque inte-
rcft, pourueu que (juantà luyilnea
CnkESTiENNË. It. Part, yo'j
îbufFre point, que ceux qui s'adon-
nent à la marchandife , y reuffiffent.
Or cela n'eft pas incommoder le pu^
blic, que défaire fur les particuliers ,
dcfquels il eft composé, vn profit qui
ne leur foit pas fenfibîe. Autrement ,
|)arce qu'il n*y a point de profit d'vn
coftc, qu'il n'y ait quelque dommage
de l'autre, fi abfolument il n'eftoit pas;
permis de tirer à foy quelque peu do
chofe du bien d'autruy en telles oc-
cafîons , il faudroit pareillement re-
noncer abfolument à tout commer-
ce. Car le gain n'eft rien autre chofe
(înon ce que l'on prêd fur la marchan-
dife au deçà ouau delà de fa iufte ef-
timatio.Carfiellevousacoûté moins
qu'elle ne valoit , vous aués gaignô
fur celuy qui l'a vendue. Et fi vous
Tavcs achetée fon iufte prix, &: que
vous l'arcuendiés dauantage , ce qui
cft, fans doute, la loy du commerce ,
vous gaignés fur celuy qui acheté do
vous. Et en Tvn &: en l'autre , vous
avés quelque chofe du bien d'autruy,
puis qu'il vous rend plus que vous no
iuy donnés , ou que vous ne luy ren-
,510 tA Morale
des pas autanc qu il vous donne. 0\è
donques il n'y a point d'occafion ea
laquelle il foit permis de gaigner , ou
il eft permis de gaigner eh celle-cy ;
de forte qu'U ne refte plus finon à y
modérer le gain ^ qui ne fera pas ex-
ceiTif 5 fi ceux fiir qui vous le faites
n'en reçoiucnt point d'incommodité,
Se Cl vous le tirés de leur abondance-
Et cela me donne fujct de confiderer
la chofe vnpeu de plus prés, & delà
rechercher dans fes principes. Le
premier droit de la poffeffion des
chofesaeftcdeles poffeder par indi-
vis , auant qu'elles fuffent partagées^
Gar ila efté vn temps que la proprié-
té en eftoità tons ,&: Pvfufruitàcha^
que particulier 5 félon que l'occafion
le conuioitj ou que la neceiTitc l'obli*
geoit à les conuertir à fon vfagc. Ec
telle eft encore la façon de viure entre
ces panures Indiens , que nousauons
accouftumc d'appeller du nom de
Saunages. Le fécond a efté de les pof-
feder chacun à part , félon que d'vn
commun confenrement on s'eft ac-
cordé à les diui/er, ou que le premici
^HRESTÎENNE. iLPAkT* p%
feccupanc s'en cftfaicle maiftrc. Car
quand vne foison a reconnu que la
poflreflîondela propriété par indivis ,
auoit de fi grandes incommodités,
qu'elle ne pouuoit compatit aucc la
focicté , &C que Tona veii qu'il eftoit
neceflaire que chacun s'appropriait
la feigneuric de quelque portion do
ce qui eftoit auparauant en commun,
l'on n'a pas conteftc que chacun ne
pûftjuftcmentjouirdece dont il s'ef-
toit faifi le premier , pourueu qu'il
n'enuahift pas tout , &c qu'il laiflaft
dequoy habiter^ & dequoy joiiir pour
les autres. Le troificme a efté la per-
mutation, quand le befoin,dont nous
auons parlé cy-defTus , a obligé de
donner quelque portion de ce qu'on
auoit, afin d'auoir quelque autre cho-
fe . Et cette permutation, dans le com*
mencement, fefaifoit'fans aucun def-
fcin de profiter, Se feulement pour fc
fournir réciproquement ce dont on
auoit befoin; tellement qu'au plus
prés qu'il fe pouuoit. Ton égaloit la
valeur d' vne chofe à celle de l'autre.
Le quatrième finalement a efté ccluy:
pi LA Morale
que j'appelle du commerce. Car cette
permutation, faite dans toute Texac*
titudc de la juftice corrlmutatiuc ^
pouuoit bien aucunement fuffirc aux
neceflités de la vie, dans les lieux qui
n'eftoient pas extraordinairement
peuplés. Mais ellen'eftoit pas capable
de fournir à toutes fes commodités ,
5^ fans le fecoursdu commerce , elle
demeuroit priuée dVne infinité de
chofes vtiles.Orpour Ten accommo-
der 5 il a fallu qu'il y ait eu des gêné
qui fe foient entièrement donnés ï
cela» Tellement qu'au lieu que les vns
fc font appliqués à la culture de la ter-
re, les autres a l'excircicedes arts , Icé
autres ont porté les armes pour la dé-
fenfedupays, les autres fe font fait^
médecins pour foulager les malades,
les autres ont cfté faits magiflrats,
pouradminiftrer la juftice à leurs ci-
toyens;, les autres enfin fefont em-
ployés aux chofes diuines ; ccux-cy
n'ont point eu d'autre occupation fi-
non de faire vn magazin de ce qui
pouuoit feruiràPvtilicédupublic, Sc
il'vfagedcs particuliers. De tous ces
gens
CHkEStiENNE. It. Part; 'jij
^cns donc qui contribiicnt quelque
chofe au bien de la focieté , les vns
font nourris & entretenus aux def-
pcns du public , comme les Soldats,
&: les Magiftrats , & ceux qui vac-.
quent aux chofes de la Religion s
parce que leurs fondions ne leur per*
mettent pas d'auoir autrement foin
d'eux jny de leurs familles en particuf
lier. Les autres s'entretiennent d^
leur induftrie & de leur trauail , com-
me les Médecins^ les Advocats, les
Artifans,&les Laboureurs ^ &c s'il y
en a encore quelques autres de cette
forte. Si donc les Marchands tierir
nent quelque lieu dans la Republi-
que , à caufe de rvtilitc qu'ils y ap-
portent, comme il n*eft pas permis
d'en douter , ou bien il faut qu'ils
foient gagés du Public, comme ces
premiers , ou bien il faut qu'ils fe
nourrifTent &: qu'ils s'entretiennent
de leur induftrie &: de leur trauail ,
commeles autres. Or quant aies ga-
ger du Public 5 c'eft ce que je n'ay
point de connoiflance qu'on ait ia-
^lais fait nulle paitj de forte qu'il faut
K k
î 14 1 A M O R A L ï
cjuece foltlàmarehandifemefmeqaî
les noLirrjfle* Comment donc eft-cc
qu*elle les nourrira , &; qu'elle fub-
viendra auxnceeffités de leurs famil-
les, fi on y fuit cette reigle exade do
la permutation, qui égale abfolumenc
lés chofes dans leur iufteptix, & s'ils
ne prennent du tout rien fur elle au
delà de ce qu'elle coude ? Ileftdonc
jufte qu en la débitant ils donnent
moins qu*ils ne reçoiuét en cet égard,
& qu ainfi ils attirent quelque por-
tion du bien des autres a eux, qui leur
demeure légitimement acquis par co
que j'ay appelle le droit du commer*
ce. Derechef , de ceux qui viuent d©
leur induftrie & de leur trauail , les
vns acquierêt plus &: les autres moins»
ce qui fait que les vns font riches , dc
les autres panures. Car les mots de
rkhe & de pauure , font termes de com-
paraifon, tel eftant riche à Tcgard de
l'vn , qui eft panure à l'égard de l'au-
tre. Or cette inégalité a fondement
dans la iuftice naturelle des chofes.
Car fi l'indurtrie des vns , commo
celle des Medecins,&:des Advocats,
ChRE^TI'EKî^E. II. Part^ ^ïj^
"^our exemple , cil plus confidcrablc
en eilç-mefme , &c plus vcile à la fo-
ciétc , que celle de quelques autres ^
comme peuuenceftre les Artifans, il
cftraifonnable qu'ils en tetirenc plus
d'vtilité. Parce que Ceft la loy de tou-
te foéietc , &: de toute communauté ^
que celuy qui dôntribuë le plus à là
fai»efubfifter, eh recueille plus d'a-
vantage. Et partant fi les Marchands
Apportent plus de commodités au
Public, que ne font quelques autres
fortes de gens , il eft iufte que le Pu-
blic leur en laiffe prendre la rccom-»
pfenfe. Item, fl dans vn mefme ordre
de gens il y en a vn qui excelle en in-^
duftrie , éc en alTiduité au trauail , il
ell raifonnable qu'il s*avànce par del^
fus fes compagnons , d'où vient quo
les exccllens ouuriers , chacun danâ
refpccé de fon art , deuiennent pluî
riches que les autres. D'où j1 efi: aise
de recueillir que s'il yen a quelcua
d'entre lés marchands , qui furpaffe
les autres en Texercice de fa vacatiô,
il eft raifonnable que fà rccompenfc
foie aulTi plus confidcral)!c de pUti^
Yi k z
abondante.Ory a-t-il icy à dire deux
çhofes.L'vne, quelarecompenfe que
chacun tire de ce qu'il contribue X
rvtilité du public , confîfte ou eix
l'honneur , ou en ce qu on appelle
hle/^ , qui comprend la poiTeffion de
toutes les chofes neceflaires ou vtiles
à la vie. Quant à l'honneur, comme;
U eft deftmé aux plus nobles fondios,
celles que font celles des Gens de
guerre, des M;jgiftrats, &: de ceux qui
yacquent aux chofes diuines , ceux à
qui on le donne libéralement, s'en
doiucnt contenter , fans afpirer à ce
qu'on appelle hie^ , pourueu qu'ils
ayent honncilement dequoy entrete*
nir leurs familles, & dequoy fouftenir
la dignité de leurs charges. Pour ce
quieftdesrichefîcs , s'ils ne les ont
d'ailleurs que du fruit de leurs fonc-r
tions, ils y doiuent renoncer ; n'eftant
pas raifonnable qu'eftans fi avanta-
geufement partagés en ce qui eft do
beaucoup le plus excellent , ils pré-
tendent encore à la pofl'efuon de ce
qui doit eftre'cftimé moindre. Et au
contraire ccn^ .1 qui on en donne le
Chrestïenne. II. Part.^ yi7
moins, comme font les marchands, &:
lesavtifans , dont les fondions & les
arts font dans vn beaucoup plus bas
degré d'eftime &: de confidcration ,
ont leur iuftc & naturelle recompenfc
dans la richeffe. De forte que non
feulement il èft permis aux artifans,
■&auxmarchands5de gaigner, mais à
xeûx qui font excellons cntr'eux ,11
leur cil perrnis de deuenir riches.
'L'autre chofé eft , que comme Tex-
^tèllence d'vn artifan, confifte princi-
palement à parfaitement fçauoir tou-
tes les reigles de fon art, & à les prati-
quer exactement quand il faut ouurer
de la main 5 Texcellencc d'vn mar-
chand confifte principalement à bien
prendre les occafions : ce qui n*eft pas
moins difficile dans la marchandife,
ny moins hafardeux , que dans la mé-
decine, ou dans la guerre. Pourucu
donques , comme je l'ay déjà dit ,
qu'en prenant bien fes occafions , vn
marchand n'en abufe pas à l'incom-
modité du public, & au préjudice des
particuliers , ilneluy efk pasdcfcndu
de s'en preualpir j ce qu il ne feroic
K k j
^iS LÀ MoRAtl
pas s'il (îifoit, Il vient quantité d'au-
tres vaifleaiix après moy , qui font
chargés de marcliandife femblable à
lamienne. Quant aux autres quef-
tions que Ciceron propofe là mefme,^
il y en a quelques-vnes d*elles qui ne
regardent pas le fait de la marchandi-
dife, &: que par confequent il faut re-«
feruer ailleurs. De celles qui concer-
nent le deuoir dVn homme de bien
entre les marchands , lafolution n eft
pas malaisée. Il demande fi quelcun
ayant receu de mauuaifemonnoye, il
la peut mettre pour bonne q\iandil
Ta connue ; oC il dit que Diogençs a
çreu , qu'il le peut , &:qu*Antipate.r
luv contredit ; à l'opinion duquel il
s'accorde plus volontiers. l'ay déjà
dit ce que j'en penfois,&: jcm'eftonnc
comment vn Philofophe en a pu dou-
ter, principalement vn Stoique. II
demande fi quelcun vendant de Tor,
penfe ncantmoins ne^-cndrcfinon du
cuivre , Tachcteur eft tenu de luy
dccouurir qu'il fe trompe, ous'il peur
Icgitimemcnr acheter pour vn tefton
ç^ (ju'il Icait bien valoir mille fiancs.
Chrestteknb. •IL Part! y i*
La chofc eft fans difficulté par ce
que |*ay pose cy-deflus, & il n'yr^»
point d'homme d'honneur qui vou-^
îuft abufer ainfi de l'ignorance d'va
autre. Il demande fi celuy qui vend
vn efclaue eft tenu de dire fes vices
cachés, comme , qu'il eft yvrogn^^
ou gourmand, ou joueur, ou men-
teur , qui font toutes qualités donc
l'Edit du Prêteur ne fait point dq
mention entre celles pour lefquelles
il reçoit Tadion redhibitoire. Ce que
j'ay déjà dit de la troque des clic-
uaux , refpond fuffifamment à cela ,
^ doit eftre fuiui en cette occafion
icy , &c mefmes en plus forts termes.
Il demande enfin fi celuy qui vend
îdu vinfujec à la graifTc ou à l'evcht,
le doit dire au courretier,ou au gour-
met qui le marchande. Or yeft-il
fans doute obhgc par la confcien ce &z
par l'honneur, bien que peut eftrc les
loix d'entre les marchands l'en dif-
pcnfent.Et déformais c'eftafl'és parlé
de cela pour mon deflTein ; pafl'onsaux
autres confidcrations qui peuuent en-
core toucher l'exercice de cette iufti-
ce. K k 4
'^ÏS ï A M O H A L S "" »-
Le cjuâtriéme précepte donques re-
gardé ce qui s^appelle communément
du nom gênerai d'vfure. Tout ce qui
cft dans le commerce des hommes fe
peut rapporter à quatre chefs. Car
ou bien ce font des biens fonds,com-
me on a accouftumé de parler, c'eft
à dire des terres, & des poifeAions , &
généralement toutes fortes de chofes
immobiliaires : ou bien ce font des
créatures viuantes Ranimées, com-
me les homes, les chenaux, les bœufs,
êc les moutons, &: s'il y a encore quel-
que autre forte de beftail : ou bien ce
font des chofes mobiliaires &r inani-
mées, comme tout le reft e de ce qu'on
appelle du nom gênerai de marchan-
dife, de quelque nature qu'elle foit :
ou bien enfin c'eft de Targent mon-
noyé , dont les hommes fe font aufïi
adviscs de faire trafic entfeux, quoy
qu'au commencement il ne fuft def-
tiné finon àfcruir de mefure commu-r
ne à Teftimatiôn des autres chofes. Or
quant aux imfneubles , on n'a iamais
fait de difficulté que celuy à qui en
appartient la propriété , mais qui en
Chrestiennb. II.* Part, j^t
laiflc Tvfage à vn antre , ne puifTc
prendre quelque ehofedeluypour fa
lecompenfe. Caria terre produit des
fruits,&:les baftimens feruent à loger
ceux qui s*en rendent locataires , 6c
des prés on cueille les foins5&: gênera^
lement de toute telle lorte de chofe ,
celuy à qui on en laifle la poiTeifion ,
en tire quelque vtilité. Or laiuftice
naturelle ne permet pas qa vn autre
tire toute IVrilité du bien dont la
propriété m'apparticntjfansm'en fai-
re participant, fi ce n'eft par maçon-
ceifion volontaire. Ou donc qu'ilme
laiflc ioiiir de mon bien , oas'ildefirc
d'enioiiir, qu'il me dédommage de
quelque façon que ce foit , félon la
conuention que nous en aurons faite
enfemble. Pour ce qui efl: des ani^
maux, rvtilité. qu'on en peut tirer
confifte paincipalement en deux cho-
fes; aflauoir en leur trauailj&: en leur
fruit. Et parmi les nations où le droit
des gens a eftabli ou retenu i'cfclaua-
gC5&: où les hommes font dans le com-
merce les vnsdes autres , l'on regarde
fians les efclaucs tantleprofic queToa
^li i A Mo R A 1 «
peut tirer de leur fcruice , que le pxii
de leurs enfans. Car parla difpofîdon
du droit commun, le fruit fuit le ven-
tre , &: les enfans des femmes efcla-
ues , font repûtes efclaues pareille^
ment. Si donc vn homme loë à vn
autre ou fon ferf,ou fon cheual, per-
sonne ne doute que le louage ne luy
en foit bien & légitimement deu ; éç
a vn homme baille à vn autre vne ca-
ualle à nourrir , à la charge de parti-
ciper au profit des poulains qu'elle
produira , aucun ne doute que cette
conuention , file profit qu'il en tire
n'eft point cxceflif, ne foit tres-jude,
&: tres-legitime. Et la raifon de cela
cft, quetoutcequi produit quelque
chofe 5 eft naturellement réputé le
dcuoir produire à celuy qui en eft le
fcigneur : de forte quVn autre ne s'en
peut accommoder finon par fa con-
ccflîon , & félon les loix &c les condi-
tions qu'il y appofe. Pour le regard
des marchandifes qui confiftent en
chofcs inanimées , naturellement el-
les ne produifent rien. Car ce qui nz
point de mouuement de foy-mefmey
Chrestiemne^ II. PartÎ JiJ
à proprement parler ne peut trauaiU
Icr; & ce qui n'a point de principe
lie vieenfoy, n'eft pas capable delà
génération naturelle. De forte qu'il
n'eft pas fi clair fi Ton peut raifonna-
blement tirer quelque recompenfe de
leur vfage. Neantmoins on y peuç
jnettrediftinâion. Car on conte en-
tre les marchandifcs les chofes qui
tiennent lieu d'inllrumens ; comme
les cfpccs, &: les coufteaux , &: les ha*
chcs , Se généralement toutes les
chofes dont les hommes fe peuuent
feruir dans leurs opérations. Et onap-
Î>elle marchandifes pareillement cel-
és dont on ne fe fert point comme
fl'inftrumens , mais quç Ion employé
à d'autres vfàgcs.Or de ces premières
il femble qu'il y a pareille raifon que
des animaux, à l'égard , non de ce
qvi'ils produifent par la génération ,
mais de rvtilité que Ton peut tirer de
leur feruicc. Car les chenaux, Se les
bœufs, & lesefclauesmefmes , font
conhdercs comme desinftrumens en
cet égard : il y a feulement cette difte-
^'çnce cntr'cvix, fclon qu Ariftote les
^14 lA MoRÀtË
définît ] que les vns font inftmmcîls
animés &: viuans , & les autres font
deftitués de fentiment & de vie. Par-
ce donc que ce qui fait que la recom-
penfe que je tire de leur vfage,quand
je les ay loés à autruy, eft eftiniée iuf-
ee & légitime , ne confifte pas en ce
qu'ils font viuans de animés , mais eu
ce que ce font des inftrumcns dont la
propriété m'appartient , Se qu'aucun
îic doit employer finon de mon con-
fentcment , &: félon les conditions
que je luy impofe , ce que les autres
font dcftitués de fentiment &: de vie
n'empefchera pas que la récompense
que je tireray de leur vfage ne foit
fort légitime & fort bon , quand j'en
ûuray conucnuraifonnablement auec
celuy à qui jelesloc. Que fi , dans
cette forte de commerce , l'on fait
confideration que les efclaues, & les
cheuaux , &: les bœufs qui feruent au
labourage, vieilliflent en trauaillant ,
^ par confcquent diminuent de prix,
de forte que mefmes en leur proprie-
té, &: non en leur vfage feulement, le
feigneur ^ s'il n'en cft recompensé ,
Chrestienne^ II.PartT jaj
foufFre du dommage , les inllrumens
inanimés s'vfentauflià mcfure qu'on
s'en fcrt^tellemët qu'il eft iufte qu'ou-
tre la recompenfe du feruice qu'on ea
a tiré , on repare encore le détriment
qui fe fait dans leurs qualités & dans^
leur fubftaiicc. Auflî perfonne no
trouue-t-il eftrange de voir loër car-
rofles 5 charrettes, chariots, équippa-
ge de chenaux , inftrumens de Mufî-
que 5 &: Liures mefmes , larmes, &S.
quand la recompenfe qu'on en reçoit
ne paffe point vne iufte modération 5
perfonne n'en tire de blafme- Pour
les autres fortes de marchandife , on
ne les loë point , parce que d'ordinai-
re elles fecon fument abfolument par
l'vfage, de forte qu'on ne les peut pas
refticuer; mais bien les vent-on à cré-
dit, ce qui a fans aucun contredit paf-
fé pour chofe iufte &: légitime dans lo
commerce. Et ceux qui les prennent
à crédit font de deux fortes. Car oii
bien ce font marchands , qui les re-
uendent puis après à d'autres perfon-
nés ; oubien ce font ccuxlà mefmes
qui les veulent employer poiir leurs
Jl6 t A y[ OKALE
vfages. Qiiancaux Marchands', il a
déformais palle pour chofe confiante
& indubitable entre tous , qu'il cft
permis de leur vendre plus cher au
crédit qucnon pasaucontant,&:riîef-
mes de proportionner le plus &c la
moins à la longueur & à la brièveté
du terme que Ton leur donne. Ce qui
eft fans doute fodé en quelque iuft^«*
ce naturelle. Car encore que ces n^ar-
chandifes ne foient pas de leur natu-
re des inftrumens , fi eft-cc que ceux
qui les rcuendent en vfent en quel-
que forte comme fi c'en eftoient , 6c
en tirent de Tviilité, qui accommode
leurs afFaires. Cependant, iufquesi
ce qu elles foient payées , elles font
encore réputées appartenir en quel-
que façon à celuy qui les a vendues.
Seroit-il donc taifonnablc qu'vnau-*
trefe feruift de ce qui eft àmoy , &C
qu'il en tiraft de l'vtilitc à mon dom-
mage ? Orc'eftà mon dommage fi je
ne luy ay vendu ma marchandife fi-
nonaumefme prix du contant. Car
tout le temps qui court entre la vente
&: le payement , me tombe fans doute
CHRisTIENNi.IÎ.PART" Ji^
en pure perte , parce que fi j'eufle eftô
payé en vendant, ou mon argent,
oulachofe qui m'euftcfté donnée en
cfchangc, m'euft profité,dautant qu©
jje Teufle employée ou à mon vfage ,'
ouàmon commerce. Pour le regard
des autres , à la vérité ils n'en vfent
pas comme d'inftrumens pour gai-
gner : mais neantmoins il eft certaine
qu'ils en tirent de rvtilité à mon
dommage. Car ou bien ils s en nour-
rifl'ent, ou bien ils s'en couurent , ou
bien ils s'en parent, ou de quelque au-
tre façon que ce (bit , ils en vfent à
leur avantage , pendant que quant à
moy i'actcns que Ton me fourniffe ef-
fcdiuement ce que Ton me doit don-
ner en efchange pour mon bien. Or
cette attente là eft autant de perte
pour moy , fi l'on ne me recompenfo
de ce que m'euft pu profiter ou de la
marchandife, oumon argent , fi Ton
me Teuft deliurc àriieureproprcdo
la vête. Tout cela pafie fans difficulté,
mefmes entre les gens d'honneur , èc
pour en vfer de la façon, pourueu que
ce foit dans vue honefte modération ,
yiS La Morale
aucun n'en a encore efté accuse , foit
d'injuftice^foicd'vfure. Mais quant
àrar<yentmonnoyc,les fentimens des
eens de bien n'y ont pas efté fi vni-
formés. Ceft vnc chofe crea-certaine
que de foy-mefme il ne produit rien ^
de forte qu'il ne peuteftre eftimé par
iaconfidetation du faiit qu'il engen-
dre. De fa nature mefme , ce n'eft
point vn inftrument propre à opérer
quoy que ce foit; tellement qu'il ne
peut non plus eftre eftimé en confide-
iration de fcs feruices. Etneantmoins,
fi ce n'éft immédiatement qu'on l'em-
ployé comme vn infttument,ainfi que
l'on fait ce dont j'ay parlé cy-deflus ,
au moins eft-ce mediatement , dau-
tant qu'on s'en fert pour acheter les
inftruiTiens dont on vfe à fes avanta-
ges; , Car auec de Targent oii achetç
des terres &c des maifons , pour fe
nourrir de leurs rcuenus, &: pour s'ac-
commoder de leur habitation, C'eft
ce que Ton donne pour des cfclaues où
pour des chenaux , pour des moutons
&:pourdubeftail, du feruice &: des
fruits dequoy Ton tire des cpmmodi-
tes
'Chrestienne. II. Part. ^6z
tés , fî raefmes on n'en amafle des ri-
chefles. C'cft cedonton recompenfe
ceux qui vendent les carrofTes 5c les
chariots , Se les outils qui feruent aux
raanufa£lures &: aux Arts^de l'employ.
defquels il nous reuient des vtilitez
tres-confiderables. C'cfl: enfin ce
dont on paye les Marchands^qui vous
vendent leur marchandife, à defTein
que comme ils y ont profité fur vous,
vous y profitiés fur autruy , ce que
vous ne manques pas de faire. Si donc
il e 11: permis de tirer quelque recom-
penfe de Tvfage de toutes autres for-
tes d'inftruments , parce qu'ils font
vtiles à ceux à qui vous les liurés,pour--
quoy fcra-t'il abfoliiment défendu
d'en tirer deceluy-cy ^ parce que ce-
luy à qui vous le preftés en tire de fi--
gnalés avantages ? Ell-ce dans ce
qu'vn inftrument s'applique immé-
diatement aux vfages aufquels il eft
dcftiné 5 que confille la iuftice de la
recompenfe qu'on me donne pour l'a-
uoirloë à mon voifin , ou bien fi c'cft
parce qu'il vfe de ce qui elt à moy, ^
i^uilentire de l'vtilité^ qu'il eft iuftç
Ll
çoj î-'A Morale
qu'il m*cn recompenfe ? 11 y a plus!
Nous auons pofé cy-defliis qu'il eft
raifonnable de permettre aux Mar-
chands de gaigner^entr'autreschofes.
afin de les afTeurer contre les rifqucs
qu'ils ont à courir , & de les recom-
penfer de leurs pertes. Pofé donc
qu'vn homme ait tout fou bien ea
argent , comme il y a des fuccefrionfr
purement mobiliaires,^ qu'il ne trou-
ue point de bien en fonds à acheter,
ou qu'il ne foit pas capable de faire
valoir fon argent parle commerce ,1e
gardera- 1 'il en fon coiFre , ou s'il le
preftera à ks voifîns afin qu'ils s'en;
feruent ? S'il le garde , outre les autres
accidens aufquels il eft fujet , il y en
aura vn qu'il nefçauroit euiter, c'eft,
que l'argët ne produifant rien de foy,î
il le confommcra peu a peu , &: tom-
bera ainfi enfin dans vue mendicité,
miferable. S'il le preftc^l'vn en achè-
tera vnc Maifon, qui bruflcra, ou il
le mettra dans quelque Vaifleau, qui
fera naufrage , ou il le difiipcra par
fonmauuais mcinagement; les autres
au GOfitraire en profiteront^fclon^quo
'Chrestienne.II.PartT ^^i
îcs rencontres delà vie font merueil-
kufement différentes. En cette di-
ùerfitc d'accidens feroit-il donc raU
fonnable que la perte qui arriuera d'vn
codé tombe toute fur celuy qui a pre-
fté , &c que le profit qui fe fera de l'au-
tre cofté foit tout entier pour ceux
qui empruntent ? N'eft-il pas iuft©
que le créancier tire quelque chofc
de la main de ceux qui ont bien reiif-
fî, pour fe recompenfer des domma-
ges qu'il a foufferts dâs la calamité de
l'autre? L'onnefaitpointdefcrupule
de faire, comme l'on dit , fenererles
biens des pauures & des mineurs, &r
l'on trouue qu'il y a de la charité à en
vfer de la façon: tants*enfaut qu'on
en foit accufé d'injuftice. Ce n'eft
donc pas qu'il y ait dans la nature de
la chofe mefme , quelque répugnance
à la iuftice &c à l'équité, que Taro-ent,
bien qu'il ne produife rien de luy , ^
qu'il ne puiffeferuir comme d'inftru-
mentà aucunes opérations, foitvtile
à celuy qui preftc : Seulement l'on
veut que l'on ait égard aux circon-
ilanccs des perfonncs.dcs lieux, ^ de-?
Il 2.
i&
J3Î LA Mo RAI ï
temps ^ pour empcfaher que ce qu!
peuceftre permis en foy, nedcuienntf
illicite parce qu on n'en vfe pas à
propos , ou que mcfmc on en abufc.
Et véritablement il eft abfolument
neceffairequ'ony ait égard , foit que
la puiflancc fouueraine &: la pru-
dence politique reigle cela dans l'E-
ftat, foitquechacunyfoitlaiffe a la
conduite de fa confcience. Car ic ne
fais pas difficulté que ceux qui em-
pruntent pour acheter des héritages,
ou pour s'accommoder d'abondance
de beftail , dont ils tirent les fruits &
les reuenus , ou pour auoir quantité
d'cfclaues ou d'autres outils, foit ani-
més foit inanimes , qu'ils donnent aux
autres à louage , ou mefmes pour tra-
fiquer, ne puiffent eftre trcs-legitmie-
ment obligés à reconnoiftrele créan-
cier de quelque partie de leur profit,
par vneftipulation raifonnable. Mais
reftime qu'il faut icy obferuer diuer-
fes précautions. La première eft,que
Ton ne faffe point de telles ftipulatios
aucc les pauures,qui empruntent pour
fournirauxneoeffités qui les prellent.
Chrestienne. II. Part? $jj
tant au viurc qu'au veftement. Car
bien qu'ils tirent quelque vtilité de
voftre argent , c'cft en chofe de telle
nature, que riiumanitc vous oblige
aies y afiifter fi vous le pouués , fans
en efperer aucune telle reeompenfe.
Et de fait , la règle de toutes nos a-
ûions c'cft la charité^&la pratique de
cette charité confifte ànefaire point à
autruy ce que nous ne voudrions pas
qu'on nous fift , & à traitter en toutes
occafions nos prochains comme nous
voudrions eftre traittcs en femblables
occurrences. Or vn honnefte hom-
me qui tire profit de Tvfage du bien
d'autruy , doit de fon mouuement fe
porter à l'en recompenfer raifonna-
blement. De forte qu'on ne liiy fait
point de tort de ftipuler de luy vne
chofe à laquelle il fe doit fentir obligé
par fa propre confcience. Mais qut
eft l'homme qui ne trouuaft rude &c
inhumain, qu'à l'heure qu'il eft telle-
ment preftc de la neceifitc , qu'il n'a
pas dequoy fournir à fon viure & à
ion veftement , on l'y aflifte de telle
fiiçon que rafliftance luy tourne à
Ll 5
534 I^A MoR ALE
dommage l A la vérité en luypreftant
on luy donne dcquoy fe nourrir & de-
quoy fe veftir prefentementa Mais fi
fon labeur du temps paflcn'a peu fuf-
fire à fes necefficés iufques là , com-
ment celuy de Taduenir fuffira-t'il à
ces mefmesneceffités , àlareftitution
de Targent qu'on luy a prefté, &: au
payement des intcrefts ou des vfures
qu'il engendre? Cette affiftance pre-
fentc luy tourne donc à dommage
pourTaduenir, &: ce quiaTapparance
de foulagement, dénient enfin vne
ruine qui Taccable, Ou doncabfolu-
ment il luy faut donner en vne telle
occafion , fclon la puiflance qu'on en
a , ou (i on a dequoyluy prefter , il le
faut faire fans en tirer aucun avantage,
La féconde cft;, que l'on n'en fafl'e non
plus aiiec fes amis particuliers ; au
moins en les conlidcrant comme tels,
&non pas comme des negotians^qui
empruntent de leurs amis, ainfi qu'ils
feioicnt d'yn Banquier , afin de profi-
ter dans le négoce Car en cet égard il
n'yaaucune difficulté qu'ils ne puifl'ec
cftre^ traitcés comme tous ceux à qui
Chrestienke. II-Part^ 535
nous auons dit cy-deflus que Ton peuc
prefter àintereft : &: s'ils en penfent
aucrcmentjils ne font pas veiitablemëc
amis, ny dignes d'eftrc cofîderés com-
me tels^puis qu'ils fot feruir vne chofe
fî facrée qu'eft l'amitié, à leurs avanta-
ges particuliers,au preiudice de celuy
qui les aime. Eneffed, c'eftl'vndes
plus beauxcarafteresdelavraye&dc
îlionnefte amitié , comme nous le
verrons ailleurs , que quand il eft que-
ftion d'en partager les avantages qui
confiftcnt en vtilité , on en cède la
plus grande part à fon amy , &: que
Ton en prenne pour foy la moindre.
Mais quand il arriue que nos amis ont
bcfoin de noftre afliftance , non pour
la nourriture &: le veftemcnt feule-
ment 5 m.ais pour des occafions moins
vrgentes où ils ont affaire d'argent
contant, nous, de noftre cofté , ne
méritons pas le nom d'amis fi nous ne
fofnmes difpofésàlenr en prefter fans
aucune efperance de rccompenfe.
Et comme ilcft de l'honneur^que s'ils
lepeuuent rendre bien-toil, ils ne le.
nous gardent pas long-temps , ainli
Ll 4
J5^ LA M OR A LE
en cft-il pareillement , que nous no
les preflîons pas de le rellituer, finous^
n'en auons grand befoin,ramiciénous
deuant faire prefumer , que s'ils ne le
font pas y c*elT: par impuiftance. La
troifiéme eft, que dans ces ftipulatios
nous o;ardions toute la moderatioa
imaginable. Car c'eft à bonne raifoa
que ceux-là ont toujours eftc fouue-
rainement odieiix entre les hommes,
qui ont tiré plus de profit de leur ar-
gentjqueréquicé Se la juftice naturel-
le ne porcoit. Parce que fi l'intereft
en égale toute Tvtilité qu'en peuuenc
tirer ceux à qui nous le preftons, ils
perdent leur temps Se leur induftric
à remployer , ^ nous en recueillons
Tavantage. Et s'il le pafle , tant s'ea
faut que nous les accommodions en
leur prefl int ;, que nous ruinons leurs,
affaire.'^. Or ce 'commerce, aufii bien
que tout autre, doit auoir principale^
ment pour fin la commodité du pu-
blic, quine peut fubfiiler aueclarui-
nc des particuliers. Mais pour régler
cela , il faut beaucoup d'équité &: de
prudence. La prudence y elt necef-
CHRisTlENNE. II. Part? ^'^y^
faire, parce qu'il faut auoir vnc exaûe
çonnoiflance del'eftat des affaires du
public, pour prévoir ce qui pourra e-
ftrc vtile ou dommageable aux parti-
culiers , & pour leur donner des loix
qui règlent en cela leur conduite.
L'équité ne l'eft pas moins , d'autant
que de faire pour cela vne loy fixe &:
déterminée qui ne varie iamais , c'efl
vne chofe abfolument impoflible , à
caufe de l'nftabilitédu fujct, &:de la
variété des circonftances. Tellement
qu'on cft obligé de permettre en cela
tantoftpluSjtantoftmoinSj &: toujours
fe propofer qu'il eft beaucoup plus
expédient de demeurer au delTous,
quede pafler au delà de ce qui peut
raifonnablemët reuenir à chacun pour
l'intereft de fa fomme. Parce que cc-
luy qui preftc eft prefumé cftre riche,
ëc qu'il n'a point d'autre peine que de
conter fon argent; au lieu que celuy
qui emprunte apiuftoft befoin,&:quc
pour faire valoir Targcnt qu'il reçoit,
il faut qu'il employé fon temps , fa
peine, &:fon mduftrie. Et de plus,
le nombre de ceux qui empruntent
5^3^ l'A Morale
cft ordinairement plus grand, &c dd
ceux qui preftent, plus petit : de forte
quel'excez apporte plus de préjudice
çiu public , d'autant qu'il s'eftend à
plus de gens, que le défaut ne luy en
peut apporter, n'y ayant que peu de
créanciers qui perdent. Le plus ex-
pédient doncques eft que ce foit la
puiffance Souueraine qui règle cela
par fes Edids; & c'eft fans doute le
plus feur 5 pouv fatisfaire à la con-
science &: à la réputation d'vn honne- i
fte homme. Car vn homme d'hon-
neur doit éuiter comme vn écueil^non
le crime feulement, mais le foupçoa
ïiiefme d'eftre vfurier. Or s'il difpo-
ibit dcl'intereft de fon argent par f^
feule ftipulation , il craindroit tou-
jours d'y auoir excédé en quelque fa-
çon; parce qu'il a la confcience déli-
cate en ces matières. Mais quand il le
feroit fatisfait , il n'euiceroit pas le
blafme de beaucoup de gens dont la
langue n'a point de frein , fi on ne
J'arrcftepar lareucrence desloix pu-
bliques. De façon que ie voudrois
que le Sr»uueraiu Magiftrat ordonnafl
Chrestienne. II. Part.^ J5^
de cette forte decomerceen chaque
Eftat, & que tous les particuliers y
dépendifTent de fes ordres. le fçay
bien qu'on en vfe vn peu autrement
dans les lieux de grand négoce, èC
particulièrement dans les Ports de
mer , où Ton y va bien au delà de ce
qui eft permis par la Loy du Prince-
Et ie ne voudrois pas ablolument
fleftrir la réputation de ceux qui don-
nent leur argent à la grofle auanture
en ces lieux-là, ou qui y prennent
quelque chofe de pl^ que les interefts
ordinaires.Parccquelesrifques qu'on
y courtjles grands profits que l'argent
emprunté produit aux Marchands, la
couftume qui en eft vniuerfeliement
rcceuë entre tous , & la conniuence
du Princc,àqui cette couftume n'eft
point inconnue, empefche que cet
vfagenefoit illégitime tout à fait, dc
l'authorifc en quelque façon du cara-
deredelapuiil'anceSouueraine.Mais
neantmoins , à parler generalemcnt,il
eft du dcuoir d'vn véritablement
homme d'honneur , d'y fuiure le plus
ponâueliement qu'il fe peut les for-
5*40 l'A Morale
mes de l'ordre public , afin dcnedori-
ner aucune prife fur fa renommée.La
quatrième précaution cft, que Ton ne
prenne point d'intereft des interefts;
aufli, les Loix publiques de toutes na-
tions l'ont condamné comme vfurai-t
xe. Gar il faut mettre quelques bor-
nes au profit que ce commerce peut
«donner , autrement Targent prefté
fera comme vn cliancre qui rongera
fans intermiilîon , comme de fait les
Hébreux ont nommé rvfurc d'vn
lîiotquifignifie ronger^ à caufe qu'elle
s'enfle en diminuant toujours lafub^
fiance de celuy aux affaires de qui elle
s'attache. Et ne faut point icy mettre
en auant que comme il eft raifonnable
que çeluy à qui i'ay prefté mon capi-
tal 5 m'en paye le retardement & Tv-
fage, d'autant qu'il en a fait fon profit,
il eft pareillement raifonnable que li
ie luy en laiffe l'intereft entre les
mains, il me reconnoill'e du profit
qu'il en a tiré de mefme. Ceux qui
regardent de fi prés à leurs affaires
qu'ils veulent profiter de tout , font
foisucux de retirer leurs mterefts
' CnRESTiENifET IL Part/ 5*4^
èxaftcmcnt au temps prefix auquel
ils font deus, & l'argent en change de
nature entre leurs mains , & deuienc
vnfort principal en le preftantàquel-
queautrc. Pour les autres^qui les laif-^
fent plus long-temps entre les mains
de leurs débiteurs , s'ils le font pan
négligence , il eft iuftc qu'ils portent
la peine de ce qu'ils ne font pas afles
vigilanSi Si c'eft par gcnerofité , &:
parce qu'ils cftiment indigne d'eux
d'eftrefi précisa: fi preflans à recueil-
lir ce qui leur appartient , ils fe doi*
uent contenter delà fatisfadion que
leur donne leur propre vertu, & delà
louange qu'on leur rend de s'eftrc mo-
ftrés humains, & libéraux, &: faciles.
La cinquième & dernière précaution
que ic mettray icy en auant , fera plus
vniuerfelle. C'eft que dautant que
de toutes les parties du commerce,
celuy qui confifte en l'argent, eft le
plus capable d'exciter la conuoitifc
d'auoir, lésâmes véritablement hon-
neftes y doiuent prendre garde de plus
prés , pour ne s'y laifler pas corrompre.
Car bien qu'il y ait dans les hommes
-^4^ lA MoRALl
beaucoup d'auidité de pofTcder , Ici
vnsdes héritages plantureux y les au-
tres de beaux baftimerls , les autres
des meubles magnifiques, & que l'ar-
gent à le bien confiderer , n'eft efti-
mable finon d'autant que c'eft le
moyen dont on fc fert pour acquérir
tout cela , fi eft-ce que d'ordinaire les
âmes vulgaires àc populaires ont quel-
que particulier attachement à l'ar-
gent i qui le leur fait defircr comme
fi c'eftûit le fouuerain bien , auquel
tous les autres fc rapportent. Et dans
toutes les autres parties du commerce,
les Marchands ne défirent d'auoir de
ia marchandife , finon pour s'en dé-
faire incontinent , Se ne s'en défont
que pour auoir de l'argent, comme
fi c'eftoit la principale 3c la dernière
fin du négoce. Tellement que d'en
auoir perpétuellement deuatles yeux
&: entre les mams 5 comme ont les
Banquiers, &: les Changeurs , & ceux
qui ne font autre chofe que prefter à
intereft Se receuoir 3 c'efl: de toutes
les occafions de deucnitanancieux,Ia
plus contagieufe Se la plus gluante»
Chrestienne. ÏL PartT 54J
'A ceux doncqucs qui veulent faire
quelque particulière profeflion de H
vertu dans Texercicc de la Marchan-
dife,ie confeillerois pluftoft d'en em-
brafterles autres parties, que non pas
celle dontradminiftration ne conlifte
iînon au maniement ^ au change , Se
âu rechange de l'argent. Et quant à
ceux que leur inclination , ou la ne«.
ceilîté de leurs affaires oblige comme
inuiolablement à cette forte de trafic,
s'ils ont dans l'ame quelque vrais fen-
timens d'honneur, &: quelque finccrô
affedion à la vertu, ils fe prémuniront
fans ceffe de toutes fortes de bonnes
penfées, pour fe rendre incorrupti-
bles aux charmes 6c aux enforcelle-
mens de Mammon, Car de tous ces
faux Dieux qui fe rendent maiftres
des cœurs des miferàbles mortels, il
n'y en a pomt vn qui y ait vn empire
fi vniuerfiel , ny fiperdurable.Et pour
mettre fin à tout ce propos , comme
de toutes les palfions aufquelles les
hommes fe laiffeut aller, la plusbalfe,
& la plus indigne de leur excellence
eft la conuoitifc de la richcile^mefmcs;
^44 ^^ Morale
en l'acquérant par des moyens que
Ton ne peut pas iuftcment blafmer , là
plus grand vice auquel on fe puifTe
abandonner en cette paflîon là , eft
rvfurc5de quelque nature qu'elle foit.
D'où vient qu'encore que le monde
foit bien corrompu , le nom feul en a
toujours efté abominable en tous les
fiecles.
pE CETTE PARTIE
de la jufiice qui confifie en U
mérite des paroles y & en la
fidélité des promejjes.
BIEN qu'il y puiffe auoir quelque
differêce entre cette vertu qu'on
nomme luftice , foitdiftributiue , ou
commutatiue ^ &c celle qui tend les
hommes amateurs de la verité,& qu'il
fe pourra prefenter ailleurs occafion
de parler de cette dernière à part , i'ay
pourtant creu qu'il fe pourroit trou-
ucr icy quelque lieu pour les confide-
rations qui la concernent. En effeft
Ariilote
CHRisTIENNE?Il.'PART;' Y^^
Ariftote prend quclquesfois indiffe--
iemment ces mots de lufie , & de Fé-
ntahtcj p'ôurfîgnificr vn mefme fujet,
& Ciceron dit que la fidélité en paro*
les, eii conuentions , bc en promelles ,
eft le fondement de la luftice , de
forte qu'elles pafleiit affés fouuent
pour vne mefme qualité. Us difeht
dans les Efcoles qu il y a de trois for-
tes de vérités , qui toutes confiftent
en certaine conuenance qu'vne chofe
a auecque l'autre. Gar la vérité des
cftres, à les confiderer en eux-mef-
mes , gift en la conformité qu'ils ont
auecles Loix&: les Règles naturelles
qui déterminent leur nature &: leur
définition en commun. Comme on
appelle vnt^r^^ Diamant , vne pierrb
dont refl:re&: les qualités correfpon-
dent à la condition de celles que la
Nature a ainfi formées , & que Toii
appelle de ce nom. Au lieu qu'on
nomme Diamant/i»A: , celuy qui n'eïi
a que l'apparence feulement, &donc
la forme intérieure ne refpond pas aux
loix qui déterminent cette forte de
pierreric ^ &: qui la font différer de
M m
54^ ïï MoR alB
la nature & de toutes les autres. La
vérité des conceptions bc des penfée^
confifte en la conformité qu elles ont
auec les cllofes m^fmes qui leur fer-
de matière &: d'objet. Non pourcc
<jueffe£Huement nos conceptions
foientde la mefme nature des chofes
mefmes , comme l'on a accouftumc
de dire que TintcUeâ: fe transforme,
^ paffe dans la condition des chofes
qu'il entend. Si cela eftoit , à le pren-
dre rigoureufement &: à la lettre^nous
fubirions infiniment plus de diuerfes
formes que les Protées,& ferions mil-
le fois plus cliangeans qu'on ne fe fi-
gure les Caméléons. Mais c*eft que
dans nos cntendcmensil fe forme des
idées des objefts qui fe prefentent à
nous pour les contempler, &: quand
ces images que nous en faifons en
nôus-mefmes, les reprefentent exa-
âement, alors nous les appelions vé-
ritables. Comme au contraire nous
les qualifions du nom de fauffes , à
,rheure que nous nous y trompons,
cEnfin, la vérité des paroles confifte ea
cla conformité qu elles ont ^uec lc5
Chrestienne. il Part7 Y^-^
conceptions , ôc par ^onfequenc en
kieiremblance qu'elles ont auec les
chofes mefraes. Car naturellement
les conceptions font deftinécs à re-
prefenter les chofes , &c les -paroles
font ordonnées pour reprefenter les
conceptions. Mais fi la conception
leprefente bien la chofe mefme , ôc
que la parole reprelente bien la con-
ception , il eft inévitable qu'il y aura
vne entière conformité entre la clip-
fe mefme &c la parole. Et toutcsfois
il y aura cette différence entre la con-
ception de la parole , que la concep-
tion ne fçauroit eflrc vraye ny faufle
que dVne façon feulement. Car fi,
elle eft conforme à la chofe, elle eft
vraye : .&ellc eft fauiîe, fi elle ne s'y
accorde pas. Au lieu que quant à la
parole^ Ci elle eft conforma à la chofe,
6c contraire à la conception de celuy
qui parle , elle eft vraye au premier
égard, &:faufteau fécond. Comme
il celuy qui croit que la terre tourne,
enfcigne ncantmoins que c'eft le So-
leil, il peut dire vray en mentant,par-
ce que fa parole exprime la vérité de
Mm 2.
548 LA Morale
la chofe , ôc toutesfois elle ne rcpre-
fente pasfa conception. Au contrai-
ré 5 fila parole eft conforme à la con-
ception de celuy qui parle , & que
neantmoins elle ne s'accorde pas auec
lanature de l'objet, elleeft faufleeu
égard à la chofe mefnae , &: toutes-
fois elle eft en quelque forte vraye,
eu égard à la penfée que celuy qui
parle a dans Tefprit. Comme fi ce-
luy qui croit que c'eft la Terre qui
tourne autour du Soleil , l'enfeigne
comme il le croit, on ne peut pas dire
qu'il mente , parce qu'il dit ce qu'il
croit ; & neantmoins il ne dit pas
vray , parce que la terre eft immobile
au milieu de l'Vniuers , &: que le So-
leil tourne fans intermiffion autour
d'elle. Comment qu'il en foit , le
vray, &: propre , &: naturel vfage de la
parole , eft de reprefcnter les concep-
tions de l'efprit , de de feruir ainfi
d'inftrument au commerce & à la
communication que les hommes ont
cnfemble; ^3^ c'eft en cet égard que ie
la confidere icy.
Ceux donques qui com;nuniquent
ChrÎstienne. il Part? 5-4^'
"cnfemble parrentremifede la parole,
font ou de cofté & d'autre enfans , &:
au defTous de Taage auquel on eft dans
le plein vfage de fa raifon : ouïes vus
enfans, & les autres, perfonnes déjà
raifonnables ;ou de part & d'autre ea
tel aage que l'imperfeélion des orga-
nes n'empefche pas en eux les fon-
dions du raifonnemenc: Quant aux
enfans , il n'en faut point icy faire de
confideration, parce qu'ils n'ont point
encore de part en la vie ciuile qui fe
règle par la luftice, & où' la fidélité
en promefl'es eft vn des principaux
lieris de la focieté. S'ils ftipulent
quelque chofe les vns des autres , on
ne croit pas leurs promefles obliga-
toires 5 non feulement parce qu'écans
en la puiiîanced'autruy, ils n'ont rien
à eux dont ils puifîent difpofer , mais
mefmes parce que Ton n'eftime pas
que leur entendement foit en tel eftar,
qu'il puifle encore former desrefolu-
tions qui les obligent. En effet ce
qui oblige les hommes en telle chofe,
c'eft la détermination de leur volonté,
qiiand après auoir bien penfé à ce
Mm 3
'^^à La Morale
dont il s'agit , apies en ânoir exa-^
miné toutes les r^iifons, on s'engage
â^m vne ceitaine refolution , en fui-
te de laquelle vient la ptoineirc. Oc
ceux-là ne font pas elicore prefumés
auoit vne \/iolôrité , ny elère capables
de confiderer leurs objets comme il
ftut pour la déterminer raifônnable-i-
nient, dans les organes du raifônne-
ment defquels il y a beaucoup d'im-
perfeftion-, à caufe derimbecillité de
l'àagel Et ce que ië dis des enfans fc
doit efténdtc & à ceii:5t qui font in-
fenfés, & à ceux que la violence de la
fièvre atranfportés hors de leur bort
entendement V &: âux^iéiUardtS qiïi
font retombés en enfance, ô^genera-
fement à tous ceux à qui quelque
tiotable accident, ou quelque foiblcf-
fe confiderablc , a ofté Tvfagc de la-
faifon. AuiTi hy a-t'il f)oint de bonnet
Police au litdi'îde, fek>n les Loix dû
laquelle on né tienne pour abfolumee
tfiiilles les ptomcflcs que telles perfc^rt-
îîcs fefant réciproquement. Pour ce
qui efl: des protnefles que les perfon-
ires raifonitabics fpi^t à celles qui ne Id
Chrestienne. il Part. 5-^1
font pas 5 il y faut vfer de diftinftion.
Car autre eft la confiderationde cel-
les qui font ferieufes , Vautre de cel-
les qui ne le font pas. Par exemple,
nous promettons aux petits enfans
vne infinité de chofes que nous n'a-,
uons aucune intention de leur dtm-
ner ; & parce que nous nç le faifons
finon en jouant, &: qui! paroi ftaifés i
Tair &: a la façon dont nous promet-
tbnsvqùe ce n eft pas vn^ Tefolùtïôn
déterminée de nos Yoloi;ités , ori ne
nous accufe point d'auoir rien faït
contre lé deuoir, quand nous man-
quons àl!exeçution de ces prpmefTe?^
Et cela fe pratique mefme enuers
les perfonnes plusaagées. Caronn^à
iamais tiré à Confequencc yne ptoi-
melTc faite à qui que ce foi t , quà^d le
ton de la voix , &: la çônftitution dix
vifageV&^ la nature de P6cca(i6ttV'&:
les autres çirconffances 'de i'^ÀHÎh",
ont affés donné à enteridte que cii^^^llp
l'on promet, c'eft pour ïitê feuleméitt,
de non pour engager ï^foy à t'ac-
compliflement des chofes promifes.
Et lauifon de cçla eft queia paroJe
M m 4
^^X r A M O R AI E - ';- «
çH, bien l'inftrumenc naturel par Iç-i
quel nous dccouurons l'interiçur de
nos fcntimens. Tellement que fi nous
parlons autrement que nous ne pen-
fons, de forte que l'on ne puilTe pa$
j.Uger de noftre intérieur j,utremenG
que par nos paroles , nous trompons
ceuj^auec qui nous traittons , 6c abu-
|bns de cçt^ inftrument naturel du
commerce 'des hornmes entr*eux.
Mais fi par.tous les autres fignes qui
accompagnent cette parole, nous la
modifions. ;de telle façon, que cpux
auejp qui n(pu^ agiflons, en puiflenc
recueillir fans aucune peine qu'elle ne
s!îiç corde pa^auecque Tinterieur de
pos fentimens , pous r^e les, trompons
point 3 i^ ne leur donnons ppintia' oc-
,ç^fibn de prquflre droit fur nos pro-
jcneflcs^. pour nous en demander l'exe^-
cut^QU. Àinfi, nous nous fferuons dç
T^l^^role 5: npn comme d*yn infirut
^î]f^ntdu ÇQiînmci^fCy^êc dyjii lien dç
l^.'i7pn.ne Fpy,.p..m^js comme de ïvti
"d^eac? luoyéioSjgqi rendentla coniier-
|*^t.ion agrçapJoV^qui ladétrempen|:
il^li^ .quelque ir e.c]:ea tion . . Q^^no apx
Chrestienne. il Part7 ^jj
promefl'es ferieufes, c'efl: à dire, qui
font accompagnées derintcntion de
les executer^elles font fans doutç plus
obligatoires , mefmes à l'endroit des
enfans , que ne font celles qui ne fe
font finop en jouant. Et neantmoins
elles ne le font pas fi abfolumcnt,
qu'on ne s*en puifTe difpcnfcr fans
blafme. Car la neceffité de l'exécu-
tion de celles qui font abfolument
obligatoires, dépend de ce que ceux
à qui on les fait , n'cftans point en no-
ftre puiffancc, rnais maiftres de leurs
droits à noftre égard , c*eft à eux , &:
non pas à nous , qu'il appartient de
jtige-r s'ils doiuent exiger de nous ce
que nous leur auons promis, de forte
que l'obligation par laquelle nous
nous fommes attachés à eux &: à ce
qui efl: de leurs interefts, fubfifteiuf-
ques à ce qu'ils larelafchentcux-mef-
ines. Parce que toute telle promcf-
fc acquiert vn certain droit à ccluy à
qui on la fait;» & la nature des chofes
yeut que Tvfage d'vn droit foit en la
•difpofitionde celuy àqui il appartiëtj
If ^nonl'pas de celuy fur qui il eft ^ç^
yy4 ►"r^XA Morale
quis^ lî faut donc voir fi lesenfans 5
qui nous promettons , font ou ne font
pas en noftrepuiffance. Car s'ils n'y
font pas, & qu'ils ayent ou pères &!?
mieres, ou tuteurs &: curateurs , qui
acceptent pour eux les promeffes qu«
ïious leurfaifons ferieufcment, bien
que quanta eux ils ne foient pas en
aage de prendre droit fur nos p'ai*oîes,
comme n'eftans pas encore tout a fait
membres de la focieté ciuile , à la
conferuation de laquelle la parole cft
deftince comme vn inftrument ; fi
eft-ce que ceux qui ont foin d'eux, &:
en lapuiflance de qui là Nature ou la
Polieelesamis,fupplcentà cedefaut,
& les rendent parties capables de re-
ceudir Tobligatioride nospromefle$;
S'ils font en noftre pouuoir, dautant
que leurs droits fuiuent leurs perfon-
nes , &c que leurs perfônnes font entre
nos mains , c'eft à nous , & non à eux^,
à juger s'il eft: expédient que nous leur
tenions nos promefles , ou que nôâ$
neies leur tenions pas. En quoy nous
n'auons pas proprement à confiderer
l'obligation quç lapromcflTe engendra
Chrestienne. II. Part, yyj
fclon le droit commun de la Nature
3c de toute les Nations , mais feule-
ment ce qui d'vn cofté eft expédient
pour le bien de ceux à qui nous auons
promis , &:cequi de l'autre conuient
àrhonneur &: à la réputation deno-
ftre confiance. Car il y a telle pro-^
mefle dont Texccution fcroit plus
nuifible que profitable à nos enfans,
de forte qu il eft neceflaire pour eux
que nous nous en difpenfions. Et il
y en a telle autre à Pexecutionde la-
quelle nous nous deuons fentir obli-
gés,non tant pource qu'il leur en re-
nient quelque ytilité^que pource que
n'y ayant point de neceflîtc abfoluë
de nous en départir, nous ferions cho*
fc indigné de nous , fi nous y témoi-
gni^ons de la légèreté & de l'incon-
fiance. Si mon deflfein eftoit de trai-
ter icy delà Politique , &:nonpâsdc
la Morale , i'aurois à cette heure à
examiner vné qu'eftion importante,
touchant lespromeffes que les Magi-
ftrats Souuerains font quelquesfois à
leurs fujets , pour fçauoir où & com-
tncnt elles doiuent eftre ou n'eftrc pas
55^ l'A Morale
tenues pour obligatoires. Car dau^
tant que les fujets font en la puiffance
de leurs Souuerains, à peu prés com-
me les enfans font en celle de leurs
pçres 5 &: que d*ailleurs il arriue afles
îbuuent que les peuples ont aufîi peu
deraifon5&aufri peu de connoiffance
de ce qui leur eft propre en ce qui
concerne le gouuernement gênerai,
que les enfans en ont pour ce qui les
touche en particulier dans la famille
de leurs pères , il femble qu'il y ait
pareille raifon d'y diftinguer de la
inefmcforte, &: d'en faire pareil ju-
gement. Mais neantmoins cela ne
laifTe pas d'auoir des difficultés confi-
defablcs , Se qu'il n'eft pas de mon
deflein de réfoudre maintenant. Afin
donquesdefuiurele fil de cette Con-
fidcration 5 ie dis que les perfonnes
qui font en aage de difcretion , S^ en
eftat d'vfer de leur volonté &: de leur
raifon, font en diuerfcs; relations les
vnes aux autres. Car ou bien elles
fontprofcffion des^affujettir àmçmes
Loix^quifont comme les liens &: le
ciment de leur commune ipcieté, ou
CHRESTIEÎ^NE.ÎLPÀRTr ^^f
bien elles s'en difpenfent. Si elles
font profeflîon de s'afTujextir à nief-
mesLoix^il n'y a point de doute quo
généralement parlant , leurs promef-
îes ne foient réciproquement très-
obligatoires. La raifon en eft, que
c'eft proprement en cette rencontre
que la promeffe acquiert vn droit à
celuy à qui on la fait , èc que puifque
c'eft vn droit qui luy eft acquis , il
n'eft plus en la puiflance de Tautre.
Car c'eft là ou ce qui eftoit de puro
volonté au commencement , deuienc
dVne eftroitte neceflîté , tellement
que celuy qui eftoit en fa liberté au-
parauantjfe trouue lié par fa promeffe.
Autrementjfîla promefl'e n'obligeoir,
il faudroit abfolument renoncer à
toute focieté , n'eftant pas poflible
que celle que les hommes ont en-
tr'eux 5 & particulièrement les Ci^
toyens dVne mefme Ville ^ &les par-
ties d'vn mefme Eftat , fe maintienne
tant foit peu de temps , fî elle n'a
quelque fondement en lafoy de leurs
paroles. Et ie nepuisicy approuuei*
Topinion de ces Philofophes d'autres-
55S tA Morale
fois , qui ont dit que quand l'accom^
pliflement d'vne promcffe eft plus
defavantageux & plus dommageable
àceluy qui Ta faite ^ qu'il n'eft profi-
table à celuy à qui on a promis^on s'en
peut légitimement difpcnfer. Le
principe furquoy ils fe fondent, efh
bien vray , c'eft que la iuftice eft
Tame de lafocieté , dz qiic Tnijuttice
âu contraire en eft comme la mort &c
la ruine. Et ils ne fe trompent pas
encore en vn certain égard quand ils
difent , que puis que la juftice confi-
ftc en vne certaine égalité , qui em-
pefche que l'vn n'ait trop , ^ l'autre
trop peu, il ne peuteftre tout à fait
jufte qu'en cette occurrence tout l'a-
vantage foit dVn cofté , & tout Id
dommage de l'autre. Mais ils deuoient
aullî confidercr que le premier pre^
cepte de la juftice, eft de laiffer à cha-
cun ce qui luy appartient : tellement
que quand il eft conftant que quelque
chofe nous appartient ^ il ne faut
plus déformais regarder fi en la nous
laiffant nous aurons plus ou moins
que celuy-cy ou que celuy-la, il ne
Chrestienne. II. Part? f^^
fe faut mettre en peine finon de lo
nous laifFet pu de le nous rendre. Cela
donc pofé que la promefî'e d'vn autre
m'ait acquis quelque droit dont ie ne
puis iouïr s'il n'accomplit ce qu'il m'a
promis , il commet vne injuftice con*
tre moy , s'il m'empefche d'en auoir
la iouïlTance. De plus , fi deTaccom-
pliffement de fa promefTe il luy re-
uient beaucoup de dommage , & à
moy beaucoup de profit , pofé le cas:
qu'il y cuft en cela quelque efpece d'i-
niquité, tant y a que cela ne touchô
qu'vn particulier , dont rintereft no
tire à aucune confcquence qui foie
puWique. Au lieu que fi vous venés
àrelafcher l'obligation des promefles
par cette confideration, vous ouurés
la porte à vne eftrange confufion, ea
donnant la licence à toutes gens de
mauuaife foy , de refilir de leurs con-
uentions &c de leurs promefTes. Or il
importe fouuerainement à la confer*
uationde l'Eftat public, que chacun
demeure perfuadé qu il ne luy eftpas
permis d'en refilir, quelque dommage
-qu'il en reçoiue. le fuis donc bien de
^G% tA Moraine
finon où il a précède vne raifonnabté
confultation de rentendement fur le
fujec dont il a falu refoudre ; & il n'y
a point eu de raifonnable confulta»»
iion,(î le fujetmen-ne fur lequel nous
auons eu à délibérer , ne nous eftoit
pas bien connu. Si donc en telles
occafionsraccompliflementdelapro-
meffe eft notoirement préjudiciable
à celuy àqui nous Tauons faite , nous
ne fommes pas tenus de rexecuter,
quand il nous y voudroit contraindre.
Parce que (înous eulfions preueu Tin-
conueiiientqui luyen deuoit arriuer>
mous ne luy euffions rien promis , au
moins certes ne luy euffions nôiis deu
tien promettre. ' L^exemple que Ci-
ceron.en donne eft pris de la fable de
Thefeus 5 a qui Neptune auoitpromi^
trois choies indcfiriiment, à l^option
de Thefeus, mefme, apresl'execmiôii
de deux defquelles , ayanft demandé
pour la troifiéme la mort ide fon fik
-Hippolyte y :îcontre lequel il eftôic
horriblement irrité fur de faux fapî-
ports 5 il l'obtint, & puis ayant recon^
nu la vérité, il ^n tomba dans vn re--
Chrestienne.II. Part* fg^
pentir inconfolable. C'eftoic vn é-
trange Dieu que Neptune, s'il auoic
promis à Teftourdie , fans preuoir à
quoy ils'engageoir. Et plus eftrange
encore eftoit-il/i layanc bien preucu^
il voulut neantmoins &: promettre &à
exécuter vite chofc de cette nature r
Veu principalement que Thefeus, à
ce qu'ils difent 5 eftoitfon petit fils^iS^
que par ce moyen Hippoly te eftoît de
fon fang , Se le troifiéme venu de fz
race. Maisauffi eft-ce vne fable, &:
Ciceron mefmele rcconnoifti feule-
ment, il nous donne l'occafion d'en
tirer cet enfeignemeiit, que les hom-
mes de bien &c d'honneur d'entre le^
Payens, dcuoient eftreplus jufles&:
plus circonfpeds que les Poètes ne
reprefcntoient leurs Dieux mefmes,
Qu^and raccompliffement d'vne pro-
mefle ne feroit pas préjudiciable à ce-
luy à qui elle cft faite, ellen'eft pas
neantmoins obligatoirc,fi elle fe trou-
ue injufte dans l'euenement. Par
exemple, Herode le Tetrarque auoic
promis à la fille d'Herodias , de luy
donner tout ce qu'elle demanderoic^r
N n X
5^4 laMorale
C'eftoit vne promeffe temcraire,clont
il ne preuoyoit pas les fuites , ny les
inconueniens. Alafuggeftion de fa
mère, elle luy demanda la telle de
lean-Baptifte ; &: alors il reconnue
bien la faute qu'il auoit faite ;, & s'en
repentit ; mais parce qu'il ne s'eftoic
pas contenté de promettre , & qu'il
aùoic confirmé fa promeffe par fer-
ment en la prefence de beaucoup de
gens 5 il eut honte de s'en dédire , &:
comanda qu'on luy apportaftla tefte
de ce faint homme dans vn plat. C e-
ftoit foiblefre5&: injufticc , &c cruauté
tout enfemble. Il y auoit de la cru-
auté à contenter vn defir fi fanguinai-
rej&à faire apporter en pleine fale,
à la veué de tant de mode,la tefte dVa
pnfonnicr , quand il cuft efté crimi-
nel. Il y auoitdel'injuflice^&cmcfmes
tyrânique &c comme barbare , à efpan-
dre le fang d'vn fi faint homme , èc
qu'en fa confcience il reconnoifloic
innocent.Mais il monftroit outre cela
vne foibleffetout à fait honteufe, do
redouter en cette occurrence le juge-
ment des aififlans. Car s'il craignois
Chrestienne. II. Part. ^6j
qu'on le blamaft de s'eftre légèrement
engagé dans vne promefle qu'il ne
deuoit pas exécuter , il eftoit fans
comparaifon plus blafmable d'y per-
feuerer que de s'en dédire. Et s'il
auoit peur d'eftrc accufé d'infidélité
ou de perfidie , parce qu'il y auoitin-
tcrpofé l'obligation d'vn ferment 5
s-eftimoit-il obligé par des fermcns
qui ne fc pouuoient exécuter qu'en
commettant des in jufti ces &: des cru-^
autés fifignalées ? llfe deuoit défen-
dre par cette exception 5 c'eft qu'il ne
pouuoit promettre finon ce qui dé-
pendoit de luy , &c que les chofes qui
font contre noftre deuoir , ne foi^t
point en noftre puiflance. Car ce qui
eft contre noftre deuoir , nous eft de^
fendu par la nature , de laquelle Dieu
eft auteur. Or quel pouuoir a la pro-
mefle ou le ferment , dans lequel nous
nous engageons volontairement, de
nous difpêfer de cette defcnfe? Enfin,
il arriue quclquesfois tel changement,
foit en ^a perfonne de celuy qui pro-
met 5 foit en celle de celuy à qui il eft
promis , fpit en feftat des chofes > &:
' ' N n 5
5(^4 iaMorale
C'eftoit vne promefTe temcraire,clont
il ne preuoyoit pas les fuites , ny les
inconueniens. Alafucrcreftion de fa
mère , elle luy aemanda la telle de
leaivBaptifte ; &: alors il reconnue
bien la faute qu'il auoit faite ^ &: s'en
repentit .-mais parce qu*il ne s'eftoit
pas contenté de promettre , &: qu'il
aùoit confirmé fa promefTe par fer-
ment en la prefence de beaucoup de
gens, il eut honte de s'en dédire, ôC
cômanda qu'on luy apportaftla tefte
de ce faint homme dans vn plat. C'e=
ftoitfoiblefre,&: injufticc, & cruauté
tout cnfemble. Il y auoit delà cru-
auté à contenter vn defir fi fanguinai-
rej&à faire apporter en pleine fale,
à la veuë de tant de mode,la tefte dVa
prifonnicr , quand il cuft efté crimi-
nel. Il y auoit de rinjuftice,&: mefmes
tyranique &: comme barbare , à efpan-
dre le fang d'vn fi faint homme , 6C
qu'en fa confcience il reconnoifloic
innocent.Maisilmonftroit outre cela
vne foibleffetout à fait honteufe, do
redouter en cette occurrence le juge-
aient des alfiftans. Car s'il craignoiî;
Chrestienne. II. Part, ^^j
qu'on le blamaft de s'eftre légèrement
engagé dans vne promefîe qu'il ne
deuoit pas exécuter , il eftoit fans
comparaifon plus blafmable d'y per-
feuerer que de s'en dédire. Et s'il
auoit peur d'eftre accufé d'infidélité
ou de perfidie , parce qu'il y auoit in-
tcrpofé Tobligation d'vn ferment ;
s-efliimoit-il obligé par des fermcns
qui ne fc pouuoient exécuter qu'en
commettant des injuftices &:des cru-
autés fîfignalées? Hfe deuoit défen-
dre par cette exception, c'eft qu'il ne
pouuoit promettre finon ce qui dé-
pendoit de luy , & que les chofes qui
font contre noftre deuoir , ne foi:it
point en noftre puiftance. Car ce qui
eft contre noftre deuoir , nous eft de^
fendu par la nature , de laquelle Dieu
eft auteur. Or quel pouuoir a la pro-
mefle ou le ferment , dans lequel nous
nous engageons volontairement , de
nous difpêfer de cette defcnfe? Enfin,
il arriue quclquesfois tel changement^
foit en h perfonne de celuy qui pro-
met 5 foit en celle de celuy à qui il eft
promis , fpit en Teftat des chofes ^ &:
' " Nn 5
•j^^ LA Morale
des affaires de Tvn ou de l'autre , qu*il
n'y a point de jugc tant foit peu rai-
fonnable qui n'en infère que le droit
^ l'obligation de la promefle doit
changer pareillement. Car fi vn .
homme a promis de fiiiurc vn tel iour
yn Capitaine dans vn tel combat , 6c
que cependant il luy tombe vne para-
lyfiefurles bras, qui le rende incapa-
pabledcfe feruirdefcs armes, qui ne
Je jugera par là difpenfc de fapromef-
fe &c de fon ferment ? Si vn homme
m*a donné quelque chofe à garder
tandis qu'il elloit en fon bon fens , 6c
qu'il reuienne me la demander lors
qu'il eft deuenu maniaque, qui me
condamnera fi ie ne la luy reltituëpas
au iour nommé , &; fi j'attens qu'il foit
remis en meilleur eftat, ou qu'on ait
donné quelque ordre à ce qui le con-
cerne ? Enfin , fi tu as promis de te
trouuer au Palais pour plaider la caufe
de ton amy , 3c qu\\ l'heure ailîgnée
ta femme tombe bien malade, qui fe
plaindra iuftement que tu ayes fait
quelque chofe contre le dcuoir, fi m
t'excufes de ne te trouuer pas àraffi-
CHREStrENNE.lt. Part. ^^J
gnation ? De toutes ces chofes là , de
de celles qui leur font femblables (car
les diuerfes rencontres de la vie en
fournifTent afles, ) il n'y peut auoir de
meilleuriuge que la bonne confcicn-
ce d'vn homme d'honneur, après qu*iï
aura bien confîderé les euenemens &S
leurs circonftances. Car à la vérité il
il nepronoccrapas {ivniuerfellement^
qu'il ne fe faut du tout point difpen^
fer de tenir ce qu'on a promis , quô
iamais il n'y reçoiue d'exception»
Mais neantmoins il y en admettra fort
rarement 5 & ne le fera que pour de$
caufcsqui feront d'vne euidente ne-
ceflîtc , eneuitant auflîfoigneufemec
que la mort , non le crime feulement,
mais le foupçon demauuaifefoy, &c
de s'eftre difpenfé de l'exécution de fa
parole pour feruir à Ces interefts par-
ticuliers^^ pour rechercher fcs avan-
tages
Ceux qui ne s'aflujettiflcnt pas à
mefmes loix que nous , font à peu prés
de trois fortes. Car ou bien ce font
des eftrangers, auec qui on n*a point
d'autre focieté que celle qu'entre-
Nn 4
^68 tA MoR ALB
tiennent cntr*clles les diuerfes na^
fions qui viuenc en paix : ou bien ce
font des ennemi s,auec qui on a guerre
déclarée félon les formes qui fe prati-
quer entre les diuerfes natios: ou bien
ce font des voleurs , aueçquion n'eft
11 y en guerre ny en paix , parce que
d' vn cofté lis exercent hoftiîitc contre
nous corne s'ils eftoicnt nos ennemis,
ôc que de Tautrc ils ne font pasfujets
capables d*eftre traittés félon les loix
d'vne guerre jufte &c légitime. Gr
qviant aux premiers , bien qu'ils ne
;Viuent pas fous mefme police particu-
lière auec Xious , fi auons nous deux
droits communs , qu on appelle de la
Nature, &des Gens, qui eftabliflent
entrenoas vne certaine focieté, pour
la conferuation de laquelle nous dé-
lions eftre religieux en l'exécution de
nos promeffes. l'appelle droit de na-
ture , non pas félonie ftile des lu ri f-*
confultes, celuy quieft communaux
hommes de aux autres animaux. Car
à proprement parler les ammaqx n'ont
point de droit entr'eux, parce qu'ils
îi'ont point de raifon, quieft la faculté
Chrestienne. II. PartT ]ë9
feule capable de connoiftre la diiierfi^
té des objets & de leurs relations,
d'où refaite la juftice & l'exercice des
autres vertus morales. Et c'a eftc le
fentimentd'Hefiode, &:de Ciceron,
ôc de Polybe, &: de tous ceux qui ont
eu quelque réputation entre les Phi-
lofophcs. Et derechef 5 à proprement
parler , les animaux n'ont point de
droit commun auec les hommes . Noa
feulemêt parce que les hommes feuls
ont de la raifon, qui les rend capables
de connoiftre &: de difccrner ce que
les animaux n'apperçoiucnt pas dans
les objets &: dans leurs diuerfcs rela-
tions , mais encore parce que cette
différence de facultés, met entr'eux
vne telle inégalité de condition,
qu'elle les fepare d'vnc diftance infi-
nie. Or où il n'y a du tout point d'é-
galité , il n'y a du tout point auifi de
communication de Droit , ny point
de focieté , dont les loix puiflent en-
gendrer vne obligation réciproque.
.En effet, poiir n'aller point chercher
fie preuues de cela hors de noftre fujet,
£ui diroit qu'vn homme auroit man^^
^JO LA Mo RALE
que de foy à fon cbeual , ou commîi
quelque iniuftice contre luy , parce
que luy ayant promis de ne le mener
que quatre lieues feulement, il luy
auroit fait faire vne plus longue ôd
plus pénible coruée , s'il ne le difoit
en raillant , pafTeroit pour ridicule.
Si donc entre les animaux il y a quel-
que ombre de iuftice , comme Pline
en remarque entre leselephans, ce
n'en eft qu'vne ombre pourtant , où
la Nature a eu deflein de donner aux
hommes quelque fombre enfeigne-
mens de leur deuoir , feloa Pexcellen-
ce de leur eftre. Et files hommes font
tenus d'vfer de quelque apparence de
iuftice à l'endroit des animaux àcH'u
tués de la raifon , comme le Sage dit,
que le luftcafoin dcfa befte, cen'cft
pas par obhgation qu il ait àla befte
mefme , dont la condition ne fouffre
pas qu'il luy foit obligé de rien , c'efk
parce qu'autrement il ne fatisferoit
pas à ce qu'il fe doit à foy- mefme.
Car fi on manque d'humanité en-
uei's les hommes, on leur fait tort ^
ô^àfoyauflî. A euxpremierementj,
Chrestienne. II.Part. 57;
parce que la condition d'hommes
laquelle eft en eux , les rend des
objets capables de l'exercice de
cette belle qualité, & y oblige leurs
femblables. A foyauflî^dautant qu'en
Texercice de cette belle qualité^ainfî
que des autres vertus morales qui
conuiennent à nos facultés , gift la
perfedion de noftre eftre , à laquelle
fi nous ne tendons , nous ne fatisfai-
fons pas à ce que nous deuons à nous
mefmes. Mais fi on manque d'huma-
jiité enuers vn bœuf ou vn chcual,
on fe fait tort, & non point à luy,
dautant que c'eft , non la condition
de Ton eftre, mais celle du noftre, qui
nous y oblige. l'appelle donc droit
de la Nature , celuy à l'obferuation
duquel nous fommes tellement pouf-
fes parles inftincls de la Raifon , que
quand le confentement des Nations
n'y feroit point interuenu5( quoy qu'il
eft abfolument impoflîble qu*il n'y
interuienne, ficen'eftque la barbarie
leur ofte tout à fait Tvfage de la Rai-
fon^ ) il deuroit neantmoiris eftre in-
uiolablc. Etteleftle droit du mariage
5-71 i^A Morale
pour la procréation des enfans , &: le
i^roit de nourrir Se d'éleuer fes enfans,
quand vne fois on les a engendres
dans vn légitime mariage. Mais i'ap-
pclle proprement droit des Gens, ce-
luy à rétablifïemêt duquel les peuples
de la terre ont confenti , encore que
peut-eftrc ils n'y ayent pas eftc fi no-
toiremët induits par lesinflinûs de la
Nature. le dis donques,quefoitque
ïespromelles que nous faifons aux e-
llrangersjfoient des chofes qui fe rap-
portent au Droit de Nature^ou qu'el-
les foient de celles quife rapportent
au Droit des Gens^nous nelesdeuons
pas eftimer moins obligatoires , que
celles par lefquelles nous nous enga-
geons enuers nos concitoyens , félon
les loix qu'vne mefme police a efta-
blies entre nous. Car encore que la
focieté que nous auons auec nos
concitoyens ait quelque chofe de
plus eftroit , fi cft-cc que celle que
iious auons auec les autres Nations,
ôc auec le refte des hommes, nous
doit cftre inuiolable. H y a plus.
Quelquesfois , par vne foumiflioi^
Chrestienne.II. Part. 575
Volontaire , les cftrangers s'alîujettif-
fent à nos loix , ou nous nous aflujct-
tiiTons aux leurs. Et en ce cas , ou ils
deuiennent nos concitoyens en cet
égard, ou bien nous deuenos les leurs;
c*eft à dire , qu'encore que ny eux ny
tiousne changionspas de domicilcny
de nation , neantmoins cette foumif-
'lion volontaire à certaines loix qui
nous eftoient eftrangeres , &c aufquel-
les nous n'eftions point fujets aupara-
uant, nous oblige pour tout le temps
que la foumiiTion dure. Tellement
que fi vn Hollandois a fait focieté de
négoce auec vn François pour dix ans,
à la charge d'y fuiure les reglemens
&: les couftumes de France ; ou fi va
François a traittc de mefme auec vn
Hollandois, à la charge d'y fubir le
iugement des loix & des couftumes
des Pays-bas , ils doiuent exécuter
leurs promeflTes réciproquement , &c
les eftimer indifpenfables. Laraifon
en eft, que le droit que nous auons dit
cy-defl'us qui s'acquiert par la promcf-
fe à celuy à qui nous la donnons, ne
germe pas des loix municipales ou
574 ï-^ Morale
ciuile# 5 qui font propres à vnc Ville,
ou à vne Nation. 11 germe de ce que
la Nature ayant donné la parole à tous
les hommes pour vn commun inftru-
ment de leur commerce 6d de leur fo-
cieté^ô^ pour vn lie qui les attache les:
vns aux autres , 5c qui rend fermes &C
ftables entr'eux les déterminations 5c
les refolutions de leurs volontésjil en!
faut vfer conuenablement àfoninfti-
tution 5 fi nous ne voulons violer ks
enfeignemes, 5c nous rendre indignes
de noftre propre eftre. Pour ce qui eft
des ennemis, il cft certain que nous
leur auons beaucoup moins d'obliga-
tion 5 que non pas a ceux qui nous
font amis , en ce qui eft de l'vfage
de la parole. Car enuers nos
amis 5 5c enuers ceux aucc qui nous
îi'auons point de iufte guerre décla-
rée, non feulement nous fommes te-
nus de leur garder les promeffes que
nous leur donnons, mais mefmes de
ii'vfer point de la parole en leur en-
droit 5 de telle forte que nous im-
f)rimion^ en leur entendement quel-
Cfue faulfe idée de quoyquece foit^
Chrestienne. II. Part. 57^
4onc ils puiflTenc reccuoir du def-
avantage. Mais, quant aux cînneniis;,
ou n'en iuge pas ordinairement de
mefme. Car il n'y a perfonne qui fafle
«difficulté de les tromper par de faux
aduis , 5c de prendre Toccafion de leur
erreur, pour les endommager ou pour
les défaire. Les SuiiTes ayant cnuoyé
des Députés vers Cefar pour luy de-
mander pafTage , auec promefle qu'ils
ne feroient aucun degaften pafTant,
il leur dit qu'il en vouloir délibérer,
^ diifera de leur donner farefponfev
Son intention n'eftoi t pas de les lailTcr
pafFer ; mais il vouloir auoir du temps
pour alTembler fes troupes. Ce qu'a-
yant fait, ôi: les députés des SuifTes
citant reuenus, il leurrefpoadit que
les Romains n'auoient pas accouftu-
inc de liurcr pafTage fur leurs terres
auxarmées eftrangeres ; 6c quand ils le
Voulurent emporter de force, il les
combattit; Quelques vns trouuent
à redireen cette conduite, comme û.
elle n'eftoit pas affés digne delà ma-
gnanimité des Romains , quiauoicnc
aceoullumé de fe feruir d'vne vertu
57^ tA Morale'
plus ouuei'te , ôc moins arcificleufei
entiers leurs plus grands ennemis*
Pourmoy, fi les SuifTcs euflent efto
ennemis déclarés des Romains, ie n'y
trouuerois rien à reprendre. Pource
que depuis que la guerre cft vnefois
déclarée entre deux nations , onn'eft
plus tenu à robferuation d'aucunes
loiXj fînon de celles qui font du Droit
delà guerre mcfme. Or le droit delà
guerre n'oblige point de décoiiurir
fon intention àfonennemyj ficeneft
quand on traitte réciproquement , &c
qu'on s'engage de promeiTe, C'eftoit
donc aux Suifles à prévoir ce qui'pou- 1
uoit arriuer de ce retardement, &: à
donner ordre à leurs affaires. Car on
fe peut bien plaindre delà maimaife
foy de fon ennemy, quand il napas
tenu ce qu'il a promis. Mais s'il n'a
rien promis , 6c que fous ombre qu'il
a dit, ie feray cecy , ou bien , ie'nele
feray pas , on ait pris des refolutions
préjudiciables àfos propres interefts,
on nefo peutraifonnablement plain-
dre finon de foy-mcfme. Le Ghe^
ualicr Bayard défendant Mezierej
çontn
Chî^estienne. II. PÏRt. 577
iboncre les troupes de TEmpcreur , ef^
criuic vne lettre d*muention à Roberc
de la Mark à Sedan ^ par laquelle il
luy donnoit comme vray, vn faux ad-
vis,qu'ildeuoitcll:re fecouru de vingt
mille Suiffes & trois mille hommes
d armes dans peude iours,&: leprioic
d'en avertir le Comte de Naflau,rvn
des Capitaines afliegcans , afin qu'il
! ne fe laiflkft pas cnuelopper par vnc
fi grofle puilfance. Puis il fit en forte
que cette lettre tomba entre les mains
de Sekinghen, Tautre Capitaine qui
ràflîegeoit, cequilemit enceruelle,
comme fi NaffaUjauec lequel il cftoic
dcja mal d'ailleurs , eud fait fa com-
pofition à fes defpens ; de forte qu'il
fe refolut deleuer le fie^e. Bien que
ce fuft là vne menterie toute formée^
fieft-ceqùe iamais peifonnen apenfé
que rlionneur de ce Chcualier en fuft
terni ; & luy-m'efme ne le croyoit pas,
quoy que jamais homme ne fut plus
jaloux de la réputation de fa paroleo;
-Mais c'eft que la parole n'eft inftru-
Il ment du commerce & de la comuni-
èation finon entre ceux entre qui A
Oô '
•jyg î. A Morale g
y en a ,* &: il n y eu a point du toufe. 1
entre telles fortes d'ennemis , fi ce
n eftpar vi^e réciproque conuention,
félonies droits de la guerre. l'adioûte
iieantmoins expreffément cette exce-
ption , afin qu'on ne penfe pas que
mefmes entre les plus grands ennemis-
toutes diofes foient permifes. Car il
dft bien certain que la Nature a infti-
tué la focieté entre les hommes pour
leur conferuation. La guerre donc
eftant deftinée à la dertruftion de
îîos ennemis , elle rompt ce femblc
toute focieté auec eux , &: y abdlit
tout commerce. Mais neantmoinS, à
peine y a-ril aucunes nations fi bar-
bares ,' qui en fe déclarant la guerre,
ne tendent pourtat à faire enfin quel-
que paix , ou au moins certes qui n^e
s'en referucntlcpouuoir &: la faculté^
s'il ^'en prefente des occafions avanta-
geufesou tolerabjes. Elles retiennëc
donc la liberté de reftablir la focieté
entr'cUes , &: pour cela elles font des
loix, qui leur font d vne obligation
réciproquement inviolable. Ainfî les
tambours &c les trompettes ont libre
Chrestienne. il Part. 5^79
tommeixe d'vn camp àTautrc. Ainfî
traitcc-t-on départe d'autre, furies
ôccurencesqiii fe prcfentent ,oupar
des pourparlers encre les Capitaines
&: les Généraux , ou par rentremifc
de Députés. Ainfi conclut-on les
trêves &:lcs fufpenfîons d'armes, qui
font comme vne petite efpcce de paix
à temps. Ainfi enfin en vienjt-on aux
articles dVne paix5quin'eil: rien finoit
le reftabliirement entier de cette fo-
cieté, que la guerre auoit rompue.
De forte que la faculté de remettre
la focieté demeurant toujours , l'in-
ftrument neceflaire pour cela ne doit
pas eftre entièrement aboly , mais
conferuerfon vfaçre félon foninftitu-
tion , en toutes les occafions où les
ennemis retiennent entr'eux ou re-
llabliflent quelque commerce. Et
quiconque eft vrayement jaloux de la;
réputation delà vertu , y eft pareille-
ment foigneux de celle de fa bonne
foy & de fa parole. £n quoy il ne fe
faut pas contenter de ne fe feruir
point de paroles captieufes &: fujettes
à des interprétations contraires,cora^
O o ^
'^ÈS LA Morale
me fit l'Empereur Charles- Quint
ehuers le Landgraue de HelTc ; ny de
ne fe tenir pasàrexpricationrigou-
reufe &: precife de quelques termes
aucunement ambigus : comme celuy
qui ayant iuré des trêves pour trois
iours, fourragcoit de nuidles terres
de Ton cnnemy, difant que c'cftoit
poitr les iours, ôc non pas pour les
nuids qu'il auoit iuré les trêves : mais
il y faut faire reluire la bonne foy , la
candeur, &: la generofité, dont la pra-
tique eft toujours plus glorieufe à qui
que cefoit , que n'eft mefmesTavan-
tù^c d'vne viûoire. loint que qui ne
earde pas la foy qu'il a donnée à fon
cnnemy , il eft certain que fonenne-
mv nela kiy gardera pas , &: que com-
me quelques vns difentqu à la guerre
il J^ut repouffer la cruauté par la cru-
auté , on ne manquera pas non plus
de repouffer la perfidie par la perfidie.
Ce qui fera déformais mener vne
crvierre5non pas telle que fc la peuuenc
faire des hommes , en qui la violence
des armes n'a pas cfteint les vertus
morales^ ny les fentimens de rhuma-
Chrestienne. il Part. 58^
iiitc, mais des beftes furieufes, ou des
démons incarnés , qui n ont point
d'autre deflein que la deftrudion du
genre humain , & la defolation de la
terre. Refte la queftion des voleurs,
/î l'on eft obligé ou non, de leur tenit
fes promefles. Et ie ne parle pas icy
des promeflTes qui leur font faites hors
la qualité de voleurs : comme il y a
tel qui après auoir pratiqué le com-
merce de la vie ciuile entre Ces concis
toyens, fc tourne après à exercer le
brigandage. Car il n'y a point de
doute que les promefTes qui luy ont
cftéfaitesen ce premier eftat, ne foiêt
inviolables de toutpoinft. Parce que
quand on les luy a faites , il faifoit
partie de la vie ciuile &:delafocieté,
&C que celuy qui a promis s'y eftant
porté volontairement, oC après auoir
bien penle à ce qu'il faifoit,fans qu'on
luy fift aucune contrainte, la parole
interuenuë làdelTus pour déclarer la
refolution &c la détermination de fa
volonté , à toutes les conditions ne-
ceil^ircs pour eftre véritablement
jobligj^toire. Et le changement qui
581 LA Morale
arriue après en la perfonnc de celuy S
qui le droit qui naift de la promcfle
a eftc acquis, n'en apporte point en
la chofe mefme. Parce qu'encore
qu'il fe fepare de la focieté , &: qu'il
fe rende indigne.quonle farte défor-
mais participant du droit commun,^
de la indice par laquelle la focieté fe
confcrue , fieft-ce que les droits qui
luy eftoient acquis auparauant ne s'e-
fteignent pas abfolument. Ils paf-
fent àfes enfans^fi la Poli ce le permet,
ou fe tranfportent parfon delid entre
les niains du Public, qui par ce moyen
en dénient lemaiftre , ou demeurent
en fufpcns iufques à ce que par fon
fuppliceilaitfacisfait aux loix, après
quoy5s'il eft réintégré dans le corps de
la focieté , fes droits anciens retour^
nent à luy , auec toutes les avions qui
en dépendent. le parle de celles que
les brigands fe font faire en tenant le
poignard à la gorge des paflans , corn-*
me il y en a mille exemples. Etievoy
les fentimens des lurifconfultes en
quelque forte diffcrens de celuy des
Philofophes là deflus. Car ceux-là
Chrestienne. il Part. y%
înaintie«ncTit que ces ptomefles font
nulles, &:fe fondent fur deux raifons.
L' vne, qu vn brigand ne deuant point
cftre confideré comme membre de la
Société ciuile , mais comme vne befte
fauuage, nce pour la deftruflion des
hommes , ôc pour la diffipation de la
communion qu'ils ont entr'eux, iln&
«doit pas eftre participant du 4^oit
commun , qui lie leurfocieté , ny par
confequent en acquérir aucun parti-
culier fur qui quexe foit , par renga-
gement d' vne promefle. L'autre, que
ce qui fe fait par la cainre delà mort,
ne doit pas ^ftre eftime procéder de
la volonté de Hiomme , dautant que
la crainte liiy ofte fa liberté , ^ l'eni^-
gage malgré qu'il en ait dans des liens
où il ne fe jetteroit iamais, fi on le laif-
foit absolument à la conduite de fon
franc-arbitre. C'eft pourquoyinon
fculemêt l'on tient comme nulles, fani
aucune cotéftation, dans les Palais,les
promeffes faites en telles occafiôs aux
brigands ; mais s'il y a eUquelqueàp-
parencc-decontrainte en vne promef-
fes donnée à quelqu'vn , quid'aij^
P o ^
5S4 ^^ Morale
leurs ^ft reconnu pour membre de U
ïbcîetc du Public , la PuifTance foii-
ucraine en releue fi on la réclame,
Ceux-cy au contraire difent qu'vn
véritablement homme d'honneur, qui
a engagé fa parole, ne doit pas confia
derer la perfbnne de celuy à qui il Ta
engagéejmais la fienne propre; &que
bien que le brigand ne foit pas digne
qu'on le rende participant du droit
commun que les hqmcs ont entr'eux,
foit par la Nature , ou par la Police,
ou parle confentement des Nations,
il ne s'enfuit paç delà quvnhqmn^c
de bien puifl'e pu doitie rien faire d'in-
digne de la qualité d'vn honnellc
"homme. Et que quan»t à la CQntraintc,
pn ne la doit point mettre icy en
àuant, Pai:cc qu'vn homrne ^yraye-r
ment vertueuse ne peut eitre con-
traint à riejti , pc que s'il fucçombe à
la peur, lârefolution qu'il prend là
defTus nçlaifle pa$ d'eftre volontaire.
En efteft nous auons veu ailleurs
qu'Ariftotc^appelle telles fortes d'a-r
Plions, mixtcs^p^rcc, qu'elle^ tiennent
Quelque chofc -du volontaire (S? du
Ghrestiennê. II. Part7 ^î^
violent : mais que neantmoins , à les
confiderer comme il faut , c*eft à dire,
dans les plus proches principes qui les
produifcnt , de dans les circonftances
qui les déterminent , elles doiuenp
pafler pour volontaires, dautant que
foit par crainte, foit autrement^rcn-
tendement à jugé qu'il falloit agir de
la forte , &: y a porté la volonté. Les
vns &: les autres ont raifon, félon lo
but que leurs prpfeiTiosfe prppofent.
Car les lurifconfultes ne confidercnc
qu(5 ce qui concerne la fociete des
hommes , &: ne paflent pas plus auant.
rTcUement que les brigads n'en eftanc
pas confiderés comme membres , puis
qu'ils en font les ennernis &:lesde-
ftrufteurs , il n'eft pas raifonnabic
qu'ils foient traittés félon les droits
qui feruent à fa conferuation , non
plus que fi C'cftoient des tygres.
Mais les Philofophcs regardent à
formel les hommes à la vertu , à ce
que leurs pêfées &: leurs avions foient
clignes de l'excellence de leur eftrç.
Si donques, difent-ils ^ tu veux con-
fcruer ta liberté toute entière entre
5?^ LA MoR AIE
les mains d'un brigand, ilyfautmon-
ftrcrvne conllance digne d'vn Sage,
&c qui ne flechifle pas fous la crainte
de la mort. Si tu ne precens pas à la
vertu d'vn fage Stoique , ^ que tu
préfères la vie à la gloire de cette hau-
te magnanimité quinefe deftourne-
rbit pas feulement vn pas de fon che-
min pour éuiter la rencontre de la
mort 5 tu dois auffi préférer la réputa-
tion de ta bonne foy au dommage qui
te peut reuenir de l'exécution de ta
promeffe. Mais pour laifler à part la
lîiagnificence des penfécs &: des dif-
cours des Stoïciens, ie penfe qu'vii
vray magnanime éflayeroit à faire
comme Cefar. Car eftam tombé en-
tre les mains des Covfâircs , il ne crut
pasquefa viefuft dcfi peu de confe-
quence, qu'il ne pûft bien donner de
l'argent pour la racheter. LcurayanI:
promis cinquante talêns pour cet ef-
fet , il exécuta fa promefle de bonne
foy^ôc quand il euft pu s'en cxenif ter,
Tamoar de l'argent ne luyeufl: pas fait
f omettre cette lafcheté que de man-
quer à Gi parole, lyîais quand il fut en
Chrestienne. il 'Part. 5S7
liberté , il arma pour les pourfuiure,
des hommes &: des vaifl'eaux , &c les
ayant attrappés , il monftra bien qu'il
n'auoit pas traicté auec eux comme
auec des citoyens , à qui il fuft obligé
par les loix ciuiles ; & qu'il ne les con-
fideroit pas comme des eftrangers,
enuers qui il deuft pratiquer les Droits
delà Nature, ou des Gens; & qu©
mefmes il ne les tenoit pas pour de
juftcs ennemis , qui deulTent eftre à
couuert fous la protedion des loix de
la guerre ; car il les fit tous mettre en
croix , &: mourir ignominieufement
comme des Pirates. Mais tout le
monde n'efl: pas Cefar. Il eft vray :
c'eft pourquoy i'eftime qu'il faut icy
vfer de quelques diftinftions, qui fe
pourront accommoder à des vertus
plus médiocres. Si donc la pïomefTe
eft défaire quelque chofc , foitinju-
fte , foit infâme , ou foit autrement
indigne dVn homme de bien & d'hon-
neur,comme il y a eu de la lafcheté %
la faire, ily auroitducrimeàrexecu-
ter. Et fi dans la confideration de
l'infirmité de la nature , il rcfte queU
y S8 LA Morale
que apparence d'cxcufe pour ccluy
qui a crû ne pouuoirfauuerfavie au^
trement qi^' er> la promettant , il de^
nient digne de l'horreur & de rexe-
cration des plus indulgens , quand
n'eftant plus dans le péril, il fe porte
yplontairementà lafaire. Si la chofe
(cft delà nature de celles que la Morale I
jugeindiiFerentcs , le refped à la ju-
ftice ne l'obligera pas à rcxecuter:
parce que la juftice eft vne vertu qui
regarde toute en dehors , &: qui fe
meut à fcs adions par la confideration
de ce que nous deuons au prochain.
Qr icy le prochain , Çi prochain fe
dQitappellcr,eftdela qualité de ceux
à qui nous ne deuons rien , puis que
le meilier de brigand l'a tout x fait re-
tranché du corps de la focicté des
hommes. Mais s'il n'y va que de la
perte de quelque peu d'argent , ou de
quelque autre chofe de cette nature,
quinefoitpas de grande irpportance,
il préférera fans doute la fatisfadioii
d'auoir gardé fa parole , à la poflclIioriL
d'vn peu de bien. Et quoy que deuanp
le tribunal du Pretetir il nç ferpit ^
€hrestienni, il Part. 58^
mais condamné pour ne s'en eftre pas
acquitte , il craindroit ncantmoins
que ridce de cette vertu qu'on appel-
le gencrofité, ne l'en accufaft deuant
celuy de fa confcience. Si la chofc
cft indifférente dans la Morale , mais
de telle confequencc pourtant aux
affaires de celuy qui l'a promife , qu'il
ne la puifle exécuter fans la ruine de fa
femme & de Ses enfans , ic n'eftimie
pas que fa confcience mefme luy puif-
fe juftement reprocher qu'il manque
de generofîté , s'il manque àeffeduer
fa parole. C'a peut-eftre cflc foiblef-
bleife, que de promettre vne chofe de
telle importance, qu'on ne la doiue
pas exécuter. Mais après cela , c'eft
fîmplicité que de s'cftimer obligé ca
confcience à la faire. Car l'obligation
cft 5 ou bien à l'égard du brigand , ou
bien à l'égard denous-mefmes. Pour
le premier, nous auons déjà dit que
nous ne luy deuons rien. Pour le
fécond , cette idée de la generofîté,
qui dans les chofes de moindre impor-
tance nous foliciteà conferuerThon-
ji^eur de noftrc confiance , doit céder
Ç90 tA MORÀIÈ
en cette occurrence à la confidera-
t;ion de ce que nous deuons à no^
femmes &: à nos enfans. Et ne faut
point dire icy qu'au moins faudroic-il
ie remettre encre les mains du voleur,
comme Regulus s'en retourna parmy -
les Carthaginois ,ou comme les Ro-I
mains liuroient à leurs ennemis , iesil
Capitaines qui auoient fait quelques
traittés honteux &c defavantageux à
la Republique. Car nous auons défia;
monftré , qu'il y a certaines chofes
dans lefquelles nous confiderons nosf
ennemis corne des parties de la focie-
té du genre humain , àqui nous don-
nons vn droit fur nous par l'obligation
de nos promcfles .De forte qu'il s'en
faut acquitter de quelque façon que
ce foit^autrement nous commettrions
vneinjuftice toute manifcfte. Mais
les pirates , ô£ les brigands ne font
point de cette qualité, &c ne peuuent
acquérir aucun droit fur nous par les
promefles qu'ils nous extorquent.
Enfin neantmoins 5 de quelque im-
portance que la chofe foit , fi la pro-
tneffe ena eftc confirmée psixTinuo-^
1
CHRtSTtENNE.ÏÏ. Part. 551
'Cation du nom de Dieu , <5<: par Tin-
terpofition du ferment, tout homme
de bien la doit tenir pour obligatoire.
Non à regard de celuy à qui on la
fait; non à l'égard de nous-mefmeSy
&des fentimens d'honneur dzdc ge-
jieroficé qui doiuent dominer en nous.*
mais à Tégarddunom de Dieu, donc
la majellc nous doit cftre facrée de
tout point 5 6c âbfolument inuiolable-
Car quand vnc fois fa prouidence a
réduit quelcun à tel eftat, qu'il a efté
obligé de rappellera témoin de la vé-
rité de fes paroles , de de confirmer fcs
promefTes par quelques imprécations,
s'il venoit à les violer , ie ne penfepas
qu'il peufl: iamais leuer les yeux au
ciel , fans en receuoir quelque nota-
ble confufion en fon ame. Mais iene
m'cftois propofé au commencement
fînonde parler des deuoirs dont nous
fommes obliges à ceux auec qui nous
auons quelque liaifon de focieté, Se
cependat le propos m'a emporté bien
loin au delà de ces bornes. Retour-
nons donc à noftre delTein, & parlons
de cette autre relation d'égalité que
l
es bons amis ont enfemble.
r>E LA KELATIOTSU
d'amy a amy , ç^ des dedoirs
qui s'en produifent.
BI E N que ïe mot d'amitié femble
venit de celuy d'airtier , ce n'cft
pas à dire pourtant que l'on ait dcTa-
initié pour toutes les cliofes que l'on
aime^ On dit dVn homme qu'il aime
le bon vin , dont on ne dira iamais
pourtant qu'il a de ramitic pour luy,
parce que ramitlé ert vne chofc qui
conuientà riiomme entant qu'il a de
la raifon ; au lieu que d'aimer le bon
vin j c'eft vne afFcdtion de Tappetit
fenfitif, lequel n'a rien de raifohnable
en foyjfinon que naturellement il doit
obeïr à la raifon, &c dépendre de ici
ordres. On ne dira pas mefmes qu*vn
homme ait de l'amitié pour les che-
naux , encore qu'il ait dé rinclinatioii
aies ai.met .Parce que fi cette afFeâiôn
à foniiege ailleurs que dans Tappetit
fenfitif
"^RESTiENNE.II. Part. ^9j
ïenfitif 5 (comme de fait ceux qui
aiment Les cheuaux dautant qu'ils
fcruent à la guerre, femblent audit
la racine de cette inclination plûtoft
danslaraifon qu'ailleurs,) fi eft-cç
quel'objet fur qui elle fe porte , n'cft
pas capable de l'amitié. La raifon en
cft , que l'amitié dit quelque chofc
de réciproque , & fignifie quelque
focieté & quelque communication;
Oriln'ypcut auoir rien de tel entre
les homnaes Se les cheuaux , à caufe
deladiiFcrencede leurs natures^dont
Tvne ell pourueué delà raifon , &:
l'autre n'en a point du tout. Et fî
Alexandlc aimôit Bucephale y &c Bu-
cephale Alexandre, comme l'on ditt
que quand ce cheual auôit fon har-
nois , il ne fe laiflbit monter que par
Alexandre feulement , ce n'eftoit pas
amitié pourtant. Parce que dans ce
qui s'appelle amitié , TafFedion n'eft
pas feulement réciproque > il faut
qu'elle procède d'vn mefmç principe,
qui rende les fujetsoù elle refide, ca«
pablesde focieté. Or quelle focieté
y pouuoit-il auoir entre Alexandre ôC
594 ^^ Morale
Buccpbale > Ou quel commun prin-
cipe auoient-ils en eux , d*où leurs
âffcûions procedafTent > L'vn^Ie plus
grand Capitaine du monde, & le plus
vaillant des mortels , almoit extra-
ordinairement fon cheual , à caufe
des grands fcruices qu illuy rendoit
dans ics glorieux faits de guerre.
L'autre eftoit naturellement féroce,
& n'ayant point accouftumé, quand
il eftoit enharnaché , d'eftrc mon-
té que par fon maiftre , fe laif-
foit ou iemporter à fa férocité natu-
relle 5 ou ployer Se conduire à la cou-
•ftumc, félon la différence des objets
qui fe prefentôient à luy . Que fi Ca-
ligula a eu de fi grandes affedions
pour fon cheual Incitatus , qu'il le
vouloit faire C on fui Romain , Ôc fi
quelques chiens ont eu de telles ten-
dreffes pour leurs maiftres , qu'ils en
ont donné de l'admiration à ceux qui
les ont veus; c'eft qued'vn cofté cet
Empereur eftôît enragé , & que de
l'autre, toute la race des chiens ayant
de l'inclination à aimer les hommes^
^ ce qui ne* ^procède d'ailleurs que
Chrestienne. II. Part. 5-5?^
cl'vtle certaine confticution de leur
imagination ) il s'en rencontre quel-
ques vns , comme en toutes les autres
^fpeces d^animaux, qui ont plus de
force dans Timagination , Ôd par con-
fequent plus d'attachement aux ob-
jets fur lefquels elle fe porte. Entre
les Anges mefmes ôc les hommes , il
n'y peut pas auoir d'amitié. Parce
cju'encore que de cofté &c d'autre ce
foicnt des créatures douces d'intelli-
gence &: de raifon , fi eft-ce qu'ils
n'ont ny communication ny focietc
entr'eux, qui puifle feruir de ciment
3c de fondement à cette alliance. Ec
il auant la chute de l'homme , il y a
eu, comme il efl: bien à prefumer,
quelque commerce entre luy 3c les
Anges , qui le vifitoient au iardin
d'HedëjCela n'a point produit de plus
grand efFeft , finon que les appari-
tions de ces bien -heureux efprits ne
luy caufoient point d'épouuatemcntc
Au lieu que maintenant , s'il en appa-
roift quelques vns^tant s'en faut qu'ils
donnent la ioyc que reçoiuent dô
bons amis lors qu'ils viennent à fe
pp 2,
j^iS ÏA Morale'
rencontrer , qu ils impriment de la
terreur, d>c donnent de la frayeur Se de
Talarmc à la cohfcience. L'amitié efl:
donc entre les hommes feulement, 3C
n'y a perfonne d'entre les Philofophes
quinelereconnoiffe. Il y a plus. C'efl:
que toute affedio &: toute bienvueil-
lance d'homme à homme , ri'eft pas
amitié pourtant. Cat pour exemple,
celle que le père & la mcre pottent k
leurs enfans quand ils font encore pe-
tis , ne m.erite nullement ce nom.
Elle a biê cela de fcmblable à la vraye
amitié , qu'elle eft extrêmement vé-
hémente , qu'elle eft tout à fait def-
intereffcc , qu elle eft conftante plus
qu'on ne fe peut imaginer, qu'elle n'a
point de fin qu'elle- mefme , & qu'elle
tire toute fà fatisfadion du fentiment
qu'elle a de foy , & des opérations
qu elle produit à l'avantage de fon
objet. Mais elle n'eft pas réciproque;
les enfans j tandis qu'ils font encore
petis, n'eftans pas capables de con-
iioiftce l'affedion dont on les embraf-
fe, ny d'y correfpondre de leur part.
Or c'eft vnc des coditions cflcntielle$
Chrestienne.il Part. 597
de lamitié , qu'il y ait, s'il faut ainfi
dire, flux &c reflux de foins , de ferui-
ces, &: de dcuoirs , &:rcciprocatioa
d'amour & de bienvueillance, Et c'efl:
pourquoy Ariftote appelle bienvueil-
lance fimplement & non pas amitic,
cette inclination que nous auons à
vouloir du bien à quelques perfônnes
àqui nous fommes inconnus , encore
que leur âge les rcde capables de nous
en vouloir auflî de leur part, s'ils nous
connoi/Toient, &c s'ils fçauoient quelle
efl: la difpofition de nos âmes en leur
endroit. Car l'amitié ne requiert
pas feulement que celuy que nou§
aimons, foit en pouuoir de nous aimer
s'il nous connpifloit j mais qu'effedi-
uement il fçache que nous auons ces
bonnes inclinations pour luy, & que
réellement de de fait de fon coftc il y
çorrefponde.
Cela mefmes qu'on appelle ordi-
nairement ^w^/^r, ne mérite pas le nom
d'amitic^cncore qu'il fuft réciproque.
Parce que s'il n'y a rien autre chofç
que l'amour, c'efl: vne paflîon qui n'ci
pour but fmon la iouiflance de Igt
• p p 3
j5>S LA Morale
volupté , dans le contentement de
cette partie de l'appctit fenfitif qui
s'appelle la Conuoïtife, Encore eft
cette partie de la Conuoitife particu-
lièrement attachée à certains endroits
du corps fur lefquels la Raifon a le
moins d'autorité, 6^ dont les émotions
font plus brutes & plus animales. Or
l'amitié a fans doute quelque chofe
d'infiniment plus noble &: plus releué,
&: qui fent incomparablement mieux
la condition de Teflrc de l'Homme,
La Concorde des Citoyens en vne
iîiefme Republique , a beaucoup de
refl'emblance auec l'amitié. Car com-
me les volontés des amis font parfai-
tement vnies, celles des Cocitoyens
qui font en concorde, confpirentaufÏÏ
à vnmefme but;, & veulent vne mef-
me chofe. Et quand ie dis qu'elles
veulent vne mcfme chofe , ie n'en-
tends pas que chacun d*eux la veut
auoir. Car c'efl: d'ordinaire vne caufc
d.e fedition ^ & de difcorde. Çefar
&: Pompée vouloient vne mefme cho-
fe,&: pareillement Sylla &: Marins. Eç
ce qu'ils vouloient ^ c'eftoit lafouuc-
Chrestienne. II. Part. 599
îaine aucontr , dans le gouuernemcnt
des affaires. Mais parce que Cefar la
vouloir auoir, & Pompée aufli, com^
me Sylla & Marius , chacun de fon
cofté, l'auoir afFeftée , &: qu'il n'y
auoit pas moyen que deux l'euflent
en mefme remps , ils en enrrercnr ea
conreftation, d'oùvinrenr les guer-
res ciuilcs. l'cnrends que leurs vo-
ionrcss'accordenr à vouloir vne mef-
me chofe à regard d'vn mefme objer,
comme pour exemple, que Pompéo
foie feu! ConfuljOu que Pericles com-
mande l'armée déterre 5 ouqueThc-
miftoclcs foit General de la flotte,
ou que la paix fefaffe aueclesLace-
demoniens,ou qu'on déclare la guerre
à Philippe Roy de Macédoine. Ne-
antmoins , à proprement parler , ce
n'eft pas encore en cela que confifte
l'amitié. Car pour ne dire point main-
tenant, que ce qu'on appelle de ce
nom n'eft pas de fi grande eftcnduë,
qu'il puiffe embraffer tant de miliers
de perfonncs qui concourent en vn
mefme aduis en ce qui concerne TE-
ftac, &: que peut-eftre vn homme qui
Pp 4
éoo LA Morale
a tant d*amis n'en a du tout point^
Tamitié eft vne liaifon d'affedions
entre des perfonnes parriculieres qui
s'cntraimenc refp" aiuement, defortç
que le bien qu'ils fe veulent & qu'ils
fe font réciproquement, leur eft per-
fonnel ; au lieu que celuy auquel Tv-
nion des volontés de tant de Citoyens |
regarde, eft confideré comme corn- M
mun. En effet, cette difpofition des m
efprits eft fi peu ce qu'on appelle ami-
tié
é,que tels peuuentconfpirer au bien |
eneral du Public, quife veulent du '
mal en particulier; &c qu'au contraire,
il peutarriuer à de bons amis, d'auoit;
quelques diflentimeas fur le gouuer-
ncmentdela Republique. Ileftvray
qu'il eft malaifé que ces diifentimens
foient pour des chofes importantes, &:
qu'ils durent vn peu long-temps, fans
que l'amitié en reçoiue enfin quelque
notable altération. Mais tant y a que
puis que la vraye amitié, &: cette efpe-
ce de Difcorde , ne font pas a,bfolu-
i;nent incopatibles en mefme fujct, il,
eftimpoflibleque cette forte de Con-
corde qui luy eft oppofée, &:r Amitié,
Chrestienne. il Part. d'o|
«dont nous parlons , foicnt vne mefmc
chofe. LVnion qui fe voiddans les
Confrairies , dans les Compagnies
compofées de gens de mefmc ordre^
comme font les Confeils, les Parlc-
niens4es Collèges &: les Confiftoires,
dans les Chapitres &c les Conuents,&::
généralement dans toutes les Congré-
gations de cette forte , approche pluç
de la nature de Tamitié. Car outre
qu elle refferre & détermine les af-
fedions à moins d'objets que ne faiç
la Concorde ciuile dont nous vcnon$
de parler , elle a encore la familia-
jitc delà conuerfation , &la commo-
dité de viure les vns a\iec les autreSj^:
de communiquer çnfemble fouuent :
dequoy les Citoyens d'vne mefme
Republique ne peuuent pas fe vanter.
Or cft cette condition fi importante
à Pamitiç , que fi elle ne fait vne par-
tie de fon eflcncc , au moins ne fçau-
yoit-on pas nier qu'elle ne contribué
beaucoup à la faire naiftre , &; à la
maintenir, la difcontinuation de la
conuerfation ayant^comme dit le vers
Grec , accouftumé de relafcher les
éoi lA Morale
amitiés &: de les diiroudre. Mais en-
core n'cll-ce pas là cette amitié que
nous cherchons. Car outre que tou-
tes ces afTociations de diuerfcs perfon-
nes enfemble en vn mcfme corps,
tiennent toujours quelque chofe de
la contrainte &: de la neceifFité ^ parce
qu'il y a certains Statuts qui en dé-
terminent la conftitution , &: qui en
règlent les aftions , aufquels il fe faut
aflujettir, au lieu que la vraye amitié
eft fouuerainemcnt libre , Tefpece
mefmc &la nature des affedions qui
naiflent de telles vnions , eft fort dif-
férente de celle que de vrais amis s'en-
trcportët. Parce que celles-là n'ayant
pour motif finon la confideration de
ce que Ton eft membre d'vn mefme
<2:orps , il faut qu'elles embrafTent
également tous ceux qui ont part en
cette afTociation, quelque inégalité
qu'ilypuiffe auoirentreles coditions
de leurs perfonnes. Or cela eft con-
tre le génie de la vraye amitiéjd'aimcr
également ceux en qui le fujet de le
faire eft entièrement inégal ^la vraye
amitié^ comme nous verrons cantoft^
Ghrestienne. II. Part, ^oj
fe deuant proportionner à la mefurc
de fonobjet,&: de Ces qualités aima-
bles. Qi25 fi dans ces Compagnies
vous choififlTés quelques vns auec qui
vous entreteniés vne amitié plus e-
ftroitte , parce que voustrouucs plus
de qualités aimables en eux , cette
îialfonlàfans doute fe pourra nommer
amitié , mais déformais ce ne fera plus
celle qui naift de Pvnion de diuers
membres en vn mefme corps de focic-
té, puis quelle aura d'autres motifs
te d'autres principes. Ariftote, félon
la fubtilité &: l'exaditude ordinaire
de fon jugement, fait diuerfes efpe-
ces d'amitié , félon la différence de
fes objets , 6c des conditions qui les
accompagnent. Car il en eftablit pre-
mièrement entre les perfonnes inéga-
les en dignité , Se puis après entre les
égales. Par exemple, il parle de l'a-
mitié qui eft entre les Rois &: leurs fu-
jets, &: entre les pères & leurs cnfans^
dont les vns par la Nature,&: les autres
par la Police, font conftituésen fore
differcns degrés de fuperiorité & d'in-
fériorité. Et quant à ceux qui Cont
io/^ L A M OR A LE
en quelque forte égaux; il traitte en-
core de ramitic qui fe void entre le
mary & la femme ,• item , de celle que
les frères &: les proches parens ont en-
çr'euxî &: enfin , de celle qui fe con-
trafte entre les perfonnes qui n*ont
aucune confanguinité. Quant à celle I
qui eft entre les Rois & leurs fujets , il 1
y a particulièrement cecy qui empef-
çhe qu'on ne la puifle qualifier du
nom de vraye amitié , que fi elle les;
embraffc tous à peu près également en
qualité de fujets, elle s'eftend à troJ>
de perfonnes. Car il n y a point de Ci
abondante fource d'amitié dans le
cœur d'vn homme mortel, qui puifTe,
fans fe tarir ^ fournir aux affedions ôc
aux deuoirs aufquels elle inuiçe natu-
rellement, fi elle fe diuifc en tant de
ruifi^eaux, ^fi elle fediftribuë en tant
déveines. loignés àcelaquelesRois
ne connoifTent leurs fujets finon en
^ros Se confufcment , au lieu que h
vraye amitié doit connoiftrebien di-
iiinacmentrobjetfur qui elle fe por-
te. Et déplus, ihvy peut auoir entre
le Roy ôc fes fujets ^ ny priuauté ny
ChréstieiwnÊ. il Part; €05
familiarité, tant à caufcde la condi-
tion fureminente de Tvn , que de la
multitude comme innombrable des
autres. Que fi la bonne volonté du
Roy fe détermine à quelqu'vn de fcs
fujets en particulier, elle ne fera pas
fujetteà fe diflîper par le trop grand
nombre de fes objets, & ne fera pas
priuéeny delaconnoiifance diftincle
de eeluy quelle embraffe, ny peut-
eftre de toute forte de priuauté & do
familiarité auec luy, telle qu'on la doit
auoir auec vn amy . De forte que s'il
trouuc en luy des qualités vrayment
aimables , &c fidefa part il en pofTedc
qui foicnt capables de fe faire aimer,il
eft certain que cette forte de liaifon
approchera tout ce qui fe peut de la
nature de l'amitié. Et toutesfois ce
nel'eftpas encore. Parce que quel-
que haut qu'vn Prince puiiTc éleuct
vn homme qu'il aime , il demeure tou-
jours fujet pourtant. Orilyatropdo
diftance entre la qualité d'vnSouue-
lain, &: celle de fon fujet, pour y pou*
uoireftablir vn comerce qui requiert
yne beaucoup plus grande égalité de
ëûè LA Morale
conditions &: de perfonncs. Si îamaîi
jfujet eut amitié auec fon Souuerain,
on doit ainfi appeller la familiarité
d'HepIieftion auec Alexandre. Et
neantmpins , quand Hepheftion &:
Craterus eurent prife entr'eux, Ale-
xandre , après les auoir reconciliés,
menaça le premier qui renouuellcroit
la querelle , de luy pafler fon efpée au
trauers du corps 5 &:dit en particulier
à Hepheftion des chofes encore plus
offenfantes. Ce qui monftrcque les
Princes retiennent toujours cette
cminence de grandeur ^ qui fait que
ceux qu'ils aimentj peuuent bien eftre
appelles leurs Fauoris y mais non pro-
prement leurs Amis ^ au fens auquel
nous les prenons dans la confîderation
prefente, L'afFe£tion réciproque des
pcrcs ôc de leurs enfans , a quelque
chofc de fort reffemblantà ramitiéy
mais elle a auflî quelque chofe de dif-
femblable. Outre qu'elle vient d'vn'
principe naturel , qui nous détermine
riecefrairemcnt à vn tel objet , au
lieu que l'amitié nous y laifTc la liberté
de noftre chois , l'inégalité eft trop
Chrestienne. ÏI. Part. €of
"grande entr'eux, pour permettre ces
priuautés que les bons amis ont en-
femble. Car il faut que le pcre retien-
ne toujours l'autorité de foncofté, &^
l'enfant le refped &: la reuerence. Ec
cela change tellement la nature des
aftcûionS;, qu'elle deuiennent, com-
me on ditjd'vne efpece différente. Au
lieu que celles des bons amis fe reifenv
blent entièrement 5 &: portent mefme
caraftere. Delà vient auflî qu'ils ne
fepeuuentpas commodément rendre
les deuoirsaufquels des amis font ref-
peftiucment obligés. En effet , la
vertu n'eftant parfaite en aucun hom-
me mortel, l'vn des meilleurs offices
que nous puiffions receuoir d'vn bofi
amy, eil: qu'il nous aduertifl'e de nos
défauts; ce qui n'a pas bonne grâce
en la bouche d'vn enfant, quand il eft
qucftion de fon père. Et quand le
iilsferoitvenuen telaage, que défor-
mais la difproportion d'auec celuy
de fon père 3 n'empefcheroit pas la
conciliation de Tamitié , fi eft-ce que
l'inégalité du père au fils ne s'efface
par aucun temps , & ne permetiamais
'îTo? 1a Morale
que leurs relations fe perdent ou fé
confondent. De forte querafFeûioit
du père n'eft iamais autre chofe qu af-
fedion 5 au lieu que celle du fils doit
toujours eftrc tellement méfiée de
refped: , qu'il y foit ou abfolument
prédominant , ou au moins certes
extremémenr reconnoiffable.Pour ce
qui eft de Tamitié des perfonnes qui
font aucunement égales entr'ellcs , èc
qui ail refte s'entretiënent de quelque
alliance naturelle, ou de quelque coil-
fanguinitc, il eft certain que la pre-
mière & îa plus cftroitte eft celle des
femmes auecleurs^maris. Mais bien
qu'elle ait beaucoup de reffemblancc
aucc celle qu'ont entr'eux ceux qu'on
appelle plus proprement bons amis , il
y a pourtant quelques différences qui
les diuifent. Car il eft bien vray qu'il
y a quelque liberté au choisdefobjet)
mais neantmoins d'ordinaire il ne fe
fait pas auec tant de circonfpéÊbion;
Parce que dans Féleftion d'vn bon
amy , à peine vn homme fage y fait-il
autre reflexiô que fur la feule vertu,au
lieu que Ton fe laifle aller à beaucoup
d'autres
Chrestiènné. II. Part, iîo^
d'autres confiderations 5 guand il eft
ijueftion du mariage. Déplus , quoy
que rentrée dû mariage foit libre , la
hecefficc d'y demeurer eft tout à fait
incuitable, quand vrie fois oh y eft
entré. JDc forte que fi on s'eft trom-
pé dans les qualités de foh objet , oii
s'il vient à perdre celles qu'il auoit
quand on l'a clioifij le lien du maria-
ge demeurant , rdbligatioii aux affe-
âions qui s'en prodiiifènt eft indiflb-
luble. Ôr il n'en va [5 a s àinfi en ce
ijui eft de l'amitié. Soit qu'elle ait
Jpour fondement le plaifirouTvtilité;
thacuh fçait qu'elle fe rùirie quand
tes chofes viennent a manquer : foit
4qu il n'y ait que là vertu qui luy ait
donné fà tîàiffàrice , elle fe fleftrift &:
fc férïe à mefiire cju^étle void que fon
objet en dégénère ^ & qu'il pafl'e dans
vhemauûaifè Conftitution. Daùantà-
ge,il èfi bien cèrtairi que dans vn boà
Inariage, la cônnoiffarice qu'on a de.
•ia veitiî rvh* de l'autre , eft , s'il faut
tainfi dire, vnc des mariinielles dont les
ûffedion réciproques tirent leur fob-
fiftance &: leur aliment. Mais perfora-
/ÎIÔ . Z'K M O R AIE
ne n'ignore qa*elles ont aufïi quelque
principe plus naturel ,. &: quelque
nourriture; plus charnelle. De là vient
que les aftcûions du mary 6l de la
femme, quelques confiantes qu'elles
foient, font neantmoins quelquesfois '
vr] peu fiévrcufes , &: s'cnflanfimenr 6£
fe ralentifrentparrelafches& par ac-
cès. Au lieu que la vraye amitié , (î
elle a pour, fondement la vertu , eft
femblabieà la chaleur uaturelle par
laquelle nous viuons , d(^nt la teneur
cft plus confiante, & mpifis inquiète,
& plus viaifomte. Enfin , ie voy que
q^uelques-yns doutent filç fexe de la
ïçmniç eft capable d'vne, amitié qui
ait toute? rçftçnduë & tQiitela force
4e celle que Iq^ Philofophes fiousdc-
ferment i{^ doiit on void quelques
iîxemple.^ ienjt^rejes anciens. , Qupy
qviç c'eqfoitjil eft certain que ce fexc
a. moins de; fermeté que le n oftrç , ai:
!qu'il a les aifedîipns plu$ inégales ;> &
£)lus fujetVes a\ip«: eclipfes & aux paf*-
^mffoas. 'Q^ant à ratfeftiondesfre-
X^s.\ entc'Qvix i, s'il s'en rencontre de
j^prirâl:|lqçill<jpt :YiÇA'tueux;^;^iripu^
Chrestienne.1I. Part, ^ii
auoir la commodité de la communica-
tion laquelle eft neceflaire pour en-,
gendrer &c, pour entretenir Tamitié,
i^adouë qu'il n'y a aucun commerce
d'amy à amy qui leur puifle eftre com-
parable. Parce qu'ils ont entr'eux
tout ce que peuuent auoir des amis,
&: qu'ils ont outre cela d'inviolables
attachemens dans les principes de la
Nature. Mais cela ne fe rencontre
pas toujours ; ôc quel que foit vn frère,
il le faut aimer, fi ce n'eft comme
homme vertueux , & de la conuerfa-
tion duquel on puifle tirer du conten-
tement &: du profit , au moins certes
comme celuyauec qui vous aués les
principes de Teflre commun , & mef-
mcs caufcsde vollre origine. Or Ta--
mitié dont nous parlons a tous fes mo^
tifs dans la perfonne mefmequc nous
aimons ,, âc ne dépend pas des refle-
xions qu'il faut faire hors de noftrè
objet, fur ceux dont il eflr dcfcendu,
&: qui luy ont donné fon eftre. Et ce
qucie dis des frères fe doit pareille*-
tnent entendre des proches parens , la
ïaifon eneftantfemblable tout à fait.
'iîi La Morale
horfmîs le plus & le moins qu'il y a dly'
la proximité de leur eftoc <?«:dc Icui?
confanguinito. Refte donc que nous
pallions de cette amitié qui fe con-
cilie par le moyen de la conuerfatioii
entre deux perfonnes à peu prés éga-
les 3 & qui n'a point d'autre motif
iînon ce que là raifon de Tvn & de
rautretrouue aimable dans les quali-
tés de fon objet.
Ce quAriftote dit cft véritable ^
que toutes les chofes que la Raifonr
peut trouuer aimables 5 fe rapportent
à ces trois chefs: leDeleftable , TV-
tile , &: l'Honnefte. Ce n'eft pas que
ce qui eft véritablement Honnefte,
nefoit&: Vtile, &: Dclcdable quand
&: quand. Comme au contraire, ce
qui porte ordinairement le ciltre d'v-
tile èc dedeledable , ne fe trouue pas
véritablement tel à la fin y s'il eft
feparé de Thonnefteté. En îe trouue
que Socratc auoit raifon , quand il
difoit que ceux-là auoient introduit
dans les chofes humaines , vne tres-
pernicieufe opinion, qui auoient les
jpremiçrs diftingué llionnçfte d^uçc
ChrestieniTe. II. Part, ëi^
rvtile , daucanc que ce qui n*eft pas
honneftene peut auoir aucune vraye
ny folide vcilité. Neantmoins, afin
de nous accommoder aux locutions
populaires , nous appellerons deleda-^
ble, ce qui chatouille refpritou les
fens, de quelque efpece de volupté,
parce qu'il a naturellement quelque
rapport & quelque conformité
auec celles de nos facultés qui font
capables de goûter la douceur de leurs
objets 5 &: des qualités qui les accom^
pagnent. Nous nommerons Vtile,
ce qui n'eft pas ainfi doux&: volup-
tueux de foy-mefme, mais dont l'a-
vantage confiftc àpouuoir feruir aux
vfages de la vie , &: à nous procurei:
les chofes dont nous tirons du con-
tentement. Enfin, nous appellerons
honnefte tout cela en quoy reluit
quelque idée de la vertu , &: qui eft
la propre & naturelle matière de la
lotiange. Et parce qu'il y a des gens
qui ne s'entraiment finon à caufe du
contentement qu'ils fc procurent mu-
tuellement 5 & d'autres qui n'ont au-?
cre motif de leurs affeftions recipron
Qq 3;'
^14 tA MoR A LE
ques 5 finon leur vtilicé, Se enfin, d'an-
tres encore qui s'en ti '-aime t feuleméc
à caufc de leur vertu , ie diray pre-
mièrement quelque chofe de ces deux
premières fortes d'amitié, pourm*ar-
refter puis après vn peu plus long-
temps fur la troificme. Car encore
que fi vous luy comparés les deux
autres 5 il n*y a quelle à proprement
parler qui mérite la gloire de ce nom>
il eft-cc que les deux autres le portent
auflî dans le commun langage des
hommes. L'amitié donques qui a la
Volupté ou le Deledablc pour fonde-
ment , fe rencontre plus ordinaire-
ment entre les ieunes gens , que non
pas entre les autres^. Parce que cet
aage a plus d'inclination aux voluptés,
à caufe de la vehemëce de fes paffions,
&:que particuliercmêt la partie Con-
uoiteuiedeleurame eft extrêmement
viçroureufe : joint qu'outre cela les
ieunes gens font plus capables de
goûter cette forte de contentemens
qui naiffent de la fruition des chofcs
douces &: agréables d'elles-mefmes.Et
c'eft ce qui fait auiTi que cette forte
Chrestienne. II. Part. ^15*
d'amitié eft ardente tout ee qui le
peut. Car comme les ietincs gens
veulent bien fort tout ce qu'ils veu-
lent 5 &c comme ils fauourent beau-
coup les ioyes & les voluptés , il n'y a
rien de médiocre dans raftc£t:iô qu'ils
tefmoignent enuers ceux qui les leur
peuuent procurer , rien de froid ou de
languifTantdans leur rcfl'cntimens en-
uers ceux qui les en ont mis en iouïf-
fance. Le jeu donques, & la chaflc,^
&: les fefl-ins, &: la conuerfation des?
femmes , &: les exercices des armes ^
des chenaux, &: Teflude des let-
tres, s'il arriuc qu'ils s'y adonnent
auec plaifir & par vn attachement
volontaire , &: les autres chofes àz
cette nature , font d'ordinaire Foc^'
cafion des amitiés qui fe contradcnc^
en cétaage là , parce que non feule-
ment, quandils s'y adonnent enfem-
ble , iU y participent en commun,
mais mefmes qu'ils s'y entr'aider ^ s'y
entrefauorisét en particulier,&: qu'ils
fcruentfort volontiers aux contente-
mens les vns des autres. Mais comme
ces amitiés font violentes , auffi ne
Qq 4
^lê I A Mo RAIE
4urcnt- elles pas ordinaireme bict^
long-temps : parce qu'en pafTant d'vn,
^age à raucre, on change de confti-
îiition, de fo|te qu'encore qu'il n'ar-
xiuc point de mutg,tion dans les cho-
ses 6c dans les objets , celle néant-
moins qiii arriiie dans nos facultés,
|ious enpfte legoitft &:Ie fentiment,
^ nous en fait faire vn tout autre
iugerncnt que nous pe faifions eftans.
ieunes. Parce donc que nous n'aimons.
les perfonnes finon à caiife qu'elles,
cftoient les niiniftres &: les inftrumens
4e nos voluptés, ce n'eft pas merueillc
fi nous çefïbns de les aimera l'heure,
que nous ccflbns de les trguuer pro-
pres à cet vfage. Et c'eft ce qui fait,
que bien que les ieunes hommes ne,
changent pas de conftitution, ils ne. '
laiflcnt pas de changer d'amis pour-
tant y dautant que les premiers s'er^
vont, & que d'autres viennenten leur.
place. QreiVil bieq certain que corn-
me là dedans il y a naturellemêtquel-r
que chofe de permis , auiîî y a-t'il or-
dinairemët quelque chofe de vicieuXc
Car de mefnie que les ieiinçs gcn§
Ghrestiekne. il Part. ^17
font d'ordinaire exccilîfs en leurs paf-
fe-cemps , ils ne gardent point non
plus de mefure en leurs amitiés, &: s'y
laiflTcnt aflcsfouuent trafporter dVne
façon fort defordonnce. Ce qu'il y
a de naturellement permis, c'eft qu'ils
yfent des contcntemens qui connien-
nent à leur aage , dans vne iufte mé-
diocrité , &: fans y outrepaffcr les li-
mites prcfcrits par la droite Raifon,
6c par la Vertu Morale. Et comme
c'eft tres-fagemcnt qu Ariftote leur
ordonne de fc tenir plûtoft au deçà do
la médiocrité , afin de ne tomber pas
dans l'excès , auquel nous auons tous
vne propenfîon violente en matiero
de volupté , aullî ne leur eft-il pas dé-
fendu d'en prendre vn peu pins lar-
gement que ne font ceux qui font
plus aagés , puis que la Nature
leur y donne plus d'inclination , Se
qu elle les en rend plus capables.
Car ainfi que ce neft pas pour néant
qu'elle nous donne les organes qui
font propres pour la jouïflance des vo-
luptés , mais afin que nous les appli-
gaions à leurs objets ; auffi n'cft-ce
^iS LA Moraux
fas témérairement qu ellea difpenfé
la force Se la vigueur à ces facultés,
fclon la diuerfité des aages. Son Jn*-
tcntion à fans doute effc qu'on vfaft
aufTiplus oumoinsdes objets qu'elle
leur a deftinés , félon qu'elle leur a
donné plus d'inclination à les recher-
cher, plus de capacité d'en iouïr , ^
plus de contentement à y prendre.
Que fi IVfage modéré de cc$ voluptés
eft permis , l'amitié dont elles font les
conciliatrices &ie fondement, n'eft
pas ablolument vicieufe. Tellement
que les préceptes qu'il y faut donner
aux jeunes gens^peuuét tenir quelque
place dans laMorale. Et le premier
aduertiffement par quoy ils peuuët s'y
régler, c'eft que come ils doiuent vfcr
d'vne grande modération dansl'vfage
de ces cotcntemés, il ne faut pas qu'ils
fe lai/Tent emporter à la violence &: à
l'excès de leurs affedions en cette oc-
curcnce. Car comme la volupté mef-
me leur doit eftre en quelque façon
fufpede, pour fe donner garde de fe
lailïcr trop amorcer à fes douceurs (5^
à ks attraits, ils doiuent confiderer
Chrestienne. il Part. (^19
ramitié qu'elle produit, comme vn
lieu gliflfant , dans lequel il eft aifé de
couler au delà des bornes de laraifon,
fi Ton ne fe rient vn peu ferme. Et
comme qui fc laiiTe aller à l'excès de
la volupté, s'y engage infenfîblcment
de telle façon, qu'enfin elle fe rend
abfolument la maiftreiTe de Tes appé-
tits , &: que peu a peu elle fupplante
la raifon mefme ; qui s'abandonne
tout entier à cette forte d'amis', dont
la volupté concilie les affeûions ôcla
volonté , ne fe donne pas garde qu'ils
empiettent enfin la domination fur
fon efprit, &: qu'ils n'y laiiTent point
de lieu à cette autre meilleure forte
d'amitié à qui la vertu donne lanaif-
fance. Et l'exemple en eft clair en
Alcibiade. Car il eftoit amy de So-
crate, &:prefcoit volontiers l'oreille à
(c% beaux enfcignemens. Mais il
eftoit auflî amy de quantité de jeunes
hommes defbauchés, auecquiil m.c-
noit vne vie licenci«ufe. Pendant
quelque temps,fon naturel , qui d'vn
^ofté auoit quelque chofe de grand
& de généreux , ^ qui de l'autre auoit
^lo LA Morale
de fortes inclinations aux pafle-temp$
&aiix voluptés, fut balance entre le
mce Se la vertu, inclinant tantoft deçà
tantoft delà, comme vne aiguille qui
flotte entre deux aymans fitucs en des
régions oppofées. Mais enfin, pour
auoir trop déféré à l'amitié de ces
jeunes gens ,il abandonna celle d©
Socrate , &: auec elle la vertu, comme
il parut puis après dans la conduite de
fa vie. Le fécond enfeignement eft
qu ils Gonfiderent cette amitié, conir^
me yne chofe dont la naturene per-
met pas qu'elle foit durable. Dans
celle qui a la vertu pour fondement,
c'eft comme vne efpece de crime qus
de penfer qu'elle foit capable de s'c-r
ceindre. Parce que cela nepcutarri*
lier que par le changement de vous
ou de voftreamy. Si donc vousaués
înauuaife opinion de la confiance ôs
de la durée de la vertu de voftre amy,
vous TofFenfés : &: d'autre coftéil eft
inalaifé que vousfoyés véritablement
vertueux, fi vous aués mauuaife opi*
pion de la voftre. En celle-cy, ileîi^
va tout autrement. Car vous aedeués
ÊHR^STiENNE. II. PartT ézt
j^as ignorer que le temps apportera du.
changement en vos perfonnes i de
forte que le Deleftable, qui fert main-
tenant de cirhent à voftre amitié , ne
fera plus tel pour vous quelque iour,
3c que par confequent elle viendra nc-
eeflairement àfe diflbudre. D'oùfuic
qu'il y faut vfer de beaucoup de cir-
confpedioUjafin que fi eeluy que vou?
aués pour amy à cette heure ^ vous
dénient quelque iour indiffèrent ^ &:
vous à luy 3 ou que mefmes , comme
il n'arriuc que trop fouuent, il fe con-
uertifle en ennemy , vous ne vous re-
penties pas d'y auoir pafféles bornes..
Car s'il vient ouà reucler vos fecrets,
ou à publier vos diffames, ileft bien
certain qu il a tort , &: qu'il y a de la
lafcheté & de la perfidie en fon adion/
Mais c'eft neantmoins à vous-mefmes
principalement , 5c à voftre incon-
fideration , que vous aués à vous en
prendre. Lctroifiémeaduertilfemenc
cft que les jeunes hommes tafchcnt de
faire pafl'er cette amitié dans la natu-
re de celle qui eft véritablement loua-
ble. Car couT^ç dans les mstf iages il
ézi LA Morale
arriue afles fouuent que la bicnvueil-
lance qui commence par l'amour, fe
concinuë puis après & s'em'acine par
des confiderations qui la font fubfi-
fter, mefmcsà l'heure que l'amour fe
paffe 5 ainfivoid-on quelquesfois que
ramitié qui doit fes premiers com-
mcncemens à la volupté, tire de la
vertu ks progrés & fon afFermifle-
inent , de forte qu'elle demeure en
pleine vigueur , mefmes quand la vo-
lupté, qui Ta fait naiftre, n'eft plus
en vfage. Tellement que dans cette
fréquentation quelesieunes hommes
recherchent les vus auec les autres
pour leurs mutuels contentemens , ils
doiuent tafchcr de réuciller &: de for-
tifier en eux reciproqucment,les bon-
nes inclinations que la nature Se Te-
ducation y ont mifes pour les chofcs
honneftes &:recommandables. Enfin,
ie dernier aduertilfement queie leur
veux donner, eft , qu'ils ne fc figu^
rent pas que cette forte d'amitié oblï->
ge fi eftroittement , que celle qui n^
que la vertu pour motif. Car chaque
chofe dpit cftre cfliméefclo fa valeur.
Chrestiennê.11: Part. ^15
Or bien que la volupté, quoy qu'en
vueillent dire les Stoïques , ait quel-
que chofe de defirable en elle mef-
me, fieft-ce quelle cft infiniment ait
defibus de reilime de la vertu. Tel*
lement que ces amis n'eftans aimables
les vns aux autres , fmon par T vne où
par Tautrede ces qualités, qu'ils font
ou doués de vertu , ou propres às'en-
tre-procurerlajouiflace de la volupté,
les deuoirs aufquels ils font refpefti-
uement obligés ne font aucunement
CGiiiparabfes. Encore y â-t-il cette
différence entre ces deux fortes d a-
mis , que nous aimons à cauft d'eux-
tt>efmes ceux que la vertu rend dignes
de nos inclinations 5 au lieu qu'à pro-
prement parler , nous airnoËiis les au-
tres à caufe de nous , parce qu'ils nous
/entent à jouir de ce que nô«s trou-
j^Ons deledable. Coinm^ dori<^il n'y
peut auoir d:* excès en la poiTeffiori
de lavertu , au lieu que la iotiifTancé
de. la volupté a pour bornas vnë cer-
taine médiocrité, dans les tertnes dé
^quelle il fe faut tenir auec beaucoup
;?!d€xa£bitudc , il n'y a çhofe que nous
^52,4 tA MoRALi
deuions ou foufFrirou faire pour vn?
homme vericablemcnt vertueux , ail
lieu que dans les deuoirs de cette autre
forte d'amitié, il eft neceflaire de fd
gouuerner auec beaucoup de refcrue J
De forte que Damon & Pythias peu-
uent bien mériter beaucoup de loUan-
ge,d'auoir voulu mettre leurs vies Pvn
pour l'autre i s'ils fe reconnaijfToienc
tous deu;t extraordinairement ver-
tueux. Mais fi Ton en vouloir faire
autant en confideration de cette forte
d*amitié qui n arien finonla joaïfran-
ce du Deledable pour motif & pour
fondement, il n'y a point de fage qui
ne condamnafl cette aétion , non feu-,
lement çomrne vn excès, mais comme
vne extrauagance.
L'Amitié à qui rvtilitc donne Ùl
aiaiifance, à cela de commmi auec là
précédente, qu'encore qu'elle femblc
auoir fon objet en la perfonrre qùô
nous aimons, fi eft-ce que véritable-
ment elle fe reflefchit fur nous-mefj^
rnes. Car nous la confiderons à caufé
du profit que nous tirons de fa foGieté",
èc p^ cohfequent fi nous 1 aimons
--. ^ c'eftque
*" Chrestieî^ne: II. Part. ^i$
Veft que nous nous aimons nous-melt
mes. Delà vient auilî qu'elle cft
fujette à beaucoup d'eclipfes , & mef-
mcs à s'cfteindre tout à fait, parce que
le profit n'cftpas vne cliofe conftantc
iiy vniforme , & qu'il arriuc quelques-
fois des. pertes &des ruines^au milieu
defquelles Tamitié ne fe fçauroic
maintenir. Et cela produit vn efFec
qui fevoid aufTi dans râutre , mais
qui ne fe rencontre iamais dans la
véritable amitié; c'eft que les amisfe
plaignent refpeftiuement, quand 1<^
profit ne correlpondpasà leur atten-
te. Car exerçant cette forte d*amitic^'
Comme vne efpecc de commerce, ils
eftiment que le niueau qui en doit ré-
gler les deuoirs , eft à peu prés cette
juftice commutatiue dont j'ay expli-
qué la nature en parlant du trafic ôc
des marchandifes. De force que fi
dans les pertes qiii leur doiucnteftrq
communes , Tvn des deux s*en def-
charge fur fon compagnon y 5c Ci dans
îes profits où ils doiuent avioir part,
l'vn en tire à foy plus qu'il iic faut,
3tu préjudice de Tautre , il en naift
Rr
giâ tA Moral É^
incontinent des clameurs, comme fî!
toutes les facrées loix de Tamitié y
auoient efté violées. Et s*il arriuc
que hors ces chofes qui leur font
communes , Tvn d'eux ait befoin de
Taffiftancc de l'autre , de forte qu'il
foit obligé ou deTemployer^ou d'em-
prunter de luy , ou de luy eftre de
quelque autre façon à charge , fans
que de fa part il foit en eftat de luy
eftre vtile ou de l'en pouuoirrecom-
penfer , il s'en produit premièrement
vîie froideur qui ralentift les efFe£ts
de Tamitié , &: puis , fi cela continue,
elle s'efface tout à fait 5 iufques à n'en
reconnoift re pas la trace . Au lieu que
le génie delà vraye amitié eft défaire
qu*on vueille, s'il eftoitpoffible, tou-
jours donner , 3c iamais prendre, tou-
jours s'employer pour fon amy , 6c ne
luy caufer iamais d'incommodité,
toujours procurer fes avantages , ôc
fauorifer les deffeins , &C n*en deman-
der point d'autre recompenfe que h
fatisfaâ:ion d'auoir fait ce que l'on a
deu. Encore cette fatisfaàion eft-
elle iwUifée à prendre. Parce que la.
Chrestienne. II. Part. î^i^
vertu eftant aimable au delà de ce
qu'on fe peut imaginer , quand on
vient à la rencontrer fort eminente eu
quelque fujet, &: que par la conuer-
fation Se par la familiarité on a eu le
loifir de la confîderer attentiuemenr,
&d'en gonfler les douceurs, &c d'en
fauourer les délices , il eft malaife
iqu'on fe contente foy-mefme dans les
mouuemens de l'amour que l'on a
pour vn (i diuin objet ,■ Se dans les
efforts que Ion fait pour s'acquitter
des deuoirs qui s'en prodiiifent. II y
a vne chofcen quoy cette amitié dif-
fère d'auec celle que la volupté con-
cilie, c'eft qu'elle eft plus propre à
ceux qui font auancés en aage , Se
quelle fe rencontre plusfouuent en
eux que non pas dans les jeunes gens.
La raifon en eft , que naturellemenc
le palfage de l'adolefcence Se de la
jeuneffe à vn eftatplus viril , ou plus
déclinant vers fon couchant , eft auflî
lepaifage de la volupté au défit de la
pofleffion de ce qu'on appelle biens,
&: de toutes autres telles fortes da-
l^antages*. Car comme quand dans
Rr z
igl'S t A Mo RALÊ^
vn arbre qui s'cft diuifé en deu^
branches , Tvne vient à fe fleftrir & à
fefecher par quelque accident, l'autre
en dénient plus robufte &: plus vi-
goureufe , dautant qu'elle attire à
elle feule , toute la fève qui fe par-
tageoit aux deux ,* lors que dans cette
partie de nos âmes qu'on appelle la
Conuoitife , on commence à fentir
diminuer l'inclination à la volupté,
les autres qui ne paroiflbient pas tant
auparauanty femanifcftent&: fe ren-
forcent. En effet , cette parole d'A-
riftote eft bien véritable ^ que les petis
cnfans ne viuent que de laConuoitife,
au lieu que quâd on eft deuenu grand,
en vit pluftoft de la raifon. Eftant
notoire qu'il y a vn certain temps au-
quel la raifon ne ioiiant point encore
en nous, nous ne connoiffons point
d'autres objets que ceux qui fontca^
pables d'émouuoir noftre appétit fen-
fitif : &:que quand les organes defti-
liés aux fondions de la faculté raifon-
nable , ont atteint leur perfedion,
alors des objets plus fpirituels deuien-
jDcnt capables de toucher nos âmes.
Chrestienne.' IT. Part: ^i^
Mais neantmoins il eft vray auffi qu eit
quelque aage que nous foyons , la
couoitifc eft infcparabled'auec nous,
& que quand elle vient à fe lafTer d' vn
objet, il faut qu'elle fe tourne à l*au-
tre. Et cette partie qui fe porte fur
les biens , & fur les autres avantages
delà vie , eft d'autant plus forte ea
cet aage là , qu'il femble qu'elle foie
en quelque façon fauorifée de la pru-
dence. Parce que d'vn cofté l'oa
eftime qu'il faut auoir des richeffes
pour bien exercer diuerfes vertus mo-
rales, & mefmes pour fatisfaire aux
deuoirs de l'amitié ; ôc que de l'autre
on fe perfuadc qu'il faut prévoir de
bonne heure les diuers açcidens qui
furuiennent en la vie , & les incom-
modités qui font inévitables à la
vieillefle, pourpouruoir aux moyens
d'y remédier. En quoy il arriue vne
chofe confiderable. C'çft qu'à me-
furc que par l'aage , la force d,e la rai-
fon va diminuant , le defir des richef-
fes fe renforce. Parce que la crainto
des incomodités delà vieilleiTecroift,
^ que la Conuoitife eftant vue foia
'^50 l'A Morale
dcterminéedc ce cofté là^, déformais
il n'y a plus rien qui la rappelle fur
d'autres ob|ets, la faifon de la iouïf-
fancedes volontés, &: mefmes celle
de Tambition , &: de l'exercice des
hauts emplois , eftant prefque tout à
fait pafTée. Tellement que ce que dit
le mefme Ariftote, que toute imbé-
cillité eft caufe de lauarice, fe trouue
là plus que véritable, la foibleffe du
corps 5 qui le rend incapable de fes
anciennes opérations, (S<: celle de Tef-
prit , quirëpefche de dominer fur fes
Tippetits , -fe rencontrant en cette
conjonûure de temps où la partie
Conuoiteufc de Tame auoit defia pris
cette pente. Or cft-il malaifc de don-
ner icy des préceptes de la façon de
laquelle il fe faut gouuerneren cette
forte d'amitié. Car puis qu'elle n'a
point d'autre fondement que le profit
qu'on en reçoit, li vous tafchés de la.
rendre recommandable , &: fi vousr
exhortés ceux en qui elle fe rencon-
tre , à l'entretenir &c à la continuer,
vous les engages de plus en plus dans
leurs incerelb ;, de fomentes en eu^
Chrestienne. II. Part, ^^i
vne paiTion fort indigne des belles
âmes.. Que fi au contraire vous taf-
chcs de leur imprimer des fentimens
généreux ôc defgagés de ces interefts;
à mefure que vous les en defprenés,
vous diflolués auflî les liens de leur
amitié , 6c feparés leur vnion , qui,
quelque fondement qu'elle ait, fem-
ble toujours auoir quelque air eftima-
ble & rccommandable. Certaine^
ment, comme il y a des attraits légi-
times dans les plaifirs de nos fens, il
y a aufii dans la conuoitife du bien &:
des avatages de cette nature, quelque
chofe que l'on ne peut raifonnablemêc
blafmer , pourueu qu'on s'y tienne
dans vne jufte médiocrité, ou mefmes
qu'en fe défiant de la richeflTe auflî
bien que de la volupté , on fe relTerre
vn peu au deçà de ce que la droite
raifon en pourroit permettre. On peut
donc encore donner ce précepte à
cette efpece d'amis, qu'ils ne renon-
cent pas abfolument à cette amitié,
mais qu'ils ne s'y laiftént pas trop aller,
dautant qu'elle eft de la condition des
çliofes où il eft périlleux de pafier
'^52^ tA MoilALE
mefurer joint que depuis qu'on s*eft
vne fois abandonné à cette cfpece
d*afFcftions , ou bien elles ne donnent
point de place à la vraye & genereufe
amitié qui n'a fondement qu'en la
vertu, ou bien , fi elles luy ont don-
né quelque place pour vn temps^enfin
il arriue qu'elles la fupplantent. le
aie voudrois pas dire que cette célèbre
amitié d'entre Tiberius Gracchus, d>C
CaïusBIofius 5 dontles hiftoiresRo-
maines parlent, ne fufl: fondée que.
fur Tefperance du profit. Comme
Plutarque nous décric le premier, il
auoit l'ame trop noble , &: trop bien
née à la vertu , pour en auoir de tel-
les penfées. Mais iene puis pas aufïî
conceuoir commet elle pouuoit eftre
fondée fur la feule eflime queElofius
fift de les qualité^ louables. Car
quand on luy demanda s'il euft peu
eftre induit parlesperfuafions de Ti-
berius Gracchus à mettre le feu dâs le
Capitole,&: qu'il refpondit qu'il eftoic.
affeuré que iamais il ne le luy euft
commandé , il monftra bien à la vérité
<^u'il auoit bonne opinion de h vertu
Chrestienne. il Part. ^53
idefonamy. Mais quand eftantprefle
il dit enfin que s'il le luy euft com-
mandé , il Teuft fait , il découurit afTés
que lafiennen'eftoit pas telle qu'elle
deuoit eftre. Parce qu'vne excellente
vertu ne fe laiflfera iamais induire à
faire vue fimefchante aftion , que do
préférer la fatisfadion d*vn ami parti-
culier , au refpeâ: qu'il doit à la reli-
gion dont il fait profcflîon , & à Ta-
mour de fa patrie. Il y auoit donc
quelque autre chofe que Tadmiration
de la vertu, qui auoit faifi toutes les
puifl'ances de Tame de Blofius, & qui
faifoit qu'elles dépcndoient' abfolu-
ment de la volonté de T. Gracchus,
pour y obeïrfansrcferue. Puis donc
qu'il n'y a que trois chofes capables
d'attacher nos affedions &: de fe les
aflujettir , à fçauoir le Deleûable,
THonnefte , d£ l'Vtile , ôc que n'y
ayant point d'apparence que ce fuffc-
le premier qui dominaft en cette a-
mitiélà, neantmoins , elle paffoit au
delà des bornes de THonnefte , il faut
necefîaircment qu'il y euft quelque
çkofe deTVtile méfié parmy, &: quel-
(^54 ^A Morale
que confideratidn de ce qu'on appel-
le Intereft , quoy qu'en vueille dire
le fieur de Montagne. La confide-
ration de la vertu y pouuoit donc
auoir tenu quelque lieu; mais Tintc-
rcft, quel qu'il fuft, s'yeftoit rendu
îe plus puifTant , &: en auoit chafsc
tout à fait, ou au moins certes elloic
capable d'en chafTer l'afFeûion qui
auoit pris fa naiffancede l'Honnefte.
Quant au précepte de tafcher à faire
fcruir cette amitié à la produftionde
celle qui feule eft véritablement loua-
ble, il doit fans doute auoirlieu icy,,
comme il a eu cy-defTus , Se encore
en plus forts termes. Car les hommes
dcfia auanccs en aage font plus obli-
gés que les jeunes gens, às'entr'exci-
ter à la vertu, parce qu'ils la doiuent
mieux connoiftrc , &: qu'ils ont plus
de fujet d'efperer d'y reùfîîr , cet
aage eftant deliurc des pallions
qui rendent les jeunes gens aucu-
nement incapables des inftruftion^
Morales. Mais il eft déformais temps
de palTer à la confideration de cette
4crniere forte d'amitié, qui feule eft
Chrestienne. II. Part. ^35
Yeritablemenc louable.
Tay défia dit qu'elle a fon fonde-
ment dans la vertu , que deux amis
reconnoifTent réciproquement l'vn
dans lautrc. Or d'abord , ceux qui
en connoiffentla dignité 5 (&:quicft-
ce qui la connoift finon ceux qui la
poffedcnt?) conçoiuent afsésl'eftimc
qu elle faitnaiftre de foy , &: combien
ardentes &finceresfont lesaffedions
qu'elle engendre. Ifocrate parlant
cfHçIene , dit que la beauté a quelque
chofe de fi charmant 5 qu'elle triom-
phe neceflairement de tous ceux qui
3a contemplent. Puis il adjoufte que
nous n'aimons mcfmes la vertu finon
à caufe qu'elle eft belle , &: que fans
cela nous n'en ferions point de cas. le
ne fçay pas cornent il l'enten d. Car s'il
veut dire que la beauté de la vertu eft
fouuerainement aimable, parce qu'el-
le a delà rcfifcmblance auec celle qui
flamboy oit fur le vifage de cette Prin-
cefl'e , de qui rauit tous les héros de
fon temps en admiration , c'eft vna
eftrangc penfée que celle-là 3 d'ac-
comparer les chofes purement fpiri-
'^3^ LA Morale
tucUesà celles qui ne peuuent aiioit'
de fubfiftancefinon dans le corps. Ec
fi Anacreon rauoit dit5on l'attribuë-
roic pcut-eftrc à quelque cnthoufiaf-
med0 Bacchus & de l'Amour; mais
dans la bouche d'vn vieux Orateur,
qui feme toutes fes compofitions des
plus beaux traits de la Philofophie
Morale, c'cft vne parole infupporta-
ble. Si fçachant bien la différence
qu'il y a entre la beauté du corps &c
celle de l'ame , il veut feulement faire
entendre j'que Tvn &: l'autre font ai«
niables , chacun à caufc de ce qu'il en
poflede 5 félon la différence de leui*
nature 6c de la conftitution de leuc
eftre , il n'y a rien d'extrauagant en f^
conception , mais fa façon de s'expri-
mer cft véritablement vn peu trop,
poétique. 11 deuoit dire que quand
chaque chofc , foit fpiritucUe , foit
corporelle , eft parfaitement bien
çonftituée félon les règles naturelles,
de fon eftre , elle a ce que l'on appelle
proprement Borpté. Or foit que cette
Bonté foit vne mefme choie auec la
gcauté, foit que celle-çy refaite n^-.
Christiènne. II. Part, ë^f
turcUcment &c neceflairement de Tau-
tre comme vnc efpece de refpicndeur,
tant y-aque ces deux chofes font fi
infeparablcment conjointes , qu'à,
peine fc peuuent- elles diftinguer pac
Tentendement. D'où vient que les
Hebreux,&: les Grecs, les ont toutes
deux appellécs dVn mefmc nom, com-
me fi on nefe pouuoit équiuoquercit
prenant l'vne pourTautre. Or com-
me les règles naturelles de la conftitu-
tion de chaque eftrc font fort diffé-
rentes , il faut que cette beauté &:
cette bonté qui s'y rencontrent/oienc
différentes pareillement : &: comme
les eflres font inférieurs les vns aux
autres en dignité, il efl impofTible quo
ces qualités qui fe trouuent en eux
ne foient inégales. Le corps donques
cftât vn eftredoiit la dignité n'a point
de proportion auec celle de l'efprit,
fa beauté, quelle qu'elle foit, fuft-ellc
encore beaucoup plus excellente que
celle d'Helene , n'a du tout rien qui
foit à comparer à celle de la vertu. Ec
s'il efl vray ce que difoit Platon au-
tresfois , que les cftrcs matériels ne
'^3^ iA Morale
font lîeii (înon des ombres cuatioûiC.
fantes des eftres fpirituels , &: que
ccux-cy feiils , à caiifedc la fermeté
împeriiïablc de leur fubfifl:ance,&: de
la merueille de leurs conditions , me-
jritent le nom d'eftres & de fubftan-
ces, dont les autres ne font rien finori
de fombres reprefentations, il faut
que la beauté du corps ne foit rien
autre chofe quVn crayon fort obfcur
de celle de lame, Pofé donc que là
beauté corporelle ait quelque chofe
de fort attrayant , de forte que Teffi-
cace de Ces attraits ^ comme Ifocrate
le nous veut faire auoiier , foit abfolu-
ment inévitable ; tant y-a qu'elle ne
doit émouuoir nos affedions finon à
proportion de fa dignité, qui eft infi-
niment inférieure à la beauté des na-
tures fpiritiielles. Et cette beauté-là
n'eft autre chofe que la vertu* Parce
qu'encore que nos âmes foient douées
de diuerfcs belles facultés , dont les
opérations font différentes, fi eft-cc
que celles qu'on appelle Morales >
farce qu'elles font deftinées aux ope-
rations vcrtueufes, font incompara-
ChrEstienne. II. Part: ^39
blement les plus excellentes. Do
forte que la perfedion de ces facul-
tés là confiftant en ce qu'elles foienc
reueftuës des habitudes qui les peu-
uent rendre capables de produire^
comme il faut ces nobles opérations,-
la beauté de nos efprits confifte ou
vniquement , ou au moins certes
principalemët en elles. D'où fuit que
par tout où nous rencontrons cette
efpece de beauté , il faut que nous en
foyons non pas feulement émeus ^
comme Ton eft de la rencontre des
objets qui n'ont que de médiocres
qualités dignes de nos affections, m ai s
rauis&tranfportés hors de lapuilfan-
ce de nous-mefmes. Et c'eft pour-
quoy le diuin Platon difoit5que parce
que nous ne voyons la vertu fmon
comme au trauers d'vn nuage, nous
ne Taymons auflî que froidement Se
languiflamment ; mais que fi nous la
pouuions contempler. toute miëj c'eft
à dire hors de deflbus le voile dont
l'enueloppe foit l'imbécillité de nos
efprits, foit Timpcrfcdion des fujets
dans lefquels nous la voyons 3 elle
Z^ù La J^ORAtE
produiroic en nous des mouuemeni
d'amout entièrement admirables.
Tellement que cela fe rencontrant
ainfi dans l'amitié dont nous parlons
maintenant, que deux hommes ver-
tvieux s'envifagentattetiuement l'vn
l'autre , &: par la fréquentation recon-
noifTent la beauté intérieure de leurs
âmes réciproquement , il ne fc peut
faire que ces mutuelles idées de vertu
qui fe communiquent de Tvn à
Tautre , trouuant des fujets fi bien
difpofés à les receuoir , ne les enflam-
ment dVne ardeur de dileûion qui
ii'eft pas imaginable. Quelques- vns
parler des fympathies qui fe trôuucnt
dans là Nature , ôc leur attribuent
quantité d"effe£l:s dont à leur aduis il
nefe peut rendre d'autres raifons. Et
ce n'cft pas rcy le lieu d'en parler , ny
d'examiner fi Topinion qu'ils en ont
cfl: fondée fur de bons principes.
Quoy qu'il en foit , figurés vous d&
l'aymant , qui outre fcs qualités na-
turelles ait encore celles du fer , &r du
fer , qui outre fcs qualités naturelles
ait encore celles de l'aymant, avoirs
imagmes
Chrestie^îne. ÎL Part. /^4t
îmaginés qu'ils font aflcs proches pou^
defployer ïvn fur l'autre rcciproque-p
ment leur adiuitéj leurs mouuemen^
de l' vn à l'autre feront fans doute bien
rapides, leur liaifon fera bien eftroite,
&: fi c'eft,comme penfenc quelques
Philofophes , par des hameçons mi-
perceptibles qui émanent de leur fub-
ftance , qu'ils s'agraffent mutuelle-
ment Jeursaccrcchemens feront bier^
ferrés. Mais cela pourtant n'eftrieri
au prix de cette admirable vnion pat
laquelle deux âmes veritablemenç
vertueufes font non tant lointes qu©
méfiées, non tant alliées que fondues^
^ comme incorporées enfembIe,pour
ne viure plus que dVne vie, ne luire
plus que d'vne lumière , ^ n'auoir
plus que mefmes inclinations. En ef-
fet, comme deux clartés qui partent
de deux principes lumineux, fi elles
viennent à fe ioindre , gardent bieii
en quelque forte leur diftinclion , ce
quiparoifl; en ce qu'elles font diuer-
fcs ombres , ôc neantmoins fe pé-
nètrent &c fe confondent en telle
Àianiere, qu'elles n'ont plus quVn^
Sf
^^41 ^^ Morale
mcfme fplendeur &: vn mefme fcit?
s'il s'eftoit trouué deux amis parfai-
tement vertueux , ce feroyent tou-
jours deux hommes à laveritéimais
leurs âmes pourtant fe transforme-
royent tellemêt Tvne en l'autre par la
refTemblance de leur vertu, par la
conformité de leurs fentimens^^: par
l'ardeur réciproque d'aftedlions mer-
ueilleufement pures 6c. fynceres, qu'à
peine difcerneroit on autrement la di-
uerfité de leurs perfonnes que par la
différence de leurs corps. Mais il eft
vray que nous ne voyons point de
vertu fi parfaite en elle mefme, qu'il
n'y manque du tout rien, &: quemef-
iiies en la plufpart elle eft fort defc-
â:ueufe : de forte que nous ne voyons
point non plus de ces parfaitement
excellentes & diuines amitiés, le
fcay bien les exemples qu'on en allè-
gue. Orefte &: Pylade, Thefeus de
Pirithous , Damon &: Pithias , ont
remply les efcritsdes anciens de leurs
noms ôc de leurs louanges, iufquesà
leur attribuer, au moins à quelques
vns d'entreux^dcs chofcs entièrement
Chrestienne. ÏI. Part. (^4*
fabuleufes. Le Toxaris de Luciea
n'eft qu'vn tifîu de diuerfes hifloires
mémorables fur ce fujec^ non entre
les Grecs feulement, mais entre les
Scythes de Us barbares. Tiberius
Gracchus iS^ Caius Blolius, Scipion
TAfricain & LxUus , Se quelques au-
tres encore font illulb es pour cela en-
tre les Romains. Et fans charger ce
papier des noms de ceux qui fepeu-
uent eftre fignalés de cette forte en
ces derniers temps, qui oCt-ce, qui n'a
point oui parler de l'amitic d'Eftien-
nedelaBoëtie <36de Michel de Mon-
tagne ? Mais tant s*cn faut que de
tous ceuxlàon pu iiTe dire, que la ver-
tu eftoit en eux en vn fouucrain de-
cré, qu'il y en a eu pluiîeurs en qui elle
a eftc peu éclatante. Et qui examinera
bien Icsadions de cts bons amis dans
les efcrits des anciens, trouuera que
tant s'en faut qu'elles portent des
marques d'vne eminente vertu , que
bonne partie d'entr'cllesont eu quel-
que chofe de fort vicieux, & qu'elles
bnt ei^é employées à feruir à de fa-
les voluptés, ô^ à des pafTions defor-
^44 ^^ Morale'
données. Quant aux derniers qirë
i'ay nommés , ce n'eft pas mon def-
fein de rien diminuer de leur ré-
putation : mais i'oferay bien affirmer
pourtant , que û leur amitié a cfté
auflî forte Se auffi eftroitte que V\n
d'eux l'adcfcrite dans fes Efrais,elle a
de beaucoup excédé par fa véhémen-
ce , la mefure de la vertu qui cftoit en
eux, qui 5 à la bien examiner, auroit
delà peine à fe maintenir en l'ordre
des médiocres. C'eftoyent à la véri-
té deux âmes qui auoient quelque
chofede grand,mais bizarres en leurs
opinions, &C qui au refte auoycnc
toutes deux beaucoup de mefpriis
pour le commun des humains , &:
tout enfembie vne grande opinion
de leur propre Se naturelle excellen-
ce. Tellement que fe trouuant fi
femblables en force , en humeurs , ôc
en fentimens , quand elles vinrent i
s'appliquer l'vn à l'autre elles s'adiu-
fterent parfaitement , &: par manière
dédire, s'emboiterent de telle façon^
qu'il eftoit malaisé de les difloquer ,
quelque fecouffe que les accidens de
Chrestienne. II. Part. ^4J
lavic,&: les diuerfes rencontres des
chofes, pûfTent donnera leur iointu-
res,pour en relafcher les ligamens.
Mais comme l'opinion ell vne image
baftarde ÔC fallacieufe de la fcien C£ ^
qui trompe rentendement,&: comme
Ariftote dit qu'il y a des gens auflî
arreftés dans leurs opinions, que ceux
qui font véritablement fçauans font
fermes & inesbranlables en leur f cicn-
ce 5 il y a de fauffes amitiés qui fem-
blent imiter la confiance de lavraye,
parce qu'elles fe trouuent en des amcs
naturellement vn peu roides , ôcqui
s'attachent à leurs objets par de fovtcs
applications. Encore fe trouue-t-il
quelquesfoisdes gens qui après auoir
porté leurs efprits à de fi hautes eleua-
tions, que de mefprifer tout ce que
les autres hommes craignent & hono-
rent dans le ciel &: dans la terre, penf-
fent s'eftre logés bien loin au deflus
des âmes vulgaires &6 populaires, en
qui le refpcdenuersles Puiffances fu-
perieures,ou la vénération de la Diui-
nité,araualé le courage , ôc la noblefle
4esfentinacns. Deforteque quand ils
Sf j
*'i^4<> ï-A. Morale
viennent à troiuicr quclqu'vn quia
l'clprita peuples delà mefme trem-
'pe, ils croyent auoir rencontré vue
vertu extraordinaire ^ & qui mérite
qu'onl'embrailc, &: qu'on la préfère
à toutes autres iouidances: c*eft pour-
quoy ils^-s'y attachent auec tant de
contentement. Mais c'eft corne quad
Ixion embraffa vnc nue pour vnc
Dceffe. Car comme de leur accou-
plement il liafquit, d^fent les fables. |
des Centaures , qui tenofentquelque
ch'ofe de la nature de l'homme,^ qui
ii'eftoient pas des hommes pourtant:
ddVnion dç cette efpecc d'eiprits il
fc crée ic nefcav qu'elle monftrueu-
fe forme d amitié /qui tient quelque
"chofe de la vrayc, en ce qu'elle cfl:
pleine d'ardeur &: de fermeté ^ mais
qui au refre n*a pas à beaucoup près
tant de bonne &;: de folide vertu , que
d'erreur &5 d'extrnuagance. La v<?rtu
■dçsc hommes fe rencontre volontiers
tri Pvn de ces trois- dce.tés. C'cfl
■qu'où bien elle ell dans ics commcn-
cemens, comme vue belle plante qui
^erme , mais qui eftoncorç fort ten-
Chrestienne. II. Part, é^y
dre , &C qui a beaucoup d'impeifc-
dion. Ou bien elle a desja fait des
progrés confiderables , mais non tels
pourtant qu'elle ne foit meflce de
quelques notables défauts. Ou bien
enfin elle eft paruenuë à vn fi haut
point 5 que bien qu'à parler abfolu-
ment, elle n'ait pas atteint le dernier
dcp é de la perfedion,( car il eft im-
polfiblc d'y paruenir en cette vie )
fieftce qu'elle eft comme acheuée ,
autant que l'infinité dcrnoftre nature
le peut fouffrir , &c que la comparai-
fon que nous enfaifons auec ces de-
grés inférieurs, la nous peut faire efti-
mer en quelque façon parfaite. Se-
lon cela cette amitié dont nous par-
lons prend auffi neceffairemcnt di-.
uerfes formes. Car encepremicr de-
gré, elle ne peut eftrefinon foible ,à
proportion de la condition de fon
objet, fi ce n'eft que la vertu eftanc
desja grande & forte en T vn des amis^
celuy Liait quelque cfpecede preffê-
tlment qu'elle dcuiendra pareille-
ment belle & vigoureufe en Tau-
tre. En effet il y a quelques fois des
Sf 4
^4? LA Morale
natures fi fauorablemcnt formées à
toutes fortes de vertus , qu'encore
qu'elles n'en aycnt point produit,
parce qu'on n'a pas eu le foin, i
pendant le temps de leur éducation, ^
de leur en donner l'impreflion , fi
cft-ce que quand elles viennent à
rencontrer la culture dVne bonne
main , elles en reçoiuent les femen-
tes auec beaucoup d'auidité, adon-
nent d'abord de fort belles efperan-
ces. En cette rencontre , ileft du
dcuoir du pi usTagc de fùpporter dou-
cement les défauts de fon amy , en
attendant que la vertu y prenne fa
jufte gandeur & fa jufte force ; à quoy
il doit contribuer quanta luy de tout
fon pouuoir , tant par les cxhorta-
liops &: les admonitios faites à temps,
que principalement par les bons
exemples. Car les admonitions fem-
blent quelquesfois tenir vn peu de
Tauthorité d'vn pédagogue ,• chofe
contre laquelle les hommes ont na-
turellement de lauerfion ; au lieu que
les bons exemples admoneftent fans
pffcnfcr, 6^ perfuadent de telle fa-
Ghrestienne. II. Part. 6'4^
çon qu'on s'y laifTe vaincre fans rcfi-;
ftancc. Ec comme Plutarque dit que
le cuiure ne fe fond pas à beaucoup
prés fî bien par la violence du feu ,
quand on l'anime par les foufflets , &C
qu'on le follicite ^ & qu'on l'attife ,
que lors que l'on refpand à Tentoui:
d'autre cuiure desjafondu,qui l'amol-
lit par la fympathie de fcs qualités;
Tefprit de l'homme fe laifle pluftoft
reformer par l'efficace de la conuerfa-
tionde ceux qui font desja véritable-
ment vertueux, que parcelle des ad-
uertifl'emens & des remonftrances.
En ce fécond degré , famitié a fans
doute plus de fermeté, ôc les deuoirs
des bons amis s'exercent de l'vnen-
uers l'autre aucc moins de peine. Car
comme quand deux chenaux d'inéga-
le force tirent cnfemble à vn charior,
il eft extrêmement difficile de les fi
bien adiufter , que l'vn n'y faffe patir
l'autre, au lieu que quand ils font e-
gaux en courage ôc en vigueur , ils
s'entraniment , Ik s'entrefoulagent ^
^ marchent alaigrement; cette dif-
proportion de vertu donne fans doute
■feyo LA Morale
derincommodité à l'vn des amis en la
pratique de leiiramitié, au lieu qu'ils
en fondes fonclions&: les opérations
auec beaucoup plus de gayeté, quand i
leur vertu eft de mefme force. Leurs
bons exemples font réciproques , Se
leurs aduertiflTemens mutuels; &: cet-
te égalité qu'ils voyent entr*eux, L'ur
oftant à Tvn Se à Tautre le foup-
çon d'eftre traité par fon compagnon
de haut en bas,&: auec quelque ef-
pecc d'authorité, elle empefche que
quand ils vfent de quelques repre-
Jienfions, Tefprit de celuy qui les re-
çoit ne s'en chagrigne & ne s'en cho-
que. Là doncques règne la liberté
•auec la douceur , là on ne fait pas
xlifFiculcé des^entredire franchemenc
la vérité, parce que de cofté ^ d'au-
tre oneft aflcurc qu'on ne le fait pas
par vne humeur imperieufe&: domi-
•nante. Et dautant que des gens qui
ont fait de grands progrès en la vertu^
B'cfliment rien au monde au prix
d'elle 5 ceux qui font amis de cette fi-
Çon empîoyent la plufpart de leurs
Ibius à la cultiuçr T vn en l'autre reipe-
Chrestienne. il Part, éfx
£tiuemcnt, parce que c'eft le plus grâd
bien donc on puifTe procurer k iouif-
fance à ceux que l'on aime. Neant-
moins il ne laifFe pas de feprefenter
d'autres occafions,où de bons amis Ce
font fentir leur bienvueillance &: leur
afliftance. La vie humaine doncques
eftant partagée en deux conditions
opnosées , à fçauoir de profperité &:
d'aduerfitéjils s'entr'aiment en tou-
tes les deux,& s'en donnent des preu-
ucs mutuellement , félon l'exigence
des occurrences. Et d'ordinaire l'on
eftime que l'aduerfitc eft le temps au-
quel on expérimente les amitiés , tel-
lement qu'Ifocrate dit que comme
onefprouuel'ordanslefeu, l'on con-
noiftauflî les amis dans les afflidions
& dans les trauerfes. En effeâ^toutes
ces ombres d'amitiés qui naiffentoii
de rVtile,ou du Deleftable, s'éua-
nouiflent en ce temps là. Car celuy
qui ne fc propofe en cette forte de
focieté , finon fon contentement ou
fon profit, comment fe refoudroic
il à partager auec vn amy fes affli-
ctions ôc Ces pertes ? Mais daris celle
'€^z LA Morale
qui apourfondement la vertu, iln'e^
vapasdcmefme. L'afHidion n'ollant
pas la vertu à nos amis, elle ne fou-
ilraic pas auffî à nos aftedions leur
objet ; au contraire , parce que la ver-
runon feulement fe maintient , mais
xnefmes éclate dauantage dans Taf-
'flidion, tant s'en faut que Tamitiéfc
doiue à cette heure là ralentir, qu'el-
le prend alors ie ne fçay quelle nou-
uelle vigueur dans les âmes vraye-
ment genereufes. Et de fait , la pluf-
part des belles actions par lefquellela
vraye amitié s'eft fignalée dans les lii-
iloireSjtirent leur éclata leur recom-
mandation de là, c'eft que pour les
faire on s'eft exposé à quelques grands
dangers, on a fubi volontairement
quelques fenfibles defplaifirs , on a
porte auec alegreffe quelques nota-
bles pertes de biens ou de réputa-
tion, enfaueur &:enconfideration de
fes amis , foit pour les tirer des cala-
mités danslefquelles ilseftoient tom-
bés, foit, encore qu'on ne les en pûft
pas tirer, pour leur en foulager en
guelcjue façon le fentiment^en parti-
ChîIestienne.II. P art7 ^^f
cipant à leurs foutfrances. Toutesfois
cequelemefmelfocratediten quel-
que autre lieu,eft bien vray, qu'il y
a tel qui fe monftre amy en aduerfité,
à qui la profperité de ks amis donne
de la ialoufie. Et cela fans doute fe
rencontre là où la vertu n'a pas at-
teint ce dernier degré de perfedion»
Car vn homme d'vne vertu médio-
cre , qui voit fon amy en quelque
peine,non feulement ne relafchc pas,
mais redouble alors fes aftedions en
fon endroit. Premièrement , parce
qu'il y va de la réputation de fa gene-
rofité , que l'on ne die pas qu'il n'a
aimé qu à l'heure qu'il y faifoit bon ,
&:que fes aflfeftions fe font tournées
auec la fortune. Puis après , parce
que dans vne vertu médiocre il refte
quelque lieu à l'ambition , qui fait
que l'on eft en quelque forte bien aife
qu'il fe prefente occafion de gaigner
eét auantage fur fon amy, qu'on l'au-
ra fenfiblement obligé dans vne occa-
fion importante. Au lieu qu'vne
grande profperité produira vn effet
tout contraire. Car alors, celuyqui
^^4 tA Morale
fe voit au deirous,ne fent point fa gé-*
nerofité fe picquer ; 3c ce reftc d'am-
bition &: d'amour propre , que fa ver-
tu n'auoit pas eftcint , fait qu'il ne
peut, fans quelque chagrin , voirfon
amy au defïlis de luy , ôc en eftat de
l'obliger, pluftoft qued'eftre oblige
par fonafliftance. Ce dernier degré
de vertu doncques eft celay auquel
tous CCS fentimens d'ambition 6c de
ialoufiefont eftoufFés, tant parl'ex-
cellente vertu qui fe rencontre en
chacun dés deux amis ,&: qui nelaif-
fe plus de place à ces palfions^que par
Teftime ^parTadmiration qu'ils ont
pour la vertu l'vn de l'autre. Car par-
ce qu'ils voyent chacun en fon com-
pagnon vne vertu fi eminente, qu'elle
cft digne de toute forte de profperité
&: de grandeur, il ne peut rienarriuer
défi grand ny de fiauantageuxà l'vn
des deux, que l'autre ne l'eftime en-
core digne de beaucoup dauantage.
Et c'eil: ce qui me fait autant & plus
eftimer que ie ne fais aucune autre ,
l'amitié d'entre Scipion ôc Lxlius,
Car ie ne doute pas que ce dernier
Chrestienne. II. Part. '6^f
n'ait bien reiiiarquéque la fplenclcuL-
des adions &c des profperités de l'au-
tre, actiroit les yeux&radmiratioa
de tout le monde fur lur luy. le ne
doute pas mefme qu'il n'ait bienprc-
ueUj que dans Peftime de ïa pofterité,
fon nom, & la réputation de fa vertu,
demeureroit engloutie & enfeue-
lie fous la gloire de Scipion , &:
fous l'éclat de fes vidoires. Et néant-
moins tant s'en faut qu'il en ait iamais
témoigné le moindre reffentiment,
ou qu'il en foit furuenu quelque froi-
deur à leur amitié, qu'il poufToit à la
roue des vidtoires de Scipion par Ces
confeils , & qu'il contribuoit tout ce
qu'il pouuoità le rendre le plus grand
& le plus illuftre de tous les hoir.mes*
Ce qui ne procedoit d'ailleurs finon
qu'eftimant la gloire & llionneur , la
recompenfe naturelle de la vertu ,&:
voyant à fon aduis en Scipion la vertu
en vn degré plus eminent qu'elle n'e-
Itoit en aucun autre des mortels , il
Taimoit à proportion de ce qu'il le
mericoit,&: faifoittout ce qu'il pou-
uoit pour luy procurcrla gloire donc
^j($ laMoralè
il eftoit digne. Bt c'efl: là le fouucrairi
point de l'amitié , & le caradere lé
plus certain par lequel on puiflere-
connoiftre qu'elle remplift &: qu elle
poffede entièrement vnc belle ame.
Or n*efl:-il pas malaise de trouuer
beaucoup de ces amitiés qui ont tiré
leur origine del'Vtile 6c du Dcle6ba-
ble. Celles qui ont vne médiocre
vertu pour fondement ^ ne font pas
fans doute fi communes. Car les mé-
diocrement vertueux mefmes font en
petit nombre en comparaifon de ceux
quifelaiifent abfolument ou maiftri-
fera leurs paiTions^ ou gouuerner à
leurs interefts. Et neantmoins les
exemples n*en font pas extrement ra-
res. Mais quant a cette fublimc ami-
tié, qui doit fa naiffance à vne fubli-
me vertu 3 elle cft rare comme fon
principe,)^ ayant merueilleufemëtpeu
de gens en qui la vertu fe foit portée à
vne fi haute eleuation; & quand elle
fetrouueroit telle en pluficurs fujets,
cftant difficile qu'ils fe ioigncnt &C
quilsfe rencontrent par la fréquen-
tation, c'cft non pas vnc produâion
du
Chïiestienne. II. Part. ?j^
ÏKi hafard^mais vn efFeft très fmgu-
lier de la prouidence de Dieu, que
de voir vne amitié de cette façon,
refultcr de éclater de IViiion de deux
telles âmes. Derechef^ il n'eft pas
difficile que ces prétendus amis qui
n'ont autre visée en leur amitié/mon
le contentement &: le profit, fe com-
muniquent à plufieurs,&: côntradrenc
multitude d« ces alliances. Car le$
pkifirs dont on peut iouir en la viey
fontdiuers , &:les profits peuuent ve-
iiir de diuetfcsfources; ôi les objets
de cette nature ne font pa^ capables
de remplir tellement nos appétits,
que Tvn n'y laifle place à l'autre , ou
pour y loger plufieurs enfemble,ou au
moins pour y entrer fucceffiuement,
&: y rcuenir tour à tour. Tellement
que pour s^eflre attaché à Tvnpar Tat-
trait d' vne efpecedc volupté , ou par
Tamorced'vnc certaine forte de pro-
fit, on ne reiette pas pour cela les au-
tres. Quant à celle qui a pour fonde-*
ment vne vertu médiocre , elle ne fe
peut pas communiquer à tant de gensi
non pas feulement parce qu'on ne
Tt
'ë^9 ^ LA Moit AtÉ^
rencontre pas tant d'objpts a qûô^
s'attacher , que parce que cette anoini
tié tire après foy certains dcuoira
qu'il eft mai-aisé de pratiquer enuers
vn grand nombre de pcrfonnes. Ec
licantmoinsielle n*icft pas tellemeno
reftrcinte qu'elle ne puifle embrafler
plufÎGuts ban^ amis , & ft roncftoic
teduit feiikmentà vn^ la vie humai-^
A e ferait miferable. Mais quant à cel-»
I^ qui ' a^ p(5«r principe vne fublima
dz extraordinaire vertu , cen'eft pas
feulement la rareté de Ton objet, qui
fait qu'elle fe réduit finon à deux
li0mme$ feulement 5 au moins certes
à peu de gens 5 c'cft aulTifanaturello
excellence. Car quand vnfimerueil^
kux objet faifit vne fois Tame d'vii
feommév il en rcmplittellèment tous
les appjetits > il en pofTede fi abfo-
îument tdûtbs les puiflances , il en
gouvierne de telle façon tous les mou^
uemens , &:eft la manière fi ordinaire!
&: fi coftantcdefes penfées &: de fou
admiration , qu'où bien elle ne s'en
deftachedu tout point pour fe porter
&p'oursriippliqucr ailleurs, ous'il luy
&rrk«r:qbelqùfip Ômb jde s'jen 'd^fta.^
chcn >• paixe qii€^ tpuo alemourxle foy
clle;rre tiîamiçpQiriictetdko;b)Ct àquojr
sanfïfïèr^^clle-TptouEnc iiïc^citineat
àociuM (iaas-M pôflijflîon dùquiel ellfa
;ciMciir'-d'\inc fatirfaftion&rid'vî^ie >oyis
ïi'eftpas befoin.que ie m*cfteiîdefC|i
Vexplic^vkin desdeuoifs qui reïiilteM
de CCCD2 fojrre d'^miipâjiKja pijuç qo'ieii
la'dnduûioa daixeiak que nmis ï^cnas
.dbufHiisr 'à [w ous-- îlStefitï«!SSp ^' «Clkr il rtf yla
deux! fojîiies d^^^-^^ ®*ï^> fi^<>tt q|uQ.
cominE.il: dftf plias frfâitlOf^ ai Bèruc^fi-
diînieniode ccviit^ntïjfjcjr iê'i^^j<^t^|(|6£
fôt cîf d£^'fujcc$fmç<&riet!r^,q^'dièr^
fliçchicife. coR-templ^ion (lib- foyip îi
foribte/qvid dQv\% h^^mviA^i^fité^kë^
poijes^ . qu^ili^' ç'èn'n^iflertt Mei^ BC
^u^^n taate^lèsIo^â-fiofi^qùVîcquié-
-amitié ^ Ghaetîh^'<l'e«« f FefcFàÇft Yott
Te 2,
-amy à rfoy , à caufé qu'il le lUge pîtri
excellent en vertu , il a plus de foin de
luy &: de fa fatisfadion , qu'il n a de
dTcs propres auantages. C'eft donc
jDÎen là faiis doute le plus grand cf-
fe£t que puifle produire ramitié ,
quand on fe refoût à perdre la vie
pour fon amy. Mais neantmoins ce
n'cft chofe ny incroyable,ny extrana-
gante, que quelques vns s'y foient re-
folus , comme il y en à des exemples
dans les hiftoires. Car ce quciay dit
ailleurs eft bien véritable, que la Na-
ture m'apprend à auoir premièrement
ibin de là conferuatiùn de mon eftre,
j& puis après à penfer à la conferua-
^ion deceluyd'autruy. Parce qu'en^
'çqrje qu'ils foyerit égaux , en ce qui
jeft de r^ftimation qu'en fera vn tiers,
^fi jeftrce qu'en celle, que i'en feray ,
.'ciette confideration , que Tvn eft à
:iPQy,&:, que Tautre n'y cft pas , le'doic
rcmpô;:ccr à la balancé. Mais dautant
que l^principale excellence de mon
.çftrc çonfifte en la pofleffion dé la
_.y^rtu.; où la y^rtu fera dans vii de-
gré forçémincnt, elle doit , iijcfmes à
Chrestïenne. II. Part. 6éi
mon iugement, contre-pefer cet a^
uantage. De forte que Tedrc de moa
amy , s'il eft beaucoup plus vertueux
que le mien, me deuroit déterminer,
fî la neceffité lerequcroit, à préférer
fa vie à la mienne. Or où l'amitié eft
capable d'imprimer ce fentiment, de
mefpnfer fa propre vie pour fauuet
celle de fon amy , il n'eft pas befoin
de dire quelles imprefRons elle peut
donner, en ce qui concerne tout le
reftc. Car ny les biens , ny l'hon-
neur , ny quoy que ce foit que les
hommes peuuent pofTeder , n'eft, ex-
cepté la feule vertu , aucunement
comparable à la iouiffance de la vie.
5w ItÎ iw ISsSSwStos^ îfe' lësTO stÎ st5 £1^ «^ Gtl e^
7)E LA RELATION
(ïennemy à enncmy:,(S/'des chojes
qui en dépendent.
C*EsT faire vn grand faut, que de
pafTer tout d'vn coup de la con-
fideration de cette diuine amitié qup
ic viens de rcprefenter , à celle defi-^
nimitiç, ^ des chofes qui en depen-
' " ' ". Tt j :
detit.>Matis ie tre.tnDuue point derlieii
€l'e«. traitei: qui. ioit fini corFimode
quercckiy-cy; ô^pais^kis rhôfes^oon-:
traites feconnoiflent mieux ^ qtund
oTi'les approche iVne de l'àiwre. ^ le
parleray donc ic^Jde la relation que les
etincmis ont entx'cux, ôc dé-la façon
d^laqiielie la Nature des ch ofes leur
permet d'agir Ic^ vns en uerS les au-*
tres.Ie disla Nacuredcs chofcs n©m^
niémenc. Gat qui s'^en voudrait rap-
porter aux fenti mens que les Payens
en ont eus dans la corruption de la;
leur, il femble que Socrare mefme,
en ces mémorables difcours qil'iltiene
dans les œuuresde Xenopihon,, en
détermine en cette forte.: XZu^Q: que
comme vn honnéfte liomiw ie doit
efforcer de faite;4 fcsadiis \\ plus de
bien qu'il fe peut, il ne fe . doit point
elpargner non plus àTairc dlimalà Tes
ennemis, en toutes les occurrences
qiii fe prefentent. ' Or fi ce per'fon-
mge^leplusdôu^, &le plus patient
âb tous les Payens, &: quià le moins
eu de reffentiment. des inïtifes qui
îrvy ont efté faices par fes eithemi? 3;^?^
Chrestienke. II; Part. ^^5
a eu cette opinion , qu'elle deuons
nous pertfei: qu'ait efté la dirpcfitioÀ
de tout lerefte? Et défait 5 de toutes
les paillons àufquellcs nous fommes
fujets , il n'y etl à aucune à qui nous
nous laiilîons hâturelldment tant em-
porter, ny dont nous nous flattions
taht que les émotions en font iuftes ^
que celle, don de la Colère feulement^
mais auffi delà Vengeance. Et par-
my ces mifcrables barbares, dont oii^
n'aaucune connoilîance en TEurope.
finon depuis deux fiecles en ça, l'auaii
rice, Tenuie, l'abandon à la volupté,
la gourmandifc,& Ty vrognerie,^ ces
Autres peftes ordinaires des h vie ,
font peu pratiquées 5 &: peu commu-
nes, fi nous en croyons les relations
qu'on en fait : mais quant au deûf
de fé vanger, c'eft vne paffion qui' y
règne fi abfolument & fi vniuerfelle-
ment , qu'elle les porte à des coufru-
mes & à des txccs qui les rendent pi-
res que les belles. Or qui dira que la
Nature des chofcsen permette tant,
s'il ne veut deuenir barbare luy mef-
me f Si d'autre cofté nous voulions ti-
Tt 4
'^<>4 ^^ Mo R, ALB .
rer de la difcipline de Iefus-Ch,nft>
les enfeignemens, de la façon dont ij
faut que nous nous gouuernionsen-.
ners nos ennemis, chacun fçaic que^
cftlc degré de patience &:de chari^
té à quoy elle nous porte. Vomauês ^
4it-il. y entendu tftiil a elté dit , Tu ai'
piera^ ton prochain , & haïras ton enne-r
py. Mais ievomdà , moy ,^ K^imL vos,
ennemis^ heni(fez> ceux qui vom maudifr
finty faites bien a ceux fui vou^ haïf-
Cent y & pries pur ceux qui vous cou-.
rent/us , c^ qui vous fcrfecutent. Et
il eft bien certain que pour remplir
toute Teftenduë de la qualité d'va
homme Chreftien , il fe faut confor-
mer à cet admirable enfeignement,
comme nous verrons , Dieu aidant ,
dans la quatrième partie de noftre
Morale. Mais la Nature des chofes,
ne nous porte pas du tout fi auanc, tc,
ne requiert pas de nous vn fi haut
point de perfedion, que fait l'Euan-
giledu Sauueurdu monde. Exami-.
«ons donc yn peu ce qu ellenous per-
met 3 & ce qu'elle nous défend , non^
l^nt afiq de fçaiioir quelle eft la reÂ*
Chrestienne. II. Part. ^6^
gle de nos aftions , ( car nous deuons
plus faire qu'elle ne nous ordonne,
puis que nous fommes Chreftiens )
que pour voir combien nous fammei
efloignés de la perfcdion de la Difci?
pline de Chrift , puis que mefmcs
bien fouuent nous ne refpondons pas
entièrement aux inftruftions de U
Nature.
Les hommes oot de deux fortes
d'ennemis , les vns publics, &:lesau^
très particuliers. Et i'appelle enne-
mis publics ceux que nous ne confide-
rons comme tels , fmon parce qu*ils
font ennemis de TEft^t duquel nous
faifons partie. Mais l'appelle enne^
mis particulierSjCeux dont nous pen^
fonsauoir reçeu quelque offenfe per-f
fonnelle , qui mente que nous en
ayons du reffcntiment. Qiiant aux
premiers, il n'eft pas malaisé de trou-
uer ce que la Nature nous enfeigne
en ce fuj et. Comme nous auons veu
ailleurs que la conferuation de la vie
de mon prochain me doit eftre en re-
commandation fînguHere , tandis
qu'il ne metpoiçt lamiçnnc eç peril^
lÉ'S^ LA Morale
ia conferuation de l'Eflac d'vne na*
tion voifine me doit cftie en gran*
de recommandation pareillement ,
tandis qu'elle n'entreprend rien con-
tre la feurctc ou la liberté de celuy
dans lequel ie fuis ou enté de incor-
poré par mon domicile & par mon |
ferment, où engendré 5c enraciné par
mon éducation ^ par ma naifl'ance.
Mais comme fi mon prochain atten-
te de telle forte à ma vie, que le ne la
puifle gareftfeir finon en me défen-
dant à tîiain armée, &C en luy rendant
le péril commun, fi vne nation voifine
entreprend fur la liberté cV fur la feu-
TCté de l'Eftat dans lequel nous viuôs,
il n'y a point de doute que la Nature
ne nous autorife à k garentir par la
violence des armes , dcuflîons nous
mettre l'autre Eftat en péril en nous
défendant. Carrelle qu'eft la iuftice
naturelle de la défenfe de particulier
a particulier, quand la rtecèflîcé le re-
quiert , telle eft celle de la defcnfo
d'Eftâtà Ertat,&: encore en plusfort^
termes. Parce que la conferuation
de la fdcieté de touçe va» grande M^
CHREStiE^iWE.ÏÎ. Part. I^èf
tiôrt , eft de plus ë'impottahct aii
moivde^^aela v\t d'Vn particulier;^
jïrôfmes il y â plus d'incereft pour Xn
conferMàtioti du genre humain en gé-
iieral,qaVïi Eftîat tout entier & vnë
Republique fubMè, qu'il n*y a d'in-
terclt pour la conferuation d*Yn Eftac
en parti<-uliér , qufe l*on conferué la
T^ie à vii homme ptiuc feulement. Et
Goinrae dans la dèfenfe d'hômiiic à
koiiVmê , toutes Ibs parties du <^orps
font ofeligécs de Gôntribuer à fâcôn-
feruation , chacune félon la placé
qu'elle y tiët, & les foiiûiôn^ qu 'cUely
e3cerce,&:ceîa,fcw?isrâutoricèdè TEn-^
téndcïn'etjqui gouuerne tous fesnioii*'
we-mens ; dans la defcnfe d'Eftat à
E;ftat 5 toutes lés përfonnes de TEftat
d^iu^nt contribuer- à fa cooferuation
paieillemêt5chacunefclo fa vocation,
&: cela fous Tautôritéde la Prudence
publique,^ de la Puiffajice fouucrai-
ne , à qui appartient le commande-
ment. Gat ce qu eftrame &: i'cncen-
d^méhtdans le cot'ps humain, cela eft
la forme de gouuetnement^î^ l'au-
torité àt conimander , en la fociec^
€69 lA Morale ^5y.:3
de laRepublique. La guerre doncques
cft du Droit de la Nature en telles
qccafions,& n'y a point de difficulté
que ceux qui fot nos ennemis de cet-
te façon, ne puiflfent ôc ne doiuent
cftre traittés comme tels , quand vnc
fois nous auons les armes à la main,
&: que la guerre cft déclarée félon les
formes. Mais il y a icy deux chofes à
obferuer entre les autrçs. L'vneeit,
qu'encore que la guerre s'exerce par
la voye delà violence, 3c qu'ainfi elle
foit 5 comme ditCiceron, plus con-
nenable à la condition des beftes,que
non pas à celle des hommes , qui de-
uroyent admmiftrer toutes leurs a-
ôions par la iuftice &: par la raifon , fi
cft-ce que les hommes s'y doiuent
toujours fouuenir qu'ils font hom-
mes , &: modérer autant comme ileft
poiTible, la violence delà guerre, par
Jes fentimens^de Thumanité. En ef-
fet,toutes la Nations qui en ont rete-
nu quelques reftes, & à qui la barba-
rie n'a pas ofté tous les fentimens dç
la Raifon , onteftably certaines loix^k
fçlpn lefquelles on peut f^irc du iia^
tÎHIlESTlENNE. lï. pAUr: €6^
a fes ennemis , mais que Ton ne peiic
tranfgrefler fans crime. De forte quo
quand on interpretcroit les paroles do
Socrate^non des ennemis particu-
liers, mais de ceux de l'Eftat &: du
Public, encore né fe trouueroit-il pas
vray , qu'il eft permis de leur faire
tous les maux poflîbles ^ imagina-
bles. Car y ayant particulièrement
quatre chofes qui font en recomman-
dation aux hommes , à fçauoir les
biens , la vie , Thonneur , & la liber-
té, il n'y en a aucune à l'égard de la-
quelle On ne doiue vfer de beaucoup
de retenue & de circonfpeftion ,
quand nos cnnerhis font entre nos
mains par Tauantagc de la victoire,
Leurs'bicns font à nous, fi nous eii
voulons vkti mais il le faut faire en
telle façon qu'on ne les dépouille pas
abfolument des chofes neceffaircs à
la vie. k La vie mefme leur peut cftrc
oftce dans l'iardëur & dans le péril du
combat ; maiis quand il n'y a plus do
danger d'eftre furmontcs par eux, ou
..qu'iln'ya plus aucune apparerlcc de
craindre des cmbufches <3u desrallie^
mens , f^irc main-balTe fin' 4?^ ^^in»?
cu^ioufairç carpage^des fuy^vcl^i -^
qqelqMÇ chofe, dje i^ttharp* r t'tiQO/
|xcur.4es hotrui^^s cçnûfte ç>n ii^ rç-pu^
ration de leur ;çqv\vaige , 6^ cçlruy ri^?
femme;^ conliile. eii Uur pud^^jvâ.: .tfi
tç|:>iprit;édQncqi>çs de:shopimes p<|-ut
tien ^ftre fleliw-pfr des fi^ppliçes
ignominieux,quf ndeUe eftj;f(>p .feâU-
teô^trop fignajéev u^ijilî l.e^ l-pix ^^^
la giterve permetj;.ç;i|DTe|les ç}^ prendife
.ceux qui conti:^ -çp^ces r^igle.s^de
prudence , 4efer>flp:ilP. vne plaiC^non
tei;iableçpc^e bpuiflT^nçe ^'MUpmâ
R^ayf Hpvs f^çl^ifAi^c 5-5:11 f^ut qiic
fjouc auoir jfai:i jrcfift^nçe iwfqvws ,à
'exçffqaitc , l'onm/qptÇ l^^irf-àmes
t r^ictepiens ^ q^iç^y^ la colevp parce
quçfqtfe^ fois les ce)nqi|ei:^nsi*C; les
vainqueurs , qq'aUi contraire^ les bxa-
ues gens mericept de^ compofltîbns
hcmor^ble». .Pp forte quçjqu:elquc
^dn^irati.Qn qi\Q yçjiym povul les.Rc-
rps , ie ne puis goufter ny J^feLçbadc
laquelle Achilles traicu Heébpr^ny
la pfoçedure d'Alexandre Je grand
enu^rs fiâtes, 6c lîî'im^^ine qucGefac
'^'en auroit iamais ainfi vsé 1 au moins
cènes ne y oyons nous rien 4e fembla-»
ble dans fon hiftoirc. PoUr ce qui eft
des feiTîmc;s,ny ce ne.font pas elles qui
focmêtksrefolutionsdans les côfcijsj^
nyquiparoilTent lesatmes à lamainà
la campagne &c fur les reparts: pour-
quoy doncques les abândonne-t-on à
rinfolence de la foldatefquc ^ Et fi le^
maris ont mérité tous les outrages qui
leur peuuenteftre faits, ne confîderc-
t-on point qu'il n'eftpasraifonable dp
faire tomber la plus grande partie do
leur punition,{ur des pcrfonnes inno-^
centcs ? Car qui ne fçait que quel-*
que interefl: que le mary ait en I4 con--
feruationde rhonnieurde fon lift, le
déshonneur du violement regarda
principalement lafemmc? Mais enfin,;
posé le cas que les femmes euflet parc
dans les confeils , & dahs les exccu-»
tions de guerrCjVn Capitaine quifera
vrayement homme li-hoimeur , "cra^
pefcheratovijoursdetoutfonpouuoir
que l'on ne fouille ainfi fa vidoire*
Parce que d'vn coftc , quoy que pûf-*
fent mériter ou les hommes , ou LesS
fcmrncs, cette forte de vengeance fiS:
s*cxerce point fans brutalité j&quô
<lc l'autre ^ la valeur eft vnc vertu fi
rate danslefexc féminin, qu'elle doit^
-quand elle s'y trouue , donner quel-
que efpece d'admiration aux honne-
ftes gens , &r adoucir le reflentiment
qu'on pourroit auoir de fes offenfes.
Comme de fait , l'animofité des par-'
tisquieftoient alors , & la haine que
Charles neuficme portoit à ceux de la
Religion , non feulement ne l'indui-
fit pas , quoy qu'il fuft d'vn naturel vn
peu violent , à faire faire aucun ou-
trage àMarie de Barbançon vefue des
Earres-Neuuy, qui auoit défendu vn
Chafteau contre Montaré , Lieute-
nant de Roy en Bourbonnois ; mai$5
parce qu'elle y auoit monftré vn cou-
rage incomparable, foufl:enant& re*
pouffant fur la brefche, la pique à la.
main , trois o\i quatre aflauts , de for-^
te qu'on ne la pût iamais obhger à Ce
rendre finon par la faim, il eut tant
d*eftime & de vénération pour cette
héroïque vertu, qu'il voulut qu'on la
deliuraft, quoy que par lesloixdcla
guerre^
CHREStîËl^î^Ê.il. Part. ^Tf
gUéttre y ô^ par la capitulation, elle fujfl
démeiuée prifôtlniére. Enfin , pouç
te qui èftde là liberté , il eft ccrtaint
que lé droit deS Gtt\s a permis au^
viftotieu^c d'en defpGUillet lés vain-»
cits , & i'ay ailleurs àfles expliqué
qu'on ne peut pas iuftement blafmcï
les Nations qui en vfent. Neànt-^
moins, il y à beàUcôùp plus de loiian*
gc pour celles qui n'en vferît pas , &2
qui fe CôiiténtehÊ de retenir prifon-
Éief-s ceux à qui on à donné qùartiej^
apre^ la vidoife. Car on fe peut bien
àflcurèrd'ëu^t, âfiil qu'ils lié reuien-
nent pas viiè autre fois au combat â^
mais encôtè lés faitt^il tràîtter hu-
mainement ctf prifon, parce que ce
font des hortimés. L'autre ehofe à
obferuereft , que cette ihimitié con*
f radiée à roccàfi<)ri du public, ne doit
pas efteindré tout à fait tésamitiés païf-*
ticulierèi. Catil fe trouitfc aflés fou'^
ueiit que-non feulement danslesguer-i
fcsciuiles,déuxbons amfe fe rérleon^
trent eft de^ partis diïfFétehs , maii
mefmcs que dafts celles d'Mat^àEftâti
deuxliormne^ quiauôiefttdé k coâ-^
Vu ^
^74 i- A M oUALi^
noiffâcc & de la familiarité auparauarj
ont à conduire ou à manier des armes
diamétralement oppofées. En ce cas
il eft certain que la confcience &C
l'honneur obligent vn honncfte hom-
me à s'acquiter de fon deuoirleplus
fidellement & le plus auantageufe-
ment qu'il pourra pour l'intereft du
Public* De forte qu'il ne retardera
pas nylâ'prife d'vnc place, ny le gain,
d'vne bataille, pour gratifier vn amy
particulier, s'il trouue vne fauorabl©
occafion de prendre fes auantages.
Mais hors cela, la querelle de TEllac
ne fera pas qu'il traitte fonamy corn--
meennemyj&n'empefchcra pas qu'il
n*vfe enuers luy de toute forte de
çourtoifie. le croy que d'entre les
Payens 5 le plus homme de bien qui
ait iamais commandé armée, & le
plusfidellc à fon pays,c'a efté Epami-
xiondasiEtneantmoins,non feulcmëç
il ne fit pas au tyran de Pheres tout
l£ mal qu'il euft peu , de peur de Tir-t
riter contre Pelopidas, qu'il auoit en-?
tre fes mains: mais il difoit ouuerte-
ment que quand il euft eu la pî<l^^
Chrestienne.il Part. 4Î7J'
l^aifTce dans la chaleur d'vn .combat >
il euft retiré fon coup, ouTeuflde*
ftoLirné ailleurs, s'ileufl: reconnu quo
c'euft efté vn de fes amis que la fortu-
ne de la guerre luy euft mis en tefte*
L'on difpute fi quand on apporta là
ccfte de Pompée à Ccfar, il en futaf-j
fligé tout de bon, ou files larmes qu'il
refpanditcftoyentarcificieufes. Et à
la vérité la guerre qu'ils fe faifoyent ^
eftant pour leur intereft particulier j
il femble qu'elle ait deu engendrer
entr'eux quelque inimitié perfoiinel-
Ic. Et toutesfois ie ne penfc pas
qu'en cette haute magnanimité dont
Cefar a efté vn parangon entre les
Romains, il euft efté capable d'vne fi
honteufe fimulation , que de pleurer
ainfi à crédit quand il euft voulu. loi.-*
gnés à cela qu'il cft certain qu'vnvi*
âorieux eft plus aifé à émouuoir par
la copaffion d'vn telfpedacle^qwc ne
feroit pas vn vaincu : parce que la ca-
lamité caufe du chagrin & de l'irrita-^
tion; au lieu que la profperité aide à
la grandeurdu courage. le m'imagi-^
ne donc que la guerre u'auoit pas tout
Vu a,
i^T^ LA MoR AIE
à fait efteint en Cefar la mémoire
îiy It fentimcnt de leur alliance pré-
cédente , Se de Tamitié dont ils a-
uoyent fait profeffion; de forte, qu'a
l'afped du vifage de fon amy , il en
fentit les émotions , & en reconnut
les traces. Quant aux larmes qu'Ale-
xandre verfa fur le corps de Darius >
parce qu'il auoit fait vne fin indigne
de fa grandeur &c de fa gloire, per*
fonne ne doute qu elles ne procédât-
fent de la bonté de fon naturel , qui
auoic de meilleures inclinations à la
clémence & à la douceur, que n'en
eut iamais aucun Prince^s'il n'euft
point efté quelquesfois tranfporté par
la colère Se par le vin ^ou enaigri &
irrité par la multitude des conspira-
tions que l'on a faites contre luy, ou,
comme quelques vns onteftimé , cor^
rompu &: depraué parla grandeur lu*
comparable de fa fortune.
Pour ce qui eft des ennemis parti-
culiers , nous les corifiderons comme
tels , ouparce que nous les auons of*
fenfés j ou parce que nous auons eftc
oiFenfés par eux. Car nous prefumons
Chrestienne. IT. Part. ^77
que ceux que nous auons offenfés, en
auront du reffentiment , & qu'ils s'en
vangeront s'ils peuuent. Et ceux qui
nous ont ofFenfés prefument que nous
ferons difpofés de mefme, &: que nous
le leur ferons paroiftre aux occafions.
Car ce font làlescontrafts inuolon-
taires qu Ariftote dit que les hommes
font entr'eux, quand IVn eft ofFenfé
par l'autre en fes biens , en fon hon-
neur, ou en fon corps, 6c que celuy
qui eft offensé prétend en auoir répa-
ration. Or quant àcequieftdes of-
fenfcs que nous auons faites , il eft
bien aifé de dire comment on y doit
procéder, pour reftablir la concorde
ôc la charité , telle qu'elle doit eftre
entre les hommes. C'eft qu'il faut
donervne iufte fatisfaftion à celuyquc
l'on a ofFenfé, fôit en luy rendant ce
qui luy acfté emporté de fes biens,
foit en reparant la brèche qui a efte
faite à fon honneur , foit enfin , en le
recompenfant de quelque façon que
ce foit , pour l'outrage qu'il a rcçeu
enfaperfonne. Car nous auons die
ailleurs que dans tous les contrats
Yu 5
'(JyS i-A Morale
que les hommes font cntr'eiix,la iufti-:
ce dôitregner, &:quela iuftice con-
fifte en certaine égalité, félon la re-<
gle de laquelle il faut tellement par-
tager les biens^que chacun ait ce qui
luy appartient, & que Tvn n'ait pas
plus 5 & l'autre moins , là où les cho-
fes doiaent eftre égales. Or celuy
qui emporte le bien de fon prochaia
fubrcpticement , ou par violence,
( car quant aux autres façons de le ti-
rer à foy iniuftement, nous en auons
parlé ailleurs J a ce qu'il emporte, de
plus qu'il ne doit , au preiudice de
cèluy à qui il eft ofté ,1^ qui à cette
occafion a cela de moins qu'il n efi:
raifonnablc. Celuy qui endommage
rhonncur de fon prochain , n'en aug-
mente pas le fien à la vérité , & ne
poifede rien de plus que cequ il auoiD
^uparauant. Mais neantmoins , qui-
conque a efté offenfé en fa réputa-
tion , y a fouffert du dommage , &: ne.
poflede pas en cet égard tout ce qu'il
poifedoitauparauant. Au lieu donc
qu'auparauant ils elloient égaux^loA
fci^fé demciu'ç iufeueur parfoifcnfe
Chrestienne. II.Part. ^79
qui luy eft faite, & l'ofFenfant , qui
eneft lacaufe , eft réputé comme s'il
auoitpar deucrs luy ce que l'autre a
foufFert de pertes de diminution.
Enfin , celuyqui a frappé vn autre en
fa perfonne ^luy a pareillement ofté
quelque chofe decequ'ilauoit. Car
s'il Ta bleffc ou mutilé en quelqu'vn
de fcs membres , il luy a ofté fa fanté,
&: l'intégrité de fon corps , de forte
qu'il ne peut plus faire fes fondions ,
ny fe feruir de (es membres à leurs
vfages. Ets'ilne Ta point bleffé^com-
me il y a quantité de coups qui ne mu-
tilent, &:qui n'entament, &: qui n'in-
commodent pas le corps , il ne laifte
pas de luy auoir fait vn outrage qui in-
tereffe fon honneur &: fa liberté.
Parce que nous n*auons point de
droit d'vfer de la correftion de la
main , fmon fur ceux qui nous font de
beaucoup inférieurs , comme font à
Tegard des Princes, des maiftres, &:
des pères , les fujets , les valets, & les
enfans. Celuy donc qui n'eft point
en cette relation d'infériorité à no-
ftre égard^eft traittc iniurieufemct pav
Vu 4
(gSq LA MoK A ;.E
nous quand nous le frappons, ÔC pCF^
quelque chofe de fa dignité Ôc de f^
liberté, à proportion d^ç ce queTof-
fenfe ert plus ou moins iniurieufe*
Partant , pour exercer la iuftice,^: ré-
duire leschofcs à Tegalitç, il faut rq-i
ftituer le bicn^ reparer Thonueur ,&;
reftabtir de quelque façon que ce foit^
en fa dignité 6^ en fa liberté, çcluy
qui y a receu du dommage. Etfinou$
fuiuons les inftrudious de k Nature ,,
nous nous y porteron5de nous mef-
mes, fans y eftre obligés par Tau torité-
d*vn fuperieur. Par ce que c'eft la
Nature qui nous a donné cette règle
de toutes nos aûions , que nous nefa-
cions à autruy fin on ce que nous vou-
er rions qu'il nous fift , &:• que nous le
traittions tout de la mefme façon que
nous voudrions eftre'traittés de luy,
fi nous eftions en mefme eftat, ^ fous
mcfmes circonftances. Qrqui çft-ce
qui ayant receu de telles offenfes , ne
vouluft qu'on les luy reparall^ chacu-
ne félon fa nature , éc félon la m.efure
de l'outrage? Que s'il fe rencontre
quelque difHculcé enrellimation dçS;
Chrestienne. II. Part. ^8;
réparations & des fatisfadions , l'va
demandant plus ^ &: l'autre ofFran;
inoins qu'il ne faut , ou des arbitre^
pris dVn commun confencement er\
peuuent déterminer , ou il y fautdcr
pendre de l'autorité de ceux que 1^
Puiflance fouueraine eftablit pouriu-
ges. Dans les offenfes que nous vccc-^
lions, la Nature j iî nous Vefcouton^
comme il faut y nous enfeigne affés
clairement diuerfes chofes. L^ pipe-
miere cft, qu'il ne faut pas tenir pouc
nos ennemis tous ceux de qui nous;
pcnfons auoir efte offenfes. Car il y
a quantité de chofes qi^e nous pre-
nons pour offenfes , qui ne le fonc
pas. Se à qui la précipitation^ de noftre
reffentiment donne vn tout autre air
qu'elles n'auroyent , fi nous \c$ con-
fiderions fans paffion , & dan3 le prin-
cipe dont elle^ parte^it. Souuenc
la coleifç , dit Ariftotc , n attend
pas le commandement ny U con-
duite de la raifon 5 comme cçs va-
lets cftourdis Se précipités, qui par-
tent de la main auant que d'auoir
9U4 où leurs ii^aiftrçs les cnuoyent.
"éÎL LA Morale
Et comme les petits chiens qui font
deftinés à la garde des maifons , ne
difcernant pas entre le frapper des
ennemis & des amis,abbayent à ceux-
cy comme à ceux-là, iufques à ce
qu'après les auoir reconnus", ils les
careiTcnt; cette paflîon s'émeut quel-
qucsfois fans fujet , Se s'irrite pour
quelque ternps contre ceux à qui puis j|
après nous reconnoifTons que nous '
auons de l'obligation pour les chofes
qu'auparauant nous interprétions à
©ffenfe. Il cft donc bon de retenir
rimpetuofité de fes mouuemens , ôc
de fe donner le loifir de confiderer
attentiaement fi de fait la chofe eft en
fa realité, ce que nous l'auons d'abord
iugée eftre en fon apparence. Et ce-
luy qui confeilloit à Auguftc, quand
il fentiroit fa colère s*émouuoir , de
conter feulement toutes les lettres
<Je l'alphabet grec fur Ces doigts , auoic *
raifon : car à vne ame vn peu réglée,
il ne faut pas plus de temps que ce
qu'on en employeroit à cela,pour em^
pefcher que cette paflîon ne fa/Te
çjuelcjue équippée. La féconde eft
Chrestienne. II. Part. ^85
qu'il ne faut pas mefmes tenir pour
nos ennemis ceux de qui nous auons
efté eftediuement offenfés , êc dans le
principe des adbions defquels nous
pouuons auoir remarqué quelque iu-
ftefujet de refTentiment & de cole-^
rc. Car il y a quantité dechofes
qu'il arriue à nos amis de faire par
quelque furprife d'vnc pafïîon précis
pitée , &:par quelque éciipfe impre-
weuë &r imprcmeditéede leurraifon,
dont ils fe repentent incontinent ,
quand rémotion de la pafîion eft cef-^
fée. Or foit que l'inimitié &: la haine
ne foyent quVne mefme chofe , ou
qu'on la puifle diftinguerenraifon-
nement fubtilement , tant y a que Tv-
ne &: Tautrc fignifie vn eftat confiant,
&vncbabitude de durée ,&: non pas
vne émotion fubite , qui pafTe &C qui
fe calme aifément. Il eft; donc enco-
re bon alors defe donnner vn peu de
temps, non pas pour iuger de la natu-
re de facliion, puis que nous fuppo-
fons qu'elle eft: ofFenfiue , mais pour
voir s'il n'arriuera point quelque
çhangenient dans fon principe , &: Ci
^§4 lA Morale
on ne s'en repentira point. Etfinou»
remarquons que celuyqui nousaof-
fcnféss'en repent, alors il faut diftin-
guer entre les diuers degrés des of-
fenfcs. Parce que fi celle là cft de
la nature de celles qui fe peuuent dif-
fimuler fans beaucoup d'intercft paui-
nous , il eft de la charité de couurir
cette forte de péchés , & d'y faire
confideration de l'infirmité humaine*
Car que feroit-cc qui voudroit rele^
uer toutes les adions de cette nature
qui efchappcnt à nos arnis > Et com^
bien nous ni:fmes auons nous fou-
uet befoin de leur fupport en femb la-
biés occurrences .<? 11 eft mefmes de
la prudence d'en vfer de la façon. Car
il y a tel qui fe fuft ou acquis ou con-
ferué vn bon amy , s*il Teuft fçeu fup-
porter en temps &lieu, qui la perdu
ou aliéné defoy, pour auoir efté trop
précisa luy témoigner fon relfenti-
ment :, ou mefmes pour luy auoir faic
fçauoir qu'il auoit remarqué fon of-
fenfe. Que fi elle eft de la nature de
celles qui ne fe peuuent , &: rïtefirres
(jui ne fe doiuent pas diffimuler, (c^?
Chrestienne. il Part, i^S^
comme c'eft vn vice que d'eftrc ab-
folument infenfible aux itiiures , ainft
qu Ariftote Ta remarqué , c*eft auflî
vn deshonneur que de paroiftre eftre
tel 5 ) encore ne fauc-il pas eftre ny ri-
goureux ny précipite à en pourfuiure
la vengeance. Par ce que la précipi-
tation ofte à celuy qui a fait TofFenfe ,
le loifir delà reconnoiftre de de fe dif-
pofer à la reparer : Se que la trop gran-
de rigueur luy ofte rcfperancc de fe
pouuoir reconcilier par vne fatisfa-
ftionraifonnable. De forte qu'au lieu
qu'il n'a fait la première offenfeque
parla furprife de quelque fubite paf-
fion /ouparquclque erreur de iuge-
ment , qui iiel'euftaueuglé que pour
peu de temps , il penfe qu'il ne
vous doit pltis déformais confiderer
que comme vn ennemy 'déclaré , Sç
fe refoût à vous traitter comme tel ,
par vne délibération formée. Ôr les
inimitiés Tont des ruptures quiarri-
lient en la focieté quelaNature auoic
conciliée entre les hommes , & à la
confcruation de laquelle elle nous
doit donner de fortes inclinations.
^Î4 lA Moral!
De forte qu'il faut faire ce que l^orf
peut pour cicatrifcrces playes , tanc
s'en faut qui! fe faille hafter de fe re-
trancher à foy mcfme l'efperance de
reconciliation. La troilléme chofe
eft 3 que mefmes quand il y a fu jet de
croire que l'offenfe procède de quel-
que mauuaife habitude de haine 66
d'animofité contre nous , il fe faut
donner garde de fe laifler tellerrient
preuenir par fapaffion, qu'on s'en of-
fenfe plus que la chofe ne le mérite*
Car depuis que Tamoùr propre; s'cft
abfoiument empare de noftrc natu-
re 5 nous fommes fort fiijets à nous
tromper au iugement des chofes où
nous auoils quelque notable intereft*
Et comme ceux qui ont la iaunifl'ê
dans les yeux , du qui regardent au
trauersd'vn verre peint , voyent tous
les objets colorés de la teinture dont
eft aflfedé le milieu par où ils regar-^
dent ; noftrc entendement voyant
les chofes à trauers Tamour de nou.<
mefmes, dont nous fommes préoccu-
pés 5 les reueft de diuerfes qualités,
qui bien fouuent ne conuiennenK
Chrestienne. II. Part* ^?7
point à leur nature. Ainfi toutes les
ofFenfes que nous faifons à autruy ^
quelques grandes qu'elles foyent ,
paroiflent petites à nos yeux, parce
qu'autrement nous nous iugerions
nous mefmcs obliges à en faire vno
grande réparation : ce qui nous eft
fafcheux àmerueille. Au contraire,
celles qu'on nous fait nous paroiflanc
grandes tout ce qui fc peut, à pein©
nous y fçauroit on trouuer de fatisfa-
£tion qui nous contente. Il faut donc
qu'vn honncfte homme qui fc veuc
icy régler par les inftrudions de la
Nature, fente quelque mouuemenc
de fa paflîon quand on TofFenfe, Car
les paffions font de la Nature , & pour
n'en fen tir point du tout lés émotions,
comme il femble que les Stoïciens le-
vueillent,il la faut entièrement def-
pouiller . Mais auffi faut-il qu il laiflc
gûuuerner cette paffion à la Raifon.
Car il eft de Tinftitution de la Na*
ture , que la Raifon prefide fur les
partions ,& qu'elle reprime leurs ex-
cis,&les reduife à cette médiocrité
âians laquelle gift la bonne conftitu-
tiond'vne perfonne vrayetticnt rdî^
fonnable. Noftré deUoit eft dond
çn telles oCGadoiis ^ de niarcher , s'il
faut ainfi dire , bride en maifi , éc de
fufpendre Si d'arrefterle môuiïèmcnt
de la paflion, afin que la îlaifonaic
le loifir de Cônfideter attentiuement
Ta^tion^pôui: luy donner le iufteprix
qu'elle doit auoir , à la oonfiderer,'
nôft félon l'amour que nous nous pot^
tons j &: félon les preiugés dont il
jaous a remplis en noftre faneur, mais
félon Gè qu elle eft en elle mefmc.
Et dautant que noUs fômmes fort fu-
jets à nous tromper en cela, nos pro-
pret fentimens nous doiucnt eftre
lufpefts : de forte que le plus feur eft
d'y prendre leconfeil d'àutruy,&de
ne nous en croire pas hous mefmes^
Car cet âmourdont chacun eft rem-»
ply à l*égârd de foy ^ ne nous âueugld
pas de mefme quand il eft queftion
d autruy : tellement que dans les cho-»
fcsoù nous n'auons point d'intereft V
peu s'en faut que nous ne iugio/i^
toujours comme il faut , 6t que nous
ny tenions la balance droite, il n'y a
donc
CHREStlÊNNl It. PaiIt.^
âonc point de meilleurs eftimaceurs
des fautes, & de leur réparation , qu^
ceux qui n'onE du tout point d'enga-
gement d*affc(àion , ny pour ccluy
qui ofFenfe ,ny pour eélùy qui êflof-
fcnfé: ôû qui s'ils y ont quelque éri-'
gage ment d'afFeclion , eil ont autant
pour rvA que pour Faut reJ Les pre-^
miers n*oilc rentcndemcnt troublé'
de tien qui corrompe lai fyfiGërité dô'
leurs opinions: les fcconds peuitcnc^^
bien eftré preuenùs de quclqt^eS af-
feftiôns en leurs iu^gémens ? mais iï
n'y a pas grand péril , parce que lâè
faueur eft égale. Là quatrième fina-^
îement eft, qu'après aiioir bien confi-'
deré roffenfe , pour en faire vue lufte^
cftimation , on en pourfuit la repa-'
lation par des voyes cônuenableSe'
Tày dit ailleurs a[5rcs Ciceron, que
les hommes fuiuent deux moyens dd
terminer leurs differens : dont Tvii
confifté en Texercice de la luftice ^
comme elle fe règle par la Raifon;cé
qui eft le propre des hommes. L'au-
tre eft la force ^ la viokncc , ce qui
Cofiui^nt beaucoup pktfloft a ta èén-*
Xx -
^cfQ. La Morale
dicion des beftes. Auant donc que
d'eii, venir à la force, il eftraifonna-
t)le de tenter les voyes de la luftice SC
de la Raifon. Car s'il cft quelques
fois permis d'imiter la conduite &:la
pratique des beftes, au moins faut-il
faire tous Ces efforts de fatisfairc au
deuoirde Thomme auparauant, &c ne
fe feruir delà brutalité des paflîons,&:
de la force des membres du corps ^
qu'après qu'on a inutilement em-
ployé les belles & nobles facultés dc^
r^me. Pour cela Noftre Seigneur
commande au Clireftien d'aller luy
niefme trouuer fcul à fcul celuy auec
qui il a quelque chofe à démefler:
mais ie croy que ce précepte eft de la
difck^line de TEuaneile. Première-
ment ,\parce qu'en cas que cela ne
/cuiTifTe^ïas 5 tV qu'après vne autre
tentatiuemiteen laprefenceàedcuîC
tefmoins , celuy à qui nous auons af-
faire, demeure obftiné contre la rai-
fon,Chrift veut qu'on le défère à TE-*
glife. Or c'eft la religion qui a efta-
ï^ïi cette iurifdiftion , &: non pasl'in-
ftitution de la Nature. Et cela mef-
Chrestienne IT. Part. 79%
5nes,tiu*apres que V Eglife y a employé
ion autorité , (\ celuy aucc qui nous
auons le demc{lé,fe monftre refratStai-
re à fon iugcmenc , noftre Seigneur
veut que ion en demeure là,5«: qu'on
{c contente de le tenir au rang des
rayens&des profanesjc'eft vncpreu-^
ue de ce que ie dis, parce qu'on peut
aller vn peu plus auant,fi Ton y fuit ce
qui cft permis parla Nature. Gai: la Na-
tute ne fe cotentç pasd'auoir couain-
cu celuy qui ofFcnfe , qui! a tort; elle
veut que celuy quia efté, offenfé foie
fatisfaitjparce. qu'ayant fouftm ou eà
fe: biens^oucii fonhonneur,ou en fi
pérfonne,le dommage quci-ay cy-de-
làantreprefcnté , (î ce dommage n'eflr
reparé, la iuftice qui eft le lien de no^
fine commune focieté , y demeure
violée. De foufFrir doncques ce dom-
riiage patiemment5fans en rechercher
aucune réparation au delà , c'eft va
^âcc derexccllçnte charité deChrift,-
&C non abfolument va deuoir de la
Nature. Puis après , cette pratique,
d ajL*r trouviez feul à feul celuy de qui
rcvaa eftç offenfé j prefuppojTe.en luy.
Xx X
€9t i. La MoRAX^Er
vue douceur Se vne équité, qumc fô
{l'oaxie pas aifément hors de la pro^
fcffion Chreflicnne. Car d'ordinaire
cet amour exceflîfque nous nous por-
tons , de la fierté qui nous eft naturel^
le à tous j nous rend odieufe la pre-
fence de ceux que nous tenons pour
nos ennemis; de forte que hors cette
charité , Se cette humilité à laquelte
BOUS fommcs formés par rEuangtlo
de Chrift, cette rencontre de feul à
feul eft capable de caufer Vne nouùel-
le irritation , Se de produire quelque
fcandalc. Auflî voyés vous que dans
les accommodemens , on entend \ti
parties intereffées à part, & en l'ab^
fence l'vne de l'autre , iufques à ce
que les efpritsfoicnt adoucis, 6^ ren-
dus capables dVn adiuftement. La
première voye de la Nature donccft"
d'employer desperfonnes desintercf^
fées, ou au moins des amis communs^
qui mettent les chofes en eftat que
Uvn fafTe raifon à l'autre, Se qu'il s*f
porte Volontairement, parce qu'il au-
ra reconnu qu'il eftaiiifi iiifte &r rai-
fonnable. Car la plus naturelle gui<i«
ChRESTIENNÉ II. PXRT. ^9^
Âc Fhomme dans (es adions , c'eft h
raifpn, & Tçuidence de la iullice Se
ilel'equicé, qui luy paroi ft dans les
chofes. De forte que s'il y a moyen
de l'amener à agir de cette façon &^
par CCS motifs , on y fuit abfolument
les intentions de la Nature. A défaut
de la raifon , il faut auoir recours à
Tautoritc , &: s'addrefler à la puiflauT
ce de laquelle dépend celuy par qui
flous auons efté offenfes. Car là o^
la Raifon manque , la Nature emr
ployc Tautoritc , comme il fe voi4
en la conduite des enfans, qu'elle
amis en la puiflance de leurs pères ^
pour dépendre entièrement de leurs
ordres , iufques à ce que la Raifon le$
puifTe gouuerner. Et là où , non Timr
bccillité de raage,mais la violence
& ropiniaftretédcs palfions , empef-?
che la Raifon de faire (es fondions,
la Police a imité la Nature , & a efta^
blidesPuiflfancesfuperieures, qu'elle?
a armées d'vneautoritéfuiRfantCjpoui^
réduire par la force ceux que la Rai-
fon ne réduit pas. Et comme Dieu
çft l'auteur de la Nature y illfett auffi
Xx3
^94 i^A Mo RALE
de la Police , fans aucune difficulté ?^
tout cela dépendant des foins de fà
Prouidence, qui v^ut conferuer en-
tre les hommes vnciufte (ocieté. De
forte que la dépendance des crfans à
regard des percs, eft ccme vne Police
naturelle, inftituéc de Dieu pour la
conferuation de la première focicté
qu'il a eftabrieentrclcs humains. Et
la dépendance des fujcts àTegard de
ceux qui ont en main le gouuerne-.
ment des Eftats, cft comme vnena-.
turc politique, inftituéc de Dieu auf-
fi, pour la conferuation de cette fé-
conde focieté, fans laquelle toutiroic
en fi grande confufion , que mcfme
la première ne fe pourroit pas mam-
tenir. Refte donc maintenant de
fcâuoir ce qu'il eft permis de faire cù
ces voyes de la Raifon manquent. Or
cft-il certain qu'elles ne peuuent
nianquer abfolumcnt finon entre les
barbares, où il n'y a point de polices
cftablies,&: où à peine refte-t-ilquel-^
ques traces de la iuftice &: de l'équité*
Audi voit-on qu'ils exercent leurs
vengeances fins y apporter d'aucre
Chrestienne II. Part^ é9y
façon, que d'y employer d'abord les
coups de main, s'ils trouuent moyen
de faire la ripofte auffi pronte que
Tolfenfe : à défaut dequoy ils cher-
chent à loifir les occafions de fe re-
uanchcr , quand ils n ont pas eu le
moyen de le faire fur le champ. Et
comme leurs paflions n'ont point de
frein , \h n'apportent aucune règle
ny aucune modération à fe vanger,
parce qu'ils ne mettent point de bor-
nes à l'eftimation de l'offenfc. Qiianc
ànous, iene diray pas que nciu$ vi-
uons entre les Chreftiens. Si i'auois
à entrer dans cette confideratipn ,1a
queftion feroit vuidée en vn mot :
c'eft qu'il y faudroit pratiquer le pré-
cepte de noftre Sauucur, qui veut
que nous arreftions là nos reflentî-
mens ^ nos vengeances. Mais iene
fuis pas encore venu à la quatrième
Partie de la Morale. le diray donc
feulement, que nous viuons entre des
hommes à qui h barbarie n'a pas ofté
Vvfage delaraifon,&:parmy lefquels
Dieu a eftablidespoUces régulières..
De forte que nous ne pouuons pas
X X 4
(^5^ L A M O R A i; E
nous plaindre de n'auoir point dWr
.trj^s rnoycns de pouifuiure la rcpara-
tipn d'vn pçrt que nous prétendons
qu'on nous a fait, finon cfux.de la
violence &: des armes. Il n'y a point
de gens en quprelle qui n'ayent des
amis, communs, qui fe peuucpt méf-
ier de les accorder ,* il n*y a poipt de
gens dcftitués d'amis çomn^uns , qui
nexrpuuenr des perfpnnes raifpnpa-
.l>bs.>qui trauaill^rQnp bien vx)lQntiers
,àleur^accpmfnf^demcnt : enfin, il n*y
„aagjçun QffcDfçy<]\u n'ait vnç pviiflan-
,j:efupericure^ qui 's'addreller, &de-
.uant quiroffenient fera obligé deref-
ponjdte. Pc forte qupc'cft ynecfpe-
ce de brutalité , fi ayans tant de
Hioyçns dp vuider nos diffcrens par
Ig.rtaifon, ^d'obtenir quplque rai-
fonnable fatisfadion par les yoyes
qui conuienner^t naturellement à
riioinnip , nous ;aimon5 p\ien3C nous
^y goq^ernernÇpwfrie fqnt. Jes bçftcs
,l^)j[u^ges. Epneaj-^tny)ipsViey,oy que
,pjL*efque 4^nf touîjçs Ips n"ï|tions de
l'Europe, & p^ixicqli,eremept daqs
lanpftre , jJL s'f^ilintrpdi^jt depuis en-
Ghrestxenne II. Part. 6^f
liironcent ans parmy la NoblefTc, &S
entre ceux qui font profeflion des ar*
mes 5 vne couftume de décider tou-
tes fortes de diffcrens par le combat
d'vn à vn , ou de deux à deux , ou de
trois à trois, félon qu'il y en a plus ou
moins qu'on intereffc dis fa querelle.
Et cette façon de fe faire raifonà foy
mefme, a pris telle vogue &: tel cré-
dit , que non feulement les Edits de^
Princes , & les ordonnances des Pa-
lices , &lesloix de la Difciplinemir
litaire, n'en ontpeuarrefter lecourSj,
mais mefmes que Ton conte cela entre
les belles aftions , & que quelques
duels bien & auantageufemeat de-
meflcSj fignalent à cette heure au-
i;antô^ plusvn gentil-homme, que s'il
^uoit donné le premier dans vn efca-
dronennemy, ou fait merueiUes dans
vn aflaut , ou défendu tout feul va
pont, comme vn autre Horatius Co-
^lesyoq comme vnCheualierBayard,
contre vne troupe viftorieufe. A la
vérité ils y ont eftabli certaines règles,
dansla pratique defquelles il y a de la
^enerofitéj parce qu ils n y fouffreac
'e9% t A Mo RALE
point de fupcrcherie , ny de tours in-
dignes d'vn homme d*honneur, Se
que mefmes ils ne permettent pas
qu'on y abufe de fes auantages , en-
core qu'on fe les foit bien & légitime-
ment acquis par l'addreffe de fà per*
fonne , ou par la fortune du combats
Mais de quelque gcneroficc qu'ils ac-
compagnent les circonllanees de cet-
te aÉbion, au fonds elle ne laifle pas
d'eftre extrêmement criminelle. Ec
premièrement, on en eft venu à tel
excès, que des chofes dont il eft dou-
teux fi ce font des offenfesou non^oa
demande Tcclairciflement par la voyo
des armes. Comme fi la lueur dVa
fer émoulu,eftoitplus capable de fai-
re voir le vray fens d'vne parob am-
biguë 5 &la fignification d'vneiT^illa*
de qui a quelque air d*eftre de traucrs,
quen'oritlaraifon&: la parole. Puis
après, on eftime toutes les offenfes
dVne mefme forte , &: par leur na-
ture, & par leurs degrés. Qn^vn gen*
til-homme ait efté ofFenl'e en fts
biens , ou en fon honneur , ou en fa
perfonne,tout cela s'expie cgalemenç
Chrestienî^e II. Part^ ~€0f^
par le fang de fon ennemy : que l'ou-
trage foit grand ou petit , qu'il doiuc
eftre puni félon toute la fcueritcdes
loix , ou qui puiffe eftre reparé par
vne parole de ciuilitc , deux ou trois
coups d'efpéc au trauers du çorps,fom
la fatisfaftion qu'on en demande.
Quelle iuftice , ou diftributiue, ou
commutatiuc , s'exerce en cette for*
te de contrats , ôc à quelle balance
ont ils appris de pefer ainfi la valeur
des chofes? De plus, pofc que Tiniu-
re foit &: réelle, &: atroce, qui leur a
donné le droit d*entreprendre fur la
vie de leur prochain, pour fe faire
raifon à eux mefmcs ? Car ce com-
mandement , Tu ne tueras f oint , n'eft
pas delà loy deMoyfc feulement, el-
le eft auflî de celle de la Nature. Dieu
doncques s'eft referué la puiffance
de difpofer de la vie d« l*homme,com-
mc de chofe qui luy appartient , & il
n'y a que deux occafions où il nous
difpenfe de cette dcfcnfc. L'vnc eft
laneceflîté delà conferuation de no-
ftre vie. L'autre eft, le commande^
mentdu fouucrain magiftrat ,àqui il
yôô La Morale
a communiqué cette puiflancejpoui»
le maintiea de la focieté dVn Eftac^
Icy on peut bien , fi Ton veut , fe ga^
r^ntirde tomber dans vne rifqueine-r
uitable de fa vie >• & (i Ton ne peut pas
prétendre qu'on fe batte par autorité
idu Magiftrat.Dequoy fç pourra-t-ou
donc couurir quand il faudra eompà>»
roiftredcuantDieu, pour eftre iugé .
par luy félon la loy de la Nature r^Mais 1
tant s'en faut qu'on s'en puiiTe countir
deuant Dieu , qu'iln'y a point de plus
feueres loixdans les Polices, que cel*
les qui font faites pour la prohibition
des Duels. De forte que ce ne fera
pas feulement la voix de la Nature
qui le^accufera, le foiiuerain Magi^
ftrat fe leuera encore en iugemeni
alencontre d'eux, &: dira. Seigneur^
ie le leur auois dcfendu,^^ ils ont fou^
lé aux pieds tes loix & les miennes,
"Enfin 5 dans cette grande lumière de
J'Euangile de lefusTChrift , àc dans;
cette plénitude de connoiiTan ce qu'il
nous a donnée de fa charité, &i de M
façon de laquelle il veut que noiis
jîous y çoûforçiiiom ,aaiieUiqueJïOU«
Chrestie'nnÏ ïï. "PartT 7ôt
âéùriohs eftre aiiifi difpofés que dû
mettre nos vies pournosamis , &dé
faire du bien à nos ennemis , & de n^
Aous vanger que par bien-fairc, il ar-
riue par vn eftrangé renuerfement
de ralfon "&: de ingement, que non
feulement nous faifons tout le mal
que nous pouuons à nos cnnemisj
maisauffi que bien fouuenc nous ra-
iiiflbnsla vie à nos amis mefmes fCar
Combien d'accidens de cette nature
arriuent entre des amis , entre des pa-
ïens , entre des ieconds qui n'a-^
uoyent rieh à dcmefler, & qui mef-
mes vn rnoment auant le combat
auoyent gràttde famîKariré enfemWe?
Et au fond , fi nous voulons dire 1%
terité , ce me(ptis que l'on y fait des?
ihftrudioTis de laRaifoUjCette viola*
tion de la loy de la Nature , de laquel-
le Dieu eft auteur , cette tranfgref-
jfion de celle des fouuerains Magi*
fttats , où ce n'cft pas tant leur voix
qui s'entend, que c'cftDieu mefme
qui parle , cette profancté auec la-
quelle on foule aux pieds les facrées
ordonnances de noftrc commun Re-
fôt IL A Morale
dempteur , n a point d'autre motîl
que celuy-là , c'eft qu*ou bien on y
veut acquérir la réputation d'eftrc
homme de cœur , ou qu'on veut cui-
ter le deshonneur qui accompagne
ceux que l'on eftime auoir faute de
courage. Car enfin, tout aboutit là,
comme fi la réputation de la valeur
cftoit le fouuerain bien de riiomme-
Certainement la valeur efl: vne de nos
vertus j mais ce n'eft pourtant pas T v-
nique* D'où vient celaqu*il fe trou-
ue des gens entre les Nobles , qui ne
prennent point à deshonneur qu'on
les tienne pour des de(tauchés,pouf
desiniuftes, pour des violens, pouc
des blafpîicmateurs, pour des impies^
&: qui neantmoins , quand il y va dii
courage , ne fcauroicnt fouffrir la
moindre atteinte à leur réputation?
La tempérance pourtant, la iuftice^
la modération en fcs paffions , le ref^^
jîed ôc la reuerencc enucrs la Dinir^
nité , font des vertus qui ne font pas
moins dignes de nous, à quelque haut
prix qu'on mette Tautrc. Il y a plus*
Ces vertus là font Ci propres à la coa^^
Chrestienne II. Vakt. 705
dition de rhomme , que les autres
animaux n'en pcuuentcftre partici-
pans. Au lieu que quant à la valeur ,
nous en voyons dans les lions vne
image qui a tant d'éclat , que peu
s'en faut que les plus vaillans n'en faf-
fent leur original &c leur modelle. En
cfFcd , qui (e figurera vne vaillanc©
comme celle d'Epaminondas y qui
foit toute formée des raifonsdePhi-
lofophie 5 &: qui ne foit animée que
de ce qui ciihonneBe & ^^^/?,i'aduouë
que c'eft vne merueilleufement belle
chofe , &: qui peut loger vn homm^::
bien auant entre lesheros.Mais quant
à cette autre efpecc de vaillance qui
vient en grande partie du tempéra-
ment du corps, qui s'aiguife parla CD-
kre, & qui ne tient que peu ou point
de laraifon , en quoy eft-ce qu'elle
nous auantage par deflus les beftes l
Qae fi enfin la réputation du courage
cit cela proprement en quoy l'hon-
neur de la Noblefle confifte, il y a
toujours affésde belles ^ honorables
occafions où on la peut fi bien efta-
Hir , que pour refufer vn appel qui
fo^ L A M O R A t «
TOUS fera fait par vn fanfaron, Ici
vrais eftimateurs de l'honneurne vous
en donneront iamais de blafme.Qu'vii
gentil- homme porte fa pcrfonnc en
tous les dangers de la guerre auec au-
tant de refolution qu'ont fait autres-
fois les Seigneurs de la Noue, père 6^
fils, ô<^puis qu'il fe monftre cnnemy
mortel des duels comme eux. Apres
cela , il fe peut bien afleurer qu'on ne
l*accufera pas de le faire parlafclietéy
mais par les vrais fentimens de la ver-,
tu, & par les môuucmens de la con-
fciencc. Car celuy qui attaquera oiî
qui défendra le premier vnc tran-
chée la pique à la main , ou qui ai
trauers vne grefle de moufquetade^
montera le premier à vnc cfcalade^au
fur là brèche d'vn rempart^ou qui af-
frontera vaillamment vne plus groffc
troupe que la fienne , &: fe meflcra le
premier entre les efpées &: les pifto-
Icts, nedeura pas eftre eftiméauoir
peur d'vn homme feul , qui l'attaque
fans auantage. Mais enfin , quand
dans la corruption du fieclcoù nous
ifommes j on ncpourroit entiererpenr
cuiter
tHRESTiENNE.ÎI. Part. 70J
%uitcr Ie5 atteintes de l'enuie , 62 le^
mauiiais difcours de ceux qui ont
Fentendement peruerti , c'eft à fup-
porter cela conftamment que confifte
la dernière &: la pla$ haute éleuatioa
d'vn grand courage. Car puis que
c'eft pour euiter le deshonneur quô
Ton fe porte fi determinément dani
les périls de la mort, il faut que Tori
cftime le deshonneur vn plus grand
tnaî que ii'eft la mort rnefmc. Et par-
tant 5 s'il y a de la force d'efprit à né
s'eftôntier pas de la prefencc de 14
ïnort , il yen doitauoir encore plus à
heruccomber pas à la calomnie. Et
ce dautaht plus que dans ces combats
bn fe défend contre la mort , auec Ta-
drefle &: Tagilité du corps, au lied
que contre le déshonneur^ on ne fe
défend que des feules armes del'ameo
Et derechef, dans ces combats la co-
lère excite le courage , & fait trouucr
le péril moindre qu*il n'eft ; au liea
que pour fupporter le déshonneur
conftamment , il faut combattre 3C
furmonter fa propre colère. Telle*!
ment qu'il n v a que la vertu toutô
. ■ Yy
7o^ LA Morale
pure , & le courage vrayment géné-
reux &c philofophique , qui n'eft ani-
mé que de ce qui efl: honnejle é' heau^
qui feul combat contre cet ennemy
là, & qui en fin en triomphe. Et qui
fçaura donner aux chofes leur iufte
valeur, trouuera que cette force d*ef-
prit par laquelle Fabius Maximus a
îiipporté les mauuais difcours que l'on
faifoit de fon courage , vaut mieux
que les faits d'armes de Ccfar , ou que
les viftoires d'Alexandre. Au moins
certes Pompée ne nieroit-il pas , puis-
qu'il s'eftoit monftré inuincible par
tout ailleurs , toutes les parties du
monde ayant fait hommage à fa va-
leur, & queneantmoins il ne pût re-
fifter à ceux qui lappelloycnt le Roy
Agamemnon]^, &: qui l'obligèrent à
combattre malgré qu'il en euft, qu'il
cft plus aise de triompher de tout T V-
niuers , que de fe mettre au deffus des
atteintes du blafmc & du deshonneur,
&: de s'y poflfeder en tranquilhtc ,
eftant fatisfait de fa vertu , &: du té-
moignage de fa confcience. Auflî
font les hiftoires pleines de yaillans
Chrestienne. ÏI. Part, ihj^
lïommes, qui fe font magnifiquemenc
fignalcs en toutes fortes de dangers,
& y a eu autrefois des nations où la
vertu militaire eftoit populaire. A
Sparte , à Rome , à Athènes mefmes,
cette vertu eftoit fî commune, qu'el-
le n'eftoit pas remarquée , fi elle n'ap-
prochoit bien prés de la magnanimi-
rc des héros. Mai.<J quant à cette con-
fiance d'efprit ^ qui ne P'Oye pas
fous la calomnie , &: fous le faix des
mauuais bruits , il s'en rencontre fi
peu d'exeitiples dans toute l'antiqui-
té :, qu'ils n'égalent pas le nombre des
héros mefmes. Cependant , quoy
qu'à Sparte, & à Athènes, & à Rome,
on fçauoit pourle moms auffi bien ce
que c'eft que du courage , que l'on
peut faire maintenant, on ne s'y eft
pourtant point aduifé d'y décider les
querelles des particuliers par les
duels : car quant à celuy de Torqua-
tus , &: quelques autres de cette fa-
çon I, ils n'auoient rien de commua
auec ceux qui fe pratiquent a cette
heure parmy la Noblcfle. Qiie fil
quelcunveitt voir vne belle & gene«
Y y i
yôS LA Morale
reufc manicie de vuidcr vn différent
entre deux gentils-hommes ennemis,
qu il lifel'hiftoire de Pulfio & de Va-
renus , comme elle nous eft rappor-
tée par Cefar au cinquième de fes
Commentaires de la guerre des Gau-
les.
T>F VICE ET DE LA
Vertu du prochain : Itçm^ de pt
projperitè &* defon aduerfte; f0
de la façon de laquelle il Je Jkut |
camùortcr enuers luy a t égard de
t'vne & de l'autre.
NOs prochains font ou vicieux y
ou vertueux ; ^ bien qu'il yen
ait beaucoup plus de ceux-là que de
ceux-cy , fi eft-ce que le monde vni-
uerfel eft partagé en ces deux cfpe-
ces. Or y a-t-il quantité de perfon-
nes vertueufes qui ne font point no5
amis 5 parce que nous n'auons poinf
de connoifTance particulière ny de
Chrestienne. II. Part, yof
conuerfation auec eux : àc. quantité
d'hommes vicieux qui ne font point
nos ennemis , parce qu'ils ne croyent
pas que nous leur ayons fait aucun
tort, &: que quant à nous, nous n'en
auons point rcçeu d*ofFenfe. De forte
que tout ce que nous auons dit cy-
deffiis , tant des deuoirs de Tamitié,
que de la façon de laquelle il faut que
nous nous comportions à l'égard de
nos ennemis, ncfuffit pas pour expli-
quer les règles de nos dcportemens
cnuers ceux qui ont cts qualités de
vicieux ou de vertueux , fans auoir
auec nousla relation d'vne amitié ou
d'vne inimitié particulière. Quant
aux vertueux , on peut confideier ea
çux la vertu en deux façons; c'eft à
fçauoir, precifément en eîlemefme >
entant qu'elle perfeftionne leur eftre,
^ qu'elle orne leurs facultés i ou bien
entant qu'elle eft vtile à autruy , èc
nommément au Public* Car nous ne
pofTedos point devertus qui ne foycnc
vtiles à nos prochains; mais il y en a
quelques vues qui le font oxtraordi-
jç^ircmcnt ; comme la libéralité ^^ la
yiO LA Mo RALE
magnificence ,1a iuftioe,&: la vaillant
ce. Qr à confidercr la vercu en cett(£
première façon , elle eft proprement
l'objet de Tamour , de l'honneur, ôc
de Teftime. Car fi , comme i'ay dit
ailleurs par les paroles d'Ifocrate , la
beauté du corps a quelques attraits
dont l'efficace eft ineuitable à conci-
lier les affeûions , fi bien qu'il n'y a
perfiDnne, fuft-ilaufii brutal, Ô6aufli
barbare qu'vn Gyclope, qui ne s'y
laifle émouuoir , de quels charmes
pouuons nous penfer que la vraye
beauté de refprit eft capable de nous
attirer , fi nous en auions vne affés
exade &c zffcs parfaite connoiilance ?
Et fi cette mefme beauté, du corps ,
quâd elle a quelque chofe d*exellent,
imprime de la reuerêce & du refped^
quelle faut-il que foit Teftime & la
vénération que nous deuons auoix
pour celle de rame?Nous deuonsdonc
&: de l'amour & de riioniieurà ceux
qui font véritablement vertueux ,
quand dç Ja confideration de leur
vertu noi^s ne retirerions aucun auaii^
cage, A la coafiderer en,cettc autr^
Chrestienne. il Part. 711
façon , la vertu des gens de bien nous
peut eftre vcile en trois manières. Car
ou bien nous nous la propofons pour
exemple, afin de nous y conformer.
Oubiencnnoftre particulier no^isen
auons reçeu quelque bien, comme fi[
nous auonsaccomodé nos affaires par
leur libéralité; ou fenti quelque effet
de leur iuftice en ce quitouchoit le
bienouThonneur; ou fait cpreuuede
leur valeur en quelque danger qui
nous menaçoit; ou en quelque autre
façon que cefoit , tiré quelque emo- '
lamcnt des belles qualités quils pof-
fedent. Ou bien enfin , le Public en
ayant reçeu quelque auantage figna-
lé, nous y prenons intcreft, comme
ceux qui en font partie. En tous ces
égards , lamour que nous leur por-
tons fe doit redoubler parle reffen-
timensde l'obligation que nous leur
auons. Car comme il eft naturel aux
hommes d'auoir de l'irritation 5c de
Tauerfion contre ceux qui leur font
du mal , il le doit eftre pareillement
d'auoirdel'affeâion pour ceux de qui*
ils reçoiuent quelque bien-fait. En-
Y y 4
712^ t,A MaR A LS
corc y a-t-il cette différence cntcoi
CCS deux inclinations naturelles, que
pourueu que ce ne foit pas par infen-
fibilité j mais par quelque bonté fi-
gnaIée,oupar quelque haute magnar
jiimitc, que l'on furmonte &: que Toii
efteint en foy le reffcntiment d'vne
olfenfc jOnen remporte cette louan-
ge , que Ton efleue la Natvne a va
haut degré d'excellence au deflus de
fa condition , 6c que d'vn homme on
fait vn héros. Au lieu que celuy qui
çflaye àn'eftre pas feniible aux bien-
faits, fe rauale mefme au deflbus de U.
condition des beftes. Caç le bœuf
connoift fon poflTeiTeur, 6c rafne la
crèche de fes maiflres, & les ^iftoires
nous témoignent que l'on a trouué
à.QS exemples de gratitude , mefmes
entre les lions. Au contraire , plus
vn homme témoigne de rcconnoif-
fancc enuersceuxquiluyon^eftcau-
theurs de quelque bienjplus monftre-
t-il qu'il a de la generofité dans lame.
Et cette reconnoiffance dpit croiftre
^proportion des bien-faits que Ton a
jeceus. Tellement que félon qify^^
Chrestienne. II. Part. 71J.
homme vertueux nous a obliges, ou
par la fplendeur des bons exemples
qu'il nous a donnés , ou par les ef-
fe£ts particuliers que nousauonsre*
çeus de l'exercice de fes vertus , ou
parce qu il a fait de belles & grandes
aftions qui touriicnt à Tauantage du
Public, félon celaauflî noftre grati-
tude ôc noftre affedion enuers luy,
doit eftre grande &c véhémente. Les
obligations que le Publicluy a nous
doiuent toucher, non pas feulement
parce que nous en faifons part , àC
que noftre bien 6c noftre mal eften-
ueloppé dans le gênerai , mais encore
parce qu'a confiderer le bien gênerai
en foy, quand nous n'y aurions pomc
de part , il ne nous doit pas eftre in-
different^ny par confequent non plus,
les belles &: grandes aftions qui le
procurent. D'où vient qu'en lifanc
les vies des hommes illuftres qui ont
autresfois rendu quelques grands fer-
uices à leur patrie entre les Grecs 6c
entre les Romains , nous fentons en
BOUS vne fecrette émotion d'amour
pour eux , &: nous intercflbns ie ne
714 ï-A Morale
fçay comment en la gloire de leur
nom, quoy que Sparte ne foit plus,
& que le temps ait mis vingt fiecles
& plus entre nous &: Tancicnne Ro-
me. Les biens qu'il nous a faits en
particulier ont encore quelque chofe
déplus obligeant à noftre égard. Par-
iée qu encore que peuteftreilsnc re-
gardent pas le PubliCj&queparcon-
îcquent ils ne foycnt pas fi confide-
rables en eux mefmes , fi eft-ce que
raftedion qu'il y a témoigné pour
nous , les nous rend beaucoup plus
fcnfibles. Dans les adions vertueu-
fes que les grands hommes font pour
le Public, ils n'ont peut eftre fait au-
cune reflexion fur nous , dautant
qu'ils ne nous connoifToyent pas, 6£
qu'ils ne nous diftinguoyent pas dans
la foule. Mais en celles qu'ils font
en noftre faueur , ils ont deflein for-
mé de nous obliger ; ce qui adjoufte
infiniment au poids de leur adion,
pour la nous rendre plus fenfible.
lEn fin , Tvtilitc que nous tirons des
bons exemples , pour nous formera
la vertu, l'emporte encore par deifus
Chrestienne.ÎI. !?art. 7if
coûtes autres fortes de bien-faits, de
quelque nature qu'ils puifTent eftre.
Car quand le Public n'y auroit poinc
d'intereft , ( quoy que nous ne pou-
uons eftre gens de bien ny vertueux,
que la Republique ne s'en amende;)
ic quand en cfpandant lesra^yons db
(es vertus alentour de foy , vn grand
homme n'auroit point eu d'intention
qu'ils nous éclairaiTent en particulier,
la nature du bien-fait le tire hors du
pair de tous les autres. Parce que les
biens qu'il fait au Public^ ne vont
qu'à la conferuatîonde la focieté , &:
à la félicité de la vie ciuile. Ceux
qu'il fait à nosperfonnes ou à nos fa-
milles en particulier, ne regardent
que le corps, & les chofes temporel-
les. Mais la vertu qu'il nous com-
munique par Tinfluence de la fience,
àc par Timpreflion qu'il nouscn don-
ne en la nous mettant deuant les yeux,
eft cela en quoy confiftelai*elicité de
l'efprit , & pafle audelà de la vie pré-
sente. Or n'eft-il pas befoin que ie
-die iey qu'il eft de^ Tinftitution inuio-
Ad^lc de la Nature, defgireparoiftte
jri^ La Morale
cous les mouuemens intérieurs de nos-
paffion$ ôç de nos afFedions , dans les
^dions de dehors 5 parce que chacun
lepeutaflcs connoiftreenfoy mefme.
3&t fi Tirritation quecaufc en nous vne
oiFenfc, ^clatte inconçinent en nos
-yeux, ô^ fait que nous nous expri^
plions en termes fermes &tranchans,
^ poufle mefrncs nos mains à en pren-
dre la vengeance , il eft beaucoup
«lus raifonnable,& plus conuenable
^ rcxcellence de noftre eftre , que U
.gratitude de nos cceurs; fe mani-
fefte par tous les moyens qui feront
*en noftre puifiaxice, Le temps Qc
les rencontres des chofes prcfen-?
tent vne infinité d'occafions particu-^
licrcs de la témoigner en nos adions^
de la faire voir en nos paroles , & do
la donner à contempler fur nos vifa-
gcs , &: dans nos yeux. Mais la plus
laifonnable, la plus naturelle, la plus
vtile façon de s'en acquitter, eft fans
doiite la louange. C'eft la phis rai-'
fonnablejparcequ'vne éminente ver-
tu méritant toute la plus haute re-
compenCc q.u'Qn luy pçuc donner, 34
Chiiîstieîîne. II. Part. 717
Vy ayant rien en la puiiTance des
homrties , qui égale en dignité la
louange , ny qui foit fi capable de
contenter vn coeur vrayement genc-^
reùx, ou il ne faut rien donner au
vertueux pour recompenfe de fa ver-
tu 5 ce qui cft contre toute apparen*
ce de raifon , ou il luy faut donnée
celle là 5 qui feule a quelque propor-
tion auec (es belles adions, & qui luy
peut eftre feule agréable* C'eftlaplus
naturelle auffi; parce que toutes les
autres recômpenfes qui font en la
puifTancc des hommes , regardent
proprement le corps. L'or , ^ l'ar-
gent , Se les grandes poflcffions, &: le$
maifons bien bafties , & les charges
mefmes , entant qu'elles font lucrati-
ues 5 ncproduifent finondescommo*
dites corporelles, qui ne touchent du
tout point Tefprit. De forte que,fi
vous en recômpenfes la vertu, Pefprit
n'y participe qu'indircfl:cmcnt,àcau-
fe de la communion qu'ils ont enfem*
ble- Oeftdoric comme lîTon recom-
pcnfoitlâ femme à caufe des allions
Au mary, qui ij'y prend point départ
'^.li - -Ibli "^M ORA LK
quantàluy, finon à caufe de lafocîe^
té de leur alliance. Au lieu que Ii.{
louange a quelque cliofc de rpirituel, '
qui frappe diredement la plus noble ,
partie de noftreeftre. Enfin c'eft auf-
îî la plus vtile fans comparaifon. Ce
que ie ne dis pas tant à l'égard de ce- ;
luy qui la reçoit , ( quoy que la haute
SfC eminentc réputation , &: la gloire
acquife par plufieurs belles actions y;
doit fans doute eftre fort vtile à celuy
qui la poffede , ) quç ie le dis à TégarcI
des autres , qui doiuent profiter de
fon imitation. Car ofi peint bien les
corps auec des couleurs,on reprefente
leur beauté &c la fymmetric de leurs
lineamens & de leurs rhembres , par
l'art des ftatuaires & des fculpteurs ,•
on portrait mefmes leurs mouuemenSj
par Tair &: par les poftures que Ton
donne à leurs ftatiië). Mais quant à
la beauté de TefptitjOn n'en fçauroit
faire aucune image fenfible que par
la reprefentatiori de Ces vertus ,- Se là
leprefentation de Ces vertus, n*eft au-
tre, chofe que la louange. Commet
donques fi les ftatuës bien propor-
ChrestiénnéITI. Part. 71^
tîonnccs , auoyent la vertu de trans-
former ceux qui les contemplent, ô^
de les rendre femblables aux corps
qu'elles reprefentent, il en faudroit
mettre dans tous les carrefours ÔC
aux coins des rues , ainfi qu'on
met de beaux tableaux dans les
chambres des femmes qui deuien-
nent greffes ^ afin qu'elles en tirent
quelque idée pour la conformation de
leur fruit : il faut que la louange des
vertus des grands pcrfonnages refon-
ne de tous coftés, afin d'en donner
l'emprainte à tous ceux qui les enten-*
dent. Car ce feroit bien certes vne
belle chofe,qui pourroit faire que
tous les hommes qui viennent an
monde, fuffent aufli beaux que Ni-
reus^&: d*auffi bonne minequ'Achil-
les, comme Homerelesnous dépeint.
Mais il feroit incomparablement plus
auantageux au genre humain , fi on
les pouuoit rendre aufïî gens de bien
que Phocion^auffi iuftes qu'Arifti-
des , auffi fages que Socrate, auili
vaillans qu'Alexandre ou que Mar*
cellus, auiTi temperans que Scipion ,
fis lA MôRALfi\
auflî accomplis en toutes fortes àé
vertus qu'ont cfté Epaminondas 55
quelque peu d'autrçs. Auffi eft-ce à
cela qu*ont vifé les fagesLégiflateursi
& les Eftats bien policés , quand ils
ont donné des marques d'honneur
pourrccompenfe aux^jrands perfon-
nages» Et fi les Èftats entiers 5&les
Republiques populeiifes 5 fe font fen-
ties obligées à reconnoiftre ainfi U
Irertu 5 les particuliers fans doute doi-
tient auoir les mefmes fentimens , 3C
tie la frauder pas de ce qui luy eft fl
iuftement deu par l'adueii de tout le
monde*
le ne puis icy confidercr le vice
du prochain ^ findn ou precifément
en luy itiefme ^ ou entant qu'il appor-
te diidommage à la focieté du Pubîic:
parce que quant au p'reiudice & à
TofFenfeqùe chacun eh peutreceuoir
en partieuliet j &: quant au reffenti-
ment qu'on en peut aiioir^i'enay par-
lé dans la confideration précédente.
Comme toutes les vertus font vtiles
au Public 5 tous les vices luy font
dommageablâ*. Car le Public n*eft
rien
Ghrêstiekne. IL Part, yit
Hcn finon vne fociecé coinpofce de
plufiietirs particuliers 5 qui félon qu'ils
font bons oamauuais, amendent pa-
reillement la focietc , ourempirent ôc
la corrompent. Ncantmoins , il eft
certain qu'il y en a quelques vns qui
luy font plus pernicieux que les au-
tres. Car le meurtre , pour exemple,
te l'adultère , àc le larcin , 6£ le faux
tefmoignage , ^ s'il y a encore qu<:l-
ique autre action de cette façon, vont
dire£bementà la ruine duPublic^ &:à
ladiflblutiortdefa focieté,au lieu que?
l'yvrognerie , &: la gourmandifc, &:
la friandife , &: la fuperfluitccnliabil-
lemcns , tc ce qu'on appelle la vanité,
ne femblent incommoder le Public,
finon entant qu'elles incomniodelfc
celuy mcfme qui s'y laifTc aller , parcû
qu'il en fait partie. Or quanta cett^
forte de vices qui font d'eux mefméls
fort preiudiciàbles au PubU(>, il ^ft
de Tinclination de la Nature qu'ils
attirent la haine de tout le monde.
Car puis qu'il eft naturel aux hom-
mes d'aimer la focieté, il leur eft na-
turel aulïi de haïr ce qui la renuerfç»
711 La M OR AIE
De façon que ceux qui commettent
ces adidns r^ principalement fi c'eft
par habitude , ou par inclination/ont
prdinairennent l'objet de. l'exécration
des honneftes gens : &: plus vn honir
me eft homme de bien &: d'honneur,
plus a-t-il d'horreur contre ces pertes
de la Nature, Il eft pourtant vray
que chacun doit en cela confiderer
.ce qui eft de fa vocation. Car qiiant
aux Magiftrats 5 à quilâconfcruatioii
<l« la focieté eft comttiife , ce n'eft
^pas feulement par l'inftind delà Na-
(ure qu'ils doiuent auoir de rauerfion
pour telles gens ; c'eft aufrrpàr la con-
fidcratiôn de leur charge^, &: de Jeur
^dcuoir. :Ainfi que Sofirare difoitau-
jÇresfois;, ?vi^;Magiftrat ^ft çpmme vn
-JPafteur ;'^!8«:.de fait , Homère appelle
^çdinairenienjiiie Roy -Agàmemnôn ,
■pafleur àçs peuples. Or vn pafteur
j^ç doit:»pas; feulernent. :eftre appelle
,mauuais quatid il tue lyy mefme , ou
qu'il efcorehe les bœufs Se les brebis
qui font commis à fon foin , il mérite
-encore cette qualité s'il ne les défend
,pas contre les loups , & ç'il y laiffi^
Chrestienne. IL Part, yij
impunément faire des raiiages. Ce
n'eft pas que les fouuerainsMagiflirats
n'ayent la puifTance de pardonner
quelques crimes , & de les lailTer im-
punis, &c n*y a point de Police fi fe-
uere en l'exécution de Ces Loix, qui
ne foit quelquesfois obligée de don-
ner des abolitions &c des grâces. Mais
les Ëftacs bien réglés obferuent en
cela diueries chofes. L'vne, que d'or-
dinaire on n'y donne point de grâces
ïînon pourles aftions qui ne tiennent
pas tant du crime que du mal-heur,
foit que le mal-heur. foit arriué p^n
quelque' neceiîîté ineuitablc, comme
ce qu'on appdlc/dn corps défendant ^q\l
qu'il foit arriué par quelque hafard,
ic mefmes par quelque imprudence
aucunement excufable. Car en tel-
les chofes on croid que fi le Legifla-
teut leseuftpreueuës, il les eu ft exce-
ptées de la rigueur de fa Loy ,• ç'e(t
pourquoy l'on fupplée par l'équité',
ce qu'il, n'a pas peu deuiner, ny or-
donner par fa prcuoyance. L'autre ^
que s'il y a du crime, l'impunité qu*oa
en donnera , non feulement ne pre-
Zz 2.
y 14 tA Morale
iudicîc pas au Public par la confe-^
qucnce de Tcxemple , mais mefmcs
que la pei Tonne que Ton fauue luy
puiflc apporter plus d'vtilicc par Ces
ndions del'aucnir, que celles du paC-
fé ne luy ont canfé de dommage. Car
fî par quelque violence extraordinai-
re de colère vn chien qui gardoit le
troupeau a defchiié vne brebi*;, ileft
de la prudence du berger d'aduifcr
s'il le doit aflbmmer ou non , parce
que s'il n'y retourne plus , il pourra
encore fcruir à la conferuation des
autres, la troifiéme eft, que fi on
îi'a pas égard à Paucnir, au moins
on ait quelque notable fujet de
faire reflexion fur le temps paflc^
èc que ce foit en confideration de
quelques grands lirui ces rendus au-
tresfois , qu'on pardonne à vn crimi-
nel vnemauuaifcaâion prefente. Ce
n'eft pas que rcgulicrement les bon-
nes actions d'vn lioiiime puiflent en-
trer en coinpenfacion des- mauuaifes,
pour le garentir en iuftice du fuppJi-
ce qi/'l a mérité. Car nous deuons
au Public tout c^ que nous pouuon^
Chrestienne. II. Part. 71c
liiy faire de bien; &c ce feroit contre
toute apparence de raifon,qne ce que
nous fommes obliges de faire pour
nous acquitter d'vn deuoir,nous pre-
tendiflîons le faire pafTer^tât pour l'ac-
quittement de ce deuoirlà, que pour
fatisfaire encore à vn autre. 11 cft
contre la Nature des chofes qu'vne
mermc fommc férue à faire diuers
payenîcns , quand 1;^ premier qu'oa
en a fait n'a pas excédé la grandeur &c
la nature delà dette. Ce n*eft pasauf-
fi non plus que les hommes doiuent
elhe excités aux belles 5c grandes
actions par l'efperance que sils en
fonr,on les mettra en confideratiô lors
qu'ils en feront quelques mauuaifes.
Car ce feroit vne fauuage façon de
porter les hommes à la vertu , que de
leur faire par là efperer l'impunité des
crimes qu'ils pourront commettre.
Mais c'eft qu'il eft quelqucsfois rai-
fonnable de permettre aux Eftats en-
tiers, &c auxSouuerains Magillrats ,
d'auoir les mefmes fcntimens que Ton
loue 5 ou au moins certes que Ton ne
blaime pas , 6c que l'on fupportedaus
Zz 5
ji^ LA Morale
dans la vie des particuliers: c'eft que
l'on témoigne fa gratitude enuers ce-
luy de qui on a reçeu quelques ferui-
ces fignalcs , au moins iufques à tet
point que de ne le prendre pas à la
rigueur, s'il luy arriue puis-après de
commettre quelque ofFenfe. Et ceux
qui blafment les Romains d'au oir fau-
ne la vie au dernier des trois Horaces,
qui Tauoit oflée à fa fœur^ne confi-
derentpasàmonaduisaffés bien , ce
que peut &: ce que doit faire dans vnc
nation auffi genereufe qu'eftoit celle
des Romains^la mémoire dVnc aéiion
par laquelle on luy auoit acquis la li-
berté cV Tempire. La quatrième eft
qu'encore auec tout cela, on y appor-
te toutes fortes de précautions , pour
empefcher, non pas feulement que
celuy à qui on pardonne , ne puifle
nuire à lauenir , mais que l'audace
n'en croiife pas aux mefchans par fon
exemple. Car l'innocence d'vn hom-
me doit eftre facrée de inuiolable , ôc
quand elle eft reconnue, il n'y a rien
qu'on nedoiue faire pour empefcher
la calomnie ôc i'jnjullice de Toppri-^
Chrestienne. II. Part. 717
mer. Mais il eft mal-aHé de dire s'il
ferait plus pernicieux pour le bien
public 5 que la calomnie euft ac-
cablé vn innocent , ou que la fa-
neur &: Tindulgence du Magiftrat
euft fauué la vie à vn coupable. Parce
que la calamité arriuée à vn innocent
ne porte iamais les gens de bien à
abandonner leur vertu ; elle ne fait
finon les rendre extraordinairemenc
circonfpeds , pour ne donner point
de prife à leurs ennemis , ny point
d'irritation aux PuiiTances. Mais
l'impunité des crimes efleue le cou-
rage aux mefchans , &: fait qu'ils fe
portent à exécuter leurs mefchance-
tés auec vne licence effrénée. Hors
ces précautions,^ ces confiderations,
la négligence ou la conniuence du
Magiftrat en ce qui eft de la punition
des coupables , eft la ruine de l'Eftat ,
Se attire fur luy la maledidion de
Dieu, & la haine ou le mefpriSjUon
pas feulement des gens de bien, mais
quelquesfois des mefchans mefmcs.
Quant à ce qui eft des particuliers^
Us dpiucnt bien auoir les melmes fcn--
Z z 4
7i8 LA Morale
timcns ôclcs mefmcs mounemcns que
la Nature donne aux Magiftrats, mais
non pas ceux qui leur viennent de la
confideration de leur charge. C'eft à
duc, quMs doment auoir de grandes
3c fortes auerfions contre ceux qui
troublent la focieté ciuile par quel-
ques crimes fignalés ,^ dcfirer qu'orx
rrmedic au dcfordre qu'ils y eau fent,
les dcnft-on traittcr fclon leur méri-
te , &: fclon la feuerirç des loix«
Mais neanrmoins ils ne font pas fon-
cées à en faire, ny mefmesàen recher-
cher la punition , de leur autorité
priuée. Car dans les Eftats , auflî
bien que dans les corps phyfiques, il
y a la matière , & la forme , qui font
chacune vne partie de Teflcncedela
chofe 5 de laquelle l'cftre refulte de
leur compofition. Encore, fi nous en
croyons les Philofophes , la forme
cll-elle plus excellente que la matiè-
re, &: contribue dauantage à leur
conftitution. Les hommes font la
matière des Eftats, Tordre qui main-
tient leur focieté en eft la forme.
Si doncques vn meurtrier pfte la yiô
Ghrestienne.II. Part. 7if
à vn bon citoyen , il ofte vnc partie
de fa matière à l'Eftat. Mais fi qucl-
qu'vn , de fon mouuemcntparticu-
lier,ofte la yic au meurtrier , il en rui-
ne Ta forme. Parce que l'ordre pu-^
Jjlic veut que ce foyentlesMagiftracs
qui punillent les criminels , èc que
qui laifleroit cela à ladifpofition du
premier venu , la deftrudion de la
focietc n'en feroit pas moins à craiu-
ijre. Moyfc tua l'Egyptien qui ou^
trageoit vn Ifraclite. Pbinées mita
mort vn Ifraclite & vne Madianite ,
qui fouïlloyent de leur vilenie le camp
du peuple de Dieu. Mais bien que
ïiy Tvn ny l'autre n'euft Tautorité du
fouuerain Magiftrat entre les mains,
&: qu'ils ne portaflent le caradero
d'aucune charge publique, fi eft-ce
qu'ils auoient vnc vocation particu-
lière , dont ils fentovent les inflinits
&: les mouuemcnsen leurs cxrurs, qui
leur tenoit lieu de commandement
immédiat de la part de Dieu , &: qui
garcntifl'oit leur adion de tout iuftc
blafme. Qi^ant à ceux qui tuèrent les
pracqucs, parce qu'ils les eftimoycnc
75<5 LA Morale
des porte-enfeignes de fedition,& des
perturbateurs de la Republique, bien
que le SenatdeRomeles en ait loties,
îe ne les puisapprouuer pourtant, &:
croy que fi les attentats des Grac-
ques eftoyent turbulens & feditieux,
ceux là fe peuuent appeller violens
^ tyranniques. L'entreprife de Pe-
lopidas, qui délivra la Ville deThe-
bes delà domination des Lacedemo-
iiienSjcftoitjCefemblejiufte &: légi-
time s'il en futiamais, &: n'y en a
point de cette nature qui foit plus il-
luftrc dans les hiftoîres. Et néant-
moins Epaminondas n'en voulut pas
eftre, parce qu'il preuoyoit que l'a-
âion ne fe pafferoit pas fans effuffion
4Ju fan g de quelques citoyens , à la
mort defquels il ne pouuoit con-
fentir, comme n'eftant pas condam-
nés 5 bien qu'il ne doutaft pas qu'ils
fufTent coupables. Et Socratc ne
voulut iamais ny fauuerfa propre vie,
ny qu'on attentaft à celle de fcs enne-
mis 5 par aucune adion extraordinai^
îe,^: contre les règles du droit corn"
ruun , dautaut qu'encore qu'ils fuf^
Chrestienne. II. Part. 731
fent tres-mefchans , &: luy extrême-
ment innocent , il ne fallpit pourranc
pas garentir la iuftice Se la majeftc des
loixj par Tinfradion desloix mefmes,
Vray eftque quelquesfois les chofes
vont à vu fl grand &c Ci manifefte ren-
uerfement , qu'il eftneceflairc dcpaf-
fer par defl'us quclqu'vne des règles
ordinaires, foit de la iuftice, foie de
la police , pour empefcher la ruine
d'vn Eftat. Mais il faut que d'vn co-
fté les chofes en foyent venues àvne
infupportable extrémité , Se que de
l'autre celuy qui entreprend d'y re-
médier, foit d'vnefi éminente vertu,
qu'elle donne de l'admiration , &C
qu'elle approche fi prés de celle
qu'on attribue aux héros , qu'elle
porte quelque caradcre d'vne mif-
fion celefte. Pay dit que les perfon-
nes particulières ne font pas mefmes
fondées à rechercher la punition des
crimes où le public eftinterelfé, dau-
tant que quelque iufte que foit l'auer-
fîon ^c la haine que les gens de bien
conçoiuent contre les mefcbans^fi
eft-ce que chacun fc doit tenir dans
75^ î-A Morale
les termes de fa vocation ,& ncs'in*
gérer en rien qui concerne le public
fans en auoir charge. Neantmoins,
cela foufFre deux exceptions. L'vnc
cft , quand outre l'intereft public ^on
a quelque iufte fujet de rcflcntimenc
particulier. Car on ne blafmera ia-
inais les pères qui pourfuiuent la ven-^
gcance de la mort de l^urs enfans , ny
les enfans qui folicitent celle de U
mort de leurs pères. Les femmes ont
mefmeexcufe pour leurs maris, & les
maris pour leurs femmes, &: généra-
lement tous ceux qui ont quelque
particulière Uaifon de fangauecce-
luy fur qui le meurtre a efté commis.
Car encore que fclon le Droit Fran-^
Çois on ne leur permette de conclure,
iînon à des réparations ciuiles , dau-
çant que pour ce qu'il y a de crimi-
nel dans ladion , il appartient abfo-
lument au Public, pn donne pour-
tant beaucoup en telles occafions
^ux mouuemens de la Nature. L'au^
tre cft,quand le Public mefme auto-
rife par quelque loy les accufationj
1^ les délations des crimes ^ & qu'il y
' Chrestiennï. II. Part: 75^
înuice les parriculiers , comme cels
s'eft autrefois fait en diuerfes repu-
bliques populaires , &: comme on 1^
pratique encore dans les Monarchies,,
quand il y va de la vie du Prince , ou
de la ruine de TEftat. Car alors tout
homme de bien,non feulement peut,
mais mcfmes doit fc déclarer le déla-
teur de ces crimes, ôc accufatcur con-
tre ceux qui les ont commis, &:pour-
ueu qu'il pâroiffe qu'il n'y foit porté
que deTintcreftdu Public, il ne luy
en peut reuenir que de la louange.
Mais auflî faut^il qu'il regarde à cela
de bien prés , s'il ne veut encourir la
haine publique. Car ccluy qui s'y
propofc des recompenfes, &: quiab-»
baye après des confifcations^ne laifTc
pas d'eftre odieux , quand ks delà-»
tions &: ks accufations feroient bien
fondées. Et fur tout doit-il prendre
garde que cela luy arriue rarement ,
parce que la fréquence de ces adbions
femble arguer ou quelque auarice
infâme , qui fe veut affouuir de la
defpoiiille des miferablcs , ou quel-
que inhumanité barbare^ qui prend
^34 ^^ M OR Ait'
plaifirauxfupplices ô^ aux tourmehî
de fcs citoyens. Et véritablement ,
quand vne fois on s'y laiiTe emporter
à fes paiTions , au lieu qu'il n'y arien
défi beau ny de fi digne d'vnhonne-
fte homme que le zèle du bien pu-
blic ; au contraire^il n'y a rien défi
honteux , ny que l'on regarde auec
tant d auerfion , quVn homme qui
fait le meftier d'accufateur j ^ qui des
calamités d'autruy tire fcs propres
auantages. De forte qu'encore que
le Vieux Caton eufl mis la réputation
de fa vertu à tel point, que les gens
de bien l'auoyent en finguliere
admiration y fi eft-ceque pour auoir
cfté trop enclin & trop afpre à har-
celer les mefchans > il en fut elli-
mé homme importun &: fafcheuXj
3c en attira fur luy vne telle haine de
la part de beaucoup de gens , que
quelque homme de bien qu'il fuft , il
fut neantmoins luy mefme accufé
quarante fois en fa vie.
r ;Q3^^^ ^ Tautre confideration du
vice , à le regarder precifémcnt en
luy mefme , il a auffi cela de merueil-'
Chrestïenîte. II. Part. 755?
ïeufement odieux , que fon exemple
eft contagieux ,&: qu'en fe commu-
niquant, il gafte 6c corrompt tout la
monde. De forte qu'encore qu va
homme vicieux ne commift aucune
aftion de laquelle les particuliers fo
pûflent plaindre comme leur ayant
fait tort 3 ( car comme nous auons
déjà remarqué., les yvrognes , &: les
gourmans ., & les autres telles fortes:
d'intemperans,ne femblent faire tort
firionà eux mefmes) fieft-cequed'a-
uoir le vice perpétuellement deuanc
fes yeux, 6c de fe voir en péril d'e-
ftre tenté de fon imitation , c'eil
y.n raifonnable fujet d'auerfion de de
haine. Car il cii eft de cela comme
d'yn peftiferé, qui infede tous lesen-
lairospar les jexhalaifons de fon corps,
^SC.par le poifon de fon haleine. Or
tput le monde n'a pas ny la mefme
ferce. d'efprjt , ny la mefme vigueur
de corps, qu'auoit autresfois Socratc^
jqui n'abandonna point la ville d'A-
;^henes , pour la pefte qui y rcgnoit ,
^ qui ne fe retira point de la con-
Berfation des Athéniens ,pourUcôr^
f^ê XA Mon ALt
hiption qu'il y voyoit, &neantmomi
fe preferua de la contagion de Tvnc
éc de Tautrc. Mais quand on fepoùr*
ïoic promettre de n*en eftrc point en-
dommagCjfi , comme nous auons dit,
la beauté derefpriteft incomparable-
ment plus aimable que celle du corps,
la laideur du corps doit cftre incom-
j)arablemcnt moins haiflable que cel-
le de l'ame. Et toutesfoisil n y apcr-
fonne qui ne fe fente choqué à l'àfpeft
des chofes laides &c hideufes , & fi la
laideur paffe iufqucs à la monftruofi*
te , on en a tncCmcs de l'horreur.
Quels doiuenr donc naturellement
cftre les mouuemens de nos efprits .
quand nous confiderons vn peu at-
tentiuement ces prodiges dedesbau-
che & de diflblution , qui femblent
cftre nés pour le deshonneur de no-
ftre nature ? Ce feroir vne chofc hor^
rible , qui verroit la forme extérieu-
re de l'homme fe conuertir en celle
des beftes, comme Homère dit que
Circé metamorphofales compagnons
d'Vlyifes en lions èc en pourceaux.
Et toutcsfoisfi Tame humaine y de-
meuroit
Chrestienne. II. Part. ^57
îneuroitauecquervfage duraifonnc-
ment , encore (tipporteroit-on eos
quelque façon cette forte de mon-
ftres entre les hommes. Parce quo
quoy qu'il en foit , c'eft famé raifon-»
nable qui fait l'homme 3 beaucoup
plus que ne fait pas la forme extérieur'
rc de fon corps. Mais quant à ceux
qui fous l'apparence viiîble deThom-t
me couurent vne amc de pourceau,-
ceux qui font vrayement vertueux
les regardent auec tant d'horreur^
que fi la chofe eftoit en leur difpofi--
tion , ils les feroyenttranfportcr aux
ifles de Madagafcar ou de Groen-^
landt, comme indignes de faire parc
des focietcs bien policées. Et néant-*
moins il faut icy vfer de quelque di-^
ftindion. Car il y a des vicieux qui
le font de telle façon, qu'il y a touta
apparence qu'ils ne s'amenderont ia-^'
mais : comme ceux qui font enuieil-^
lis dans leurs desbauches , ou de qui
la corruption a tellement gangrena
routes les parties de Tame , qu'il n'y
reftc plus rien d'entier. Et il y en à
d'autres donc il ne faut pas abfolu^
Aaa
758 ÏA Morale
Hient defefperer ; comme font d'or^
dinairc les jeunes hommes quifelaif-
fent emporter à la violence de leurs
paffions; ou ceux qui ont bien quel-
que auancementen aageàla vérité^
êc dont par confequent les mauuai-
fes habitudes font plus mal-aiféesà
guérir , mars en qui pourtant il refte
quelque femence de vertu , qui em-
pefchc qu'ion ne les iuge entièrement
incurables. Or a-t-on accouftumé
de dire qu'il faut haïr le- vice des
hommeSj&honpasles perfonnes des
vicieux : &: ie voy que cette diftin-
élion fe peut fort bien appliquer i
cette féconde forte de gens en qui il
ïefte quelque efpcrancede conuale-
fcence. Parce doncques qu'en fe
Corrigeant , ils peuuent deuenirdes
parties vtiles à la commune focieté,
il faut bien auoir de la haine pour
kur vicey puis que c*eft le naturel
objet de nosauerfion^. Mais il faut
auoir fom de leurs perfonnes , & fiil
y a encore en leurame quelque bon-"
neanfepar où on les puiffe prendre,
tafcher de les faifir par làpourlesra*
CHRESTiENîCe;. il, Part. o7:^
mener à k vertu. Et conmié damje^
maU dics duc or p§ : j, otij rv^'abaïKioiinje
point âbfolumenc le$îm»Udies ^ tandf^^
qu'il réfte quelque fibre dr'efpcràhççî
dévie etïeux,dautâpqu''jly a quel<ij|ucs
fois dans la Nature "de^; reffou.rç^^
qu'otjne connoift p4^ , &. qu'elle fait
des etféas extraotdi^hàïr^^; ôd commp
miraculçuix ,' qui rèn^i^ctcnt en cénr
ualefccinee ceux qui'oivi t^noit (>t:rti5:
dicfefpef es ■; dans èe$ iitiialatliei 'Â^
tinà:îom.dêla-Verfevife:^ft'lde$d€iaw?
de noftre co-nlxrnitrlç hiifeFriàniEé de ftf
couriii-fes homrdes iufijidies àk fi», 6i
de tafcher" à bs ramentç à qtrelqu'^^
bonne tcfirpifceaccA j DVïais» quant, i
cette première forte de vicieux >,iij[
fcmblc que- cette;, mefïKie ;€©iTjpdr8^}r
fon lious'doiue plorjcci3 c^irleUr égard
à des fentimens toM c(ùntxziïd$:^Mi
eonclnrdjc^ue comiûit quand vnefoil^
les homnue's font inoects, non fdûW
ment Qiin'emlpljaycipltis de 'remédier
enuers; ebx^ maiis mefines on les ©flr©
Àc dcuailc fis yeiix, •& iifï5mpt/-ôn-auâfî
dix. toutre force de. ebmimerxsç %> ii
A a a z
faut àuflî renoncer à tous fentîmeris
de charité &: d'humanité enuers ceux
dofitle vice s'eft tellement emparé,
qit'iln ère fte plus en eux ny d'ombre
ôc de traces de vertu , ny d'efperancc
de vie fpirituell©. Et quant à diftin-
guer entre le vice &: le vicieux , ie
-voy bien qu'à fubtilemcnt taifonner ,
&r à difcourir philofophiquementdes
chofes , on peut feparer par la pen-
{hc les qualités d'auec lefuj^t^&fai^
re abftraftion de la fubftànce de l'a*
jrtïe 5 & méfm^^ de fes facultés^d auec
leÈ mauuaifes habitudes defquelles
elles font imbues. < Miais quand vne
fois elles en font fî profondément pe-
meiréeSi, qué4a corruption a gaigné
par tout , ic trouue qu'il eft rnal-aifc
■de haïr ces mauuaifes qualités corn-
tile,,il fauD^^ que l'on n*enueloppc
tjitànd & quand la confideration du
fujèt mefnie; , Car nous diilinguons
aiifli dans les -démons la fubftànce
^nefmede leur eftre, d auec la mali-
^'è qui y eft fuTuenuc depuis leur créa-'
^ion.i Mais pm-ce qu'elley eftinucte»
iéey&: qu'elle eft entièrement infc^
Chrestienne. II. Part. 741
parable de leurs facultés , dans la liai-,
ne que nous leur portons, nous ne-
nous amufons pas à faire des abftra-
âions de cette nature. Et neant-
moins il y aencoreicy quatre confi-
derations àfaire. La première eft^que
quand ces vicieux dont nous parlons
feroyent auflî mefchans que les de-'
mons , il y atoufiours moins de com-
munion entre nous &: les démons,
qu'il n'y en a entre nous &: les mef-
chans hommes. Car quoy qu'il en
foir,ceux-cy font hommes, au lieu
que les autres ne le font pas; de forte
que fi Textremitéde leur malice em-
pefcheque nous nepuiffionsauoir de
l'afFeftion pour eux, au moins empef-
che-t-elle que la haine que nous leur
portons à caufe de leur mefchan ceté ,
ne foit tout à fait fi véhémente. La
féconde eft, que les démons font fou-
uerainement mefchans de toutes les
fortes de mefchancetés qui peuuent
conuenir à leur nature. Tellement
que c'eft vn objet capable 'd'attirer
toute la haine de laquelle fot fuccpti-
bleslcspuiifances de nos âmes où re-
Aaa j
74^ I^À-.MOTIAXÊ
fîde cette paillon. Au lieu qu'il eft
comme impoiTible qu'vn homme foie
vicieux de toutes fortes de vices en
vnfouuerain degré , parce qu'il yen
a de contraires les vus aux autres , Se
qu'il cft delà nature de l'homme que
quand vne de fes pafTïonseil fort ten-
due 5 il faut que les autres fe relafchêt,
rappetitfenficifne pouuant pas four-
nir à plufieurs grandes &: violentes
çmotionsen mefme tcmp^. Si donc
le vice qui domine en Juy eft capable.
d'exciter noftrc aucrfion àfonégard,
les autres quin'apparoiffent pas, ou
qui en comparai fou font languifr<îns,
ne doiuentpas auoir la mefme effica-
ce. La troifiérae eft , qu'outre que les
démons font fouueraincment haiflk-
bles en eux mefmes, nous les confi-
derons comme nosennemis iurés, èc
comme des créatures quioiltvneani-
mofitjé implacable contre tout le gen-
re humain. Ainfi ce n'eft pas feule-
ment leur malice qui les nous fait
auoir en horreur , c'eft auffi la haine
que nous fçauons qu'ils ont pour nous,
qiii nous y porte. Or y a-t-il quantité
Chrestienne. II. Part. 745
de vicieux qui ne nous veulent point
de mal en particulier, <l<e forte qu'il
n'y a que le feul vice qui eften eux
qui donne de Tirritation à nos ameS'*
La quatrième finalement eil; , que
quelques mefchans que les hommes
nous paroiflfent , de quelque lujet que
nous penfions auoir de dcfcfperer
tout à fait de leur amendement, fi
eft-ce que tandis qu'ils font en la vie,
il n'eft pas abfolument impofTible
qu'ils ne fe corrigent, ôc que quelr
que grâce extraordinaire du Ciel ne
les ramené à leur deuoir. Et de fait,
les foins que la Prouidencc déployé
fur eux , la protection dont elle les
couure, la bonté auec laquelle elle
les nourrit, la patience incroyable
qu'elle apporte à les fupporter, les adr
uertiiTemens qu'elle leur donne par
les calamités publiques & particuîie»-
res , d)C généralement toute cette éco-
nomie dont elle vfe en leur endroit ^
eft vneinuitation perpétuelle à la re-
pentancCjdontnous ne pouuons pas
deuiner quel fera enfin l'eucnemcnt.
Si doncques cette bonne 6c fage dif-
A aa 4.
744 l'A Morale
penfation doit produire en eux quel-
que efFed, nous les deuons coniîde^
i*er comme ceux qui feront quelque
iour gens de l>ien &: vertueux. Or fi
leur vice prefent efl vn iufte fujet
d'auerfion , le preffcntiment de leur
amendement à venir , produit par an-
ticipation vne amour qui la deftrem-
f e.. S'il doit arriuer qu'ils s'obftinenc
^ qu'ils s'endurcifTent contre les in-
iiitations que Dieu leiir fait à fe re-
pentir, au moins tandis qu'il vfe de
cette condefcendance enuers eux,
nous en monftre^t-il Texemple. Car
il n'eft pas raifônnable que nous ex-
cluions entièrement de nollre com-
merce ôc de nos afl:e£tions,ceuxàqui
Dieu témoigne tous les iours fi fen-
fiblement que les fiennes leur font
ouuertes. Et dautant quefoit qu'ils
ayent à fe repentir, foit qu'ils ayent à
s'oblHncr & à s endurcir , c*eft cho-
ie dans laquelle nous ne pouuons pas
pénétrer, nous deuons toujours tenir
la haine que nous leur portons à cau-
fe de leur vice , en fufpens , &: vfer
çuuers eux de tous les oiîices d'hiuna- i
Chrestienne. II. Part. 74^
iplté &: de charité poflibles. Car pour
le dire en pafl'ant , cette haine fi ani*
méeque Dauidportoitaux mefchans
de fon temps, à caufe de leur mef-
chanccté, &: ces imprécations qu*il
fait contre eux auec tant de véhé-
mence 5 prefuppofent fans doute en
luy quelque connoiiTànce particuliè-
re de leur réprobation, dont Pefprit
deProphetie luy donnoit l'intelligen-
ce auec certitude. Quant à nous^
Dieu nous a voilé lefecretdelapre-
dcftination des hommes ,afin de n'e-
fteindre pas en nous les fentimens
de l'humanité, &: il leur fait conti-
nuellement toutes fortes de biens do-
uant nos yeux, afin de reueiller noftrc
charité par l'imitation de la fienne.
Pour ce qui eft de la profperité&:
de l'aduerfité du prochain , elles pro-
duifent naturellement en nousdiucr-
fes émotions , félon les diuerfes qua-
lités des fujcts en qui elles fe rencon-
trent, le penfe auoir dit ailleurs que
fi le monde eftoit demeuré dans l'e-
ftatde fa création, lavertu&lapro-
fpericé iroyenc pcrpctuellemeec en-
74^ t'A Morale
iemble , Se que ny la Bonté ^ ny la Sâ-
gefle de Dieu ne foufFriroyent pas
qu'il en arriuaft autrement. Si l'hom-
me cftant décheu de fon intégrité,
il euft efté entièrement abandonné
de fon Créateur, il ne pouuoit éuiter
d'eftre perpétuellement miferable.
Parce que ny la Sâgeffe ny la luftice
de Dieu ne pourroyent pas fouffrir
non plus que le vice &: la profperité
marchaffent enfcmble.Le vice eftanc
vn mal moral , ôc l'aduerfité vn mal
phyfique , il eft de Tordre de la lufti-
ce que le phyfique foit employé à la
punition du moral , comme il eft de
l'ordre de la SagefTe de ioindre en-
femble ces deux chofes , qui bien que
d'efpece differentejfont pourtant na-
turellement cpUoquées fous vn mef-
me genre, & participantes en qucl-
<\\ic forte d'vne mefme définition.
Mais ny l'homme n'eft pas demeuré
dans fon premier eftat, ny quand il
en eft décheu j Dieu ne Ta pas entiè-
rement abandonné , Ao4 vient que
ladiftribution de la profperité Se de
Faduerfité^reçoit de la variété dans la
Ghrestienne. II. Part. 747
vie prefente. Car Dieu y fuit quel-
quesfois fes inclinations de Bonté ,
en faifant du bien aux bons; de fcs
inclinations de luftice 5 en enuoyant
du mal aux mefchans : & quelques-
fois il afflige les gens de bien, &: don-
ne profperité aux mefchans , feloa
qu'il y eft conuié par' des raifons èc
des confiderations qui dépendent d'v<-
ne Difpenfation , où ny la luftice ny
la Bonté ne paioifTent pas toutes pu-
res. Quand donc la profperité arriue
à vn homme de bien, nous en deuons
auoir dli contentement. Car nous
deuons eftre bons à Timitation du
Créateur : & fi nous ne fommes pas
puiffans comme luy , pour faire du
bien à ceux que nous en croyons di-
gnes , au moins deuons nous eftre
ioyeux quand nous voyons qu'il leur
en fait, & féconder les adions qui
procèdent de fa Bonté , par l'appro-
bation que nous y donnons , ô^ par la
fatisfaébion qu'en reçoit la noftre.
Joint que le bienphyfique eftant vne
fuite naturelle du bien moral , ce fe-
roic auoir l'entendement peruerti .
74^ l'A MORAEL
c[ue de ne prendre pas plaifir à voir
rvnion &:radiaftementde deux cho-
fes que leur Nature allie fi parfaite-
ment bien entr*elles. Quand Taduer*
lité arriue a vn homme vicieux, il
fcnible que par de fcmblables raifons
on en doiue eftre bien aife. Carie vi-^
ce &L la calamité ne s'adiuftent pas
moins bienenfemble , que la profpe^
îité & la Vertu : de forte que noftrs
entendement eft obligé dedonner vu
pareil acquiefcement àleuraflembla-^
ge. Et quant à ce qui eft de la lufti-.
ce de Dieu, puis que cen'eftrien au-^
tre ^'chofe finon vne âuerfion irapla'
cable contre le péché , plus nous ap*
procherons de l'excellence &c de la
fainfteté de la Diuinité , plus aurons
nous d'inclination à haïr le vice que
nous voyons dans les mefchans , &2
plus nous réjouirons nous de les voiu
traitter^ comme ils le méritent. Ea
erted , comme Ariftote dit que la
Pitié , qui confifte au déplaifir que
nous auons devoir arriuer du mal à
ceux qui ne le méritent pas, &: l'In-»
digaation, qui vient de voir arriuer
Chre-^tiënne. II.PARr; 749
du bien à ceux qui en font indignes,
procèdent de cette gcnerofité qui
fait queTonne fouffre pas aifcmenc
le defordre dans les chofcs , &: qu'el-
les Ce difpenfent iniullement; le con-
tentement que l'on reçoit de voir
endurer aux mefchans les fupplices
qui leur font deus , eft à peu prés
également vnc marque de generofî-
té 5 &c qu'on a de l'inclination à Tor-
dre des chofcs &: à leur iufticc. Ne-
antmoins , il y a icy vne reflexion i
faire , à laquelle Ariftote n*â peut-
cftre pas penfé, c'eft que la Prouiden-
cède Dieu , quidifpenfelcbien &:le
mal, enuoye quelquesfois de grandes
calamités ^aux mefchans , non tant
pour contenter fa iuftice par de ter-
ribles iugemens , que pour les rame-
ner à leur deuoir. Car la crainte eft:
vn des plus efficacicux moyens qu'il
employé ordinairement pour réduire
leshommesàlarepentance. Si donc-
ques nous fçauions certainement qui
font ceux de la conuerfion defqucis
Dieu n'a du tout plus de foin^à: qu'il
fe propofe déformais pour l'objet de
f^o LA Morale
ia vengeance , nous nous pournonà
bien en cela conformer àfa volonté ^
& donner vn entier aequiefccmenc
à Texecution de fa luftice. Maïû
cette difpenfation félon laquelld
Dieu détrempe la demonftration de
fa luftice dans quelque foin de la*^
mendement S^ de la conuerfion des
pécheurs, eft incomparablement plus
ordinaire dans le cours de cette vicj
quen'eftrexercice.tout pur de cette
îuftice. vcngerefle qui fe fatisfait à el-
le mefme par Tcnnoy defcs fléaux fur
les mortels ; de forte que fans vne
particulière reuelation , il eft mal-aifé
de reconnoiftre quelles font les cala*
mités qui comencent à leur tenir lieii
de fupplices 5c de iugemës.ll eft donc
beaucoup plusfeur^non feulement de
tenir nos inclinations en quelque fuf-
pens 5 eii attendant que Dieu nous
déclare plus ouuertement quels peu-
ueutcftre les vrais motifs des aduer-
fitcs qu'il leur enuoye , mais mefmcs
d'auoir quelque bonne opinion de ft
clémence en leur endroit , puis qûè
luy mefme nous en fournit l'oGcafioa
Chrïstïenne.II. Part. 7jf
idans la conduite de fa Prouidence,
Or tandis que nous aurons cette bon-
fie opinion de la clémence du Créa-»
teur enuers eux , il eft iufte & raifon-
nable qu'à fon imitation cette feue-
rite de fentimens &c d'inclinations
que nous aurions autrement en leur
égard , s'amoliiTe &: fe tempère. Car &
Famour de la iuftice , ôc de Tordre qui
doit naturellement eftre entre les clio-
fcs , engendre cette feuerité eu
nous 5 Dieu qui en eft le conferua-
teur, parce qu'il eft lefouuerain Mo-
narque &: Gouuerneur de i'Vniuers,
en afans doute plus de foin quenous^
comme de chofe dont Tinfpedion
touche fa Majefté Souueraine, £t
fic'eftie zèle que nous auons pour fa
gloire 5 laquelle eft intcreffée dans la
violation defes Loix , qui nous don-
ne ces» mouuemens 5 il a fans doutd
plus de foin que nous de fes interefts ,
puisque c'eft chofe qui le concerne
diredement, ô{. qu'elle ne nous vc^
garde quant a nous, finon par quelque
reflexion du Créateur à la Créature.
Si donc luy qui n'a point de conanau-
^p Ia Mor aie
niunion de nature auec les hommes^
qui l'oblige à relâcher de la feueritê
de fa lufticc , attend toutesfois leur
repentance, & difpenfe ainfi la con-
duite de fa Prouidence expreflé-
nient à cette fin, en combien plus forts
termes le dcuons nous faire quant à
MOUS, que la participation d'vne mef-
me nature d>c dVn mefme fang obli-
ge fi particulièrement à la tendreffc
cnucrs nos femblables ? Qiiand l'or-
dre des chofes cft tellement peruerti
qu'il arriue de Taduerfité aux gens de
bien , &: de la profperité aux mef«
chanSjilen naift, dit Ariftote^ deux
différentes pallions en nous , qui
neantmoins, comme ieTay déjà tou-
ché cy deffus, procèdent à fori aduis
d'vnc mefme caufe. L'vneeftceque
i'ay déjà nommé Pitié , qui eft ce
mouuement de compaffion que nous
fentons à l'afpcd de la calamité de
ceux que nous n'en iugeons pas di-
gnes. L'autre eft, ce qu'il appelle
Nemefis , Se que i'ay appelle Indi-
gnation , qui eft ce mouuement de
uifteife n\eflc de colère, que nous
conoeuons
%ançe^ons en voyant çciix-là iouïç
4e profperité , que npus fçauons quiÇ)
leur vice |:end dignes d'vne fortune
contraire. Car cette mefme droituro
de cœur, qui noias fait aimer lalufti-
ce , nous donne quand &c quand de
Tauerfion pour les objets où z)ou^ ea
voyons Tprdre renuerfé. Or çû-jï
bien certain qu'il n'y a point d*eiT^o-
tipn plus digne de nous , que celle dp
la compaffion^parce qu'elle cft meflee
du fentiment de noftre hurpanitc , ^
de cette generofitéque.4pf)nel'amom:
delaiuftice.L*vne y paroi-ftence qu^
lions fomes touchés des calamités qu|
arriuet à nos femblables; l'autre^en ce
que nous les eftimons dignes dVnç
meilleure fortune , à caufe de Icui:
vertu. Mais quanta cette Nemefîs,
bien qu'elle ait quelque fondement
dans la nature des çhofes, & qu'pa
n'enpuifle pas iuftementblafmerlcs
premiers refTentimens , fi eft-ce que
pour desraifonsàpeu présfemblable?
à celles qne i'ay alléguées cy-deflus ^
il y faut aller bien retenu , de fe don*
ï^r garde d^ s'y mcfprendre. Ç^t &
7j4 ' l'A- Morale
àbfolumentnous ignorons les raifoft'^
pourlefquelles Dieu fait du bienau:)t
mefchans, au moins nous faut-il en-
trer en cette confideration , qu'il ne
faut pas que nous foyons plus précipi-
tés que luy en nos iugemens. Et fi
dans la difpenfation du bien qu'il leur
fait 5 il nous paroift quelques veines
& quelques caraderes de Bonté, (èc
quieft-ce d'entre les Payens ,s'il y a
éftéattétif, qui n'y en ait peu recon-
noiftre r*) c'eft ànous à nous former à
fon imitation. Et comme d'entre
toutes (es vertus il n'y en a aucune
qui le rende fi aimable que cette clé-
mence 5 cette patience , cette con-
defcendance infatigable qu'il a pour
la nature des hommes, quelque cor-
rompue qu'elle foit , nous deuons fai-
re ainfi noftre conte, qu'il n'y a rien
fi capable de nous approcher bien prés
de la condition de fon eftre , queH-
mitation de cette diuine vertu. Or
après auoir confideré lesdeuoirs de
l'homme enuers Dieu, &: puis aprôs
ceux dcfqucls il eft obligé enuers
l'homme fon femblable, félon les di-
Chrestienne. II.Part; 75'5'
tierfes relations que nous auons entré
nous,il feroit déformais temps de pat
feràrexamendes qualités qui couien-
nent à Texcellence de noftre eftre , &:
de l'acquifition defquclles nous de-
urions eftre foigneux, quand nous né
ferions aucune réflexion ny fur le pro-
chain ny fur Dieu. Mais ce volume
eftant déjà tellement creu fous ma
main , qu'il pafle en grofleur celuy
de la première Partie de mon Ouura-
ge, iefuis contraint de me refoudre à
faire vne Suite de cette féconde, ou
ie me propofe entr'autres chofes , de
traitteraifés amplement, de la matiè-
re 5 des caufes , des vertus , des vices ,
& d-cs vfages de nos Paflîoas. Car
encore qu'on en aittraittéen diuerfes
belles compofitions ,qui ont depuis
quelque temps efté faites en noftre
langue, &c qui fontleucsauec eftime,
&c mcfmes par quelques vnsauec ad-
miration , fi eft-ce que mon deflein
m'oblige à manier cette dodrined'v-
iie toute autre façon ^ &: à luy doti-
lier vn air qui s'accorde mieux aucc h
projet de ma 'Morale.
FIN,
TABLE
DES C H APIT RE^y
P Reface. , , ,. V^g^ h
De V Homme , & de fes jACUltef depms lé
péché, pag. iti
Jptf la Itherte des aEhions de CHommt depHh U
pechi. pag, 4/*'
i^«i;^ âti propjis précèdent , (?4 il eft parlé de /^
libérée des aÙiens de l* homme depuis le pe*
ehé, pag. (dU
Contiytuaîion dt$ difcotirs précèdent : oh il eft
traittéde ce ^intlj pent auotr de volontaire
em d' ifimltmtaire dans les aiiions d/el'hom^
m£ depuis le péché, pag. ffol
JDu foauerain bien de l'homme en feftat d^
corruption. pag. 115^
De la connoijjance q^e les hommes ont defâ
auoir de leur fouuerain hifin^ dans la cor*
YUption de la Naturéi ^ P ^ .? • ^ 5 / *
Confîderation tan$ des moyens (jUî conduifenp
les hommes au fouuerain bien ^ tjue des ob^
iets de la aonnoijfance defquels ils depen^
dent, Bt premièrement ^ de Dieu, p» i/j»
Conjfderation des deuoirs de pieté que les hom-
mes ont deu rendre a Dieu a i* oc caftan des
cf^ofes précédentes. pag. j^ i#
î^ts dcuoirs de Vhomme eitMers fes prochaini^
(^premièrement 4 l* égard de fa commune
focteté que Us hommes onte»femhle, p. 25 7.'
J)esdeuoirs des hommes entreux^ a tegarÀ
de ce qu'ils font eufuferieurs oh inférieure
les vns aux autres, pag. 17 C^
JOes deuoirs du marj & de la femme entreux^
page. , _ 3j/;
i2>« deuoirs de ceux qui font en relation d'e-»
-galité Us vns aux autre?, pag .3 84»'
\$uite du propoi précèdent , ^ confderation da
ce que les Citoyens fe dotuent les vns aux
ï autres en cette qualité'. Où il efi trattt^ de
\ laluftice. pag. 408J
[Continuation du propos précèdent 5 ou il ejf
I parle de la lufiice commutât iue, pag. 434*'
\De cette partie de U luftice qui confîfle en /<#'
vérité des paroles^ ç^ en la fidélité despro*
: «#/. ^ pag.$44*"
\ue U relation daf»y a amy ^ & des deuairp^
qui s en produifent, pag. /^i»'
De la relation d*ennemy a ennemj , & dei
chofes qui en dépendent, pag. C6iJ^
D« f^ice & de la f^ertu du prochain; Iten^
de fa prefperite , é* de fon aduerjîté 5 ^ de
la façon de laquelle ilfe faut comporter en-^
fiers luj k l* égard de l*vne ^ de Vautre^
page, 7 ©8.;
*:iR de la TaWci
ERRATA.
PAgc ^3. ligne 24. Usii l'opinion pagd:
69. ligne io. lists quelques vnes page
.ïi5>. lin. 4. /«/. forte page 14)*. Hg. n. ^«Ç/C
&de vo p. 180. li. 10. lif, le ieâ: p, ïpj^
li.^Jif* queftcelle p^ 106 Ai, 21. ///.cette
p. 208". li. ti.7i/horsde p. 227. li. 24. ef^
faces de p. 229. li. 15. ///. de fa p. 234.11. 22.
lif, le péché oblige p. 538. H. 14. lif, eftoc,&:
que Dieu p. 139. H. H» ^'/» «l*vn feiil eftoc.
f,iSiAi. ^.effaeés^ip, j^^i, li. 3.///.vilepa^
4j8. li. 4, /</. perte. p.j2i. li. 21. /</ prin-
cipalement p. s^G, li. I. efacesôC Ibid.ii.4.
/i/;;feruent P.J85. li. 14. Iff. craintep. J94;
li.i2. ItfAi fe laif p. ^U.li. 4. Hf. i'àduoue
p. 6iy li.der. Iff, que nous ne p. ^4^- li- 5^^
/i/vnenuéep. é5)3.1i. ij./'/ a mis p.(>95>.
IL iS.& i9.///.ileftauffi.
i^- M